INTRODUCTION TO COUSIN
Paris, mai 1825.
Je suis le plus heureux des hommes ! Il n'y a pas vingt minutes que M. Cousin me serrait la main, m'appelait son cher ami. Tu n'entends rien à cela. Il faut s'expliquer. Le gérant d'affaires de la maison Levrault le connaissait depuis longtemps. Il m'offrit de me conduire chez lui. Nous com- • mençâmes par lui envoyer un cahier de ma traduction, avec 10 quelques pages d'extraits de mon Essai préliminaire. Je tremblais comme un enfant en approchant de sa maison. C'est le seul homme qui puisse aujourd'hui m'émouvoir ainsi, parce que c'est le seul à qui je reconnaisse les élans du génie. Que devins-je en entrant dans sa chambre quand je m'entendis nommer de sa voix la plus caressante et que je sentis qu'il saisissait tendrement ma main, en m'appelant son ami, son cher ami ? Je fus tellement saisi de cet accueil qu'il me fut d'abord impossible de croire qu'il s'adressait à moi. Cela vint au point que je lui dis : ' Mais, monsieur, 20 vous n'avez jamais entendu parler de moi.
— Oh ! vos deux pages m'en ont beaucoup appris. Je ne puis vous dire combien j'en ai été touché. Combien cela est senti et vrai ! Deux amis de Herder, ne sont pas étrangers l'un à l'autre. Tout ce que j'ai en livres vous appartient. J'écris dans un journal, celui des Savants. Employez-moi à ce que vous voudrez. Venez me voir souvent, nous nous lierons davantage.
— Cette traduction n'est qu'une très-faible partie des travaux que je me suis imposés avant de me hasarder à publier mes propres recherches. Il n'y a que de longues, de conscien-
30 cieuses études qui puissent me donner ce droit.
— C'est bien, très-bien. C'est une belle et noble pensée. Poursuivez. Cette branche de la philosophie est bien féconde et bien nouvelle en France. A propos, j'espère que vous enverrez votre traduction au pauvre Gœthe pour qui je vous donnerai une lettre. Il sera enchanté de cet hommage à la mémoire de son ami.'
Nous nous sommes mis ensuite à parler de l'histoire en général. J'ai été content de moi, ce qui ne m'arrive jamais avec les gens médiocres. Je n'étais pas plus embarrassé et la conversation était des deux parts aussi affectueuse que si je l'eusse connu depuis vingt ans.
Il me représente un vrai disciple de la vérité, plein d'enthousiasme et de convictions. Il y a loin de là à la molle douceur de M. ]\I. ou à l'emphase de ]M. L.
M. Cousin était encore couché ; sa tête est belle et réfléchie. Je ne sais pourquoi il laisse croître la barbe sous 10 son cou et tout autour de la figure. Sa voix est touchante et flexible. Il cherche un peu ses mots, mais ce n'est pas qu'il les choisisse.
Je suis resté là une heure et demie à m'entretenir d'une manière naturelle et sentie des grands intérêts moraux qui donnent un but à ma vie.
J'ai trouvé là des forces contre bien des obstacles. Voilà l'homme avec qui je chercherai à me lier. Quand tu me sentiras malade par lame, dis-moi : Va chez 'M. Cousin. Et j'y trouverai des consolations et des encouragements. 20
Il est certain que jusqu'ici je m'étais trop concentré dans l'isolement. Il faut me rapprocher de ceux que j'admire.
Mes heures sont bien remplies. D'abord ces maussades examens, puis l'allemand, puis des courses, des lettres, des lectures et un peu de temps perdu par un rhume de cerveau qui m'avait fatigué les yeux. Je toussais en parlant à M. Cousin. Il voulait absolument me faire garder mon chapeau sur la tête. ]Mon plan d'ouvrage se remplit aussi dans ma pensée. Mais il n'est pas mal de suspendre quelquefois. D'ailleurs cette traduction commencera à me faire bien venir 30 de quelques bons esprits. Voilà pour le présent. Je ne crois pas que ma route soit mal prise. Il est impossible toutefois de ne pas douter de soi-même quand on est seul à construire sa destinée. Il ne faut rien brusquer. J'aimerais mieux être un simple percepteur de village comme vous vouliez, mais puisque cela ne se peut pas, il faut tenter l'avenir, et tirer de la jeunesse le bien qu'elle renferme.
L'agent de la maison Levrault repart demain pour Stras* bourg, où il achèvera le traité. Ainsi je ne recevrai pas d'argent de ce côté avant quelque temps, mais je te conjure de ne pas t'inquiéter de cela. Adieu, du courage.
Rien de Pézérat. Rien de Smith ; sa femme est bien pédagogue.
L'excellente madame Bruys part demain, je veux la revoir pour lui faire partager ma joie sur M. Cousin. Un homme avec qui l'on sympathise vous émeut comme le spectacle de lo la mer ou d'une belle nuit, ou d'une solitude poétique.
Adieu. Ecrivez-moi, écris-moi.
Edgar Ouinet.
Il y a cinq ou six jours qu'il (M. Cousin) est de retour d'Allemagne.
LETTERS 16, 17. (ex, cxi.)