LONDON
Londres, lundi, ii a\Til 1825.
Que je te remercie de ton excellente lettre ! Ne dis plus jamais que tu ne peux rien pour moi, quand tu me rends la vie, la vie de l'âme. Il n'est donné qu'à toi de me faire trouver de l'intérêt et un but à des jours qui se suivent sans que la destinée devienne plus claire. Dieu merci, j'ai été •compris, et ce petit voyage, qui me laissera de si longues
10 traces, ne sera pas nul pour toi. Comme tu es digne de ces plaisirs de l'intelligence que l'on a une fois, deux fois, et que l'on ne retrouve plus ! Ne crois pas que l'air de la province ait éteint ta vie intérieure. Il ne faut qu'une occasion digne de toi, pour que tu la retrouve tout entière. Que n'as-tu senti tout ce qui a passé dans mon cœur depuis quelques jours? Tu sais à quel point d'abattement j'étais tombé, et voilà que je suis plein d'espérance dans l'avenir; je suis l'homme renouvelé ! Je passe mes heures, dans cette ville qui me présente à chaque pas quelque objet nouveau, à errer
20 de monument en monument, avec d'excellents amis, et plus souvent encore tout seul. Je fais de longues promenades à la campagne. Je vais passer quelques soirées avec M. Smith,
. avec de violents radicaux, avec des publicistes distingués, et quelques miss timides.
Je sais assez d'anglais pour pouvoir discuter avec les premiers, et me trouver d'accord avec les dernières, assez de musique pour tourner la page d'un piano, et de dessin assez (tu vas le nier), pour admirer une bonne copie des Vierges de Raphaël. C'est une chose délicieuse dans la bouche
50 d'une aimable lady qu'une langue qu'on entend à demi. Tout y est indéterminé et vague, comme le sentiment qu'elle inspire. Il serait bien temps de transporter mes vœux loin de la terre natale et de la coquetterie gauloise. Le temps,
pour ne rien dire d'autre, me manquera à Albion. Reste l'Italie. Quoi ? un Patito ? Pourquoi non ? Après cela je rentrerai dans mes foyers, sachant qu'il n'y a dans toute la vieille Europe rien à faire pour moi, avec le ;plus ancien des dieux.
Les théâtres me plaisent ici par l'extrême sérieux des actrices. J'ai entendu à Covent-Garden des voix délicieuses. C'est le charme de l'antique Parthénope avec la mélancolie sévère d'Albion. Je ne connais rien de plus expressif que cette langue anglaise fortement accentuée. Il y a des lo situations et de l'effet dans les drames de Sheridan que j'ai vus, du burlesque dans la comédie, et dans les mélodrames des épouvantements que la vive et gracieuse imagination d'une jeune Française repousserait. Quant à ce peuple, il paraît fort content. Il jouit paisiblement de ses libertés et n'est bruyant que dans les fêtes. Tous ses monuments ont un caractère national. Les inscriptions sont dignes d'une grande nation, et notre Académie devrait bien en emprunter quelque chose. Il y a longtemps qu'une telle assemblée d'hommes n'avait trouvé de mots dans sa langue pour se 20 glorifier de ses ministres. Voilà oii ils en sont.
Je suis arrivé dans un moment de paix générale et j'ai besoin de toute ma philosophie pour ne pas désirer quelque remuement qui donnât occasion aux orateurs populaires de se montrer. Au reste, il y a ici beaucoup plus de véritable magnificence qu'à Paris. Je passe de longues heures à regarder la Tamise, la coupole de Saint-Paul. J'ai avec moi tous les souvenirs de la vieille Angleterre quand je vais du côté de la tour de Londres. Anne de Boleyn, Thomas Morus, Sidney, lord Russel ont regardé à travers ces bar- 30 reaux. Partout je m'en vais furetant. Que de douces promenades à la lueur de la lune, dans l'immense étendue de l'Hyde Parc ! Je ne sais pourquoi, mais dans l'isolement que j'aime à prolonger, je ne me sens point le cœur oppressé comme en France. Ici la dignité morale est partout reconnue et rappelée, et je commence à comprendre comment des institutions généreuses peuvent aider le bonheur indi-
viduel, en suppléant aux affections privées qui sont en tout pays si rares et si promptes h se briser.
Je vais quitter mes amis cette semaine, peut-être demain. Mon voyage est rempli. Je passerai en revenant à Southampton, près de Portsmouth, par le Havre et la Normandie. La distance est la même. Je souffrirai quelques heures de plus sur la mer, mais j'aurai vu de nouveaux lieux, et mon retour aura fort l'intérêt d'un nouveau voyage. Je suis content de mes amis. M. Smith mérite ce nom. Il a été dans 10 l'admiration de ta lettre. Des paroles ont été dites à propos des légations. Il a trouvé des gens qui me favoriseraient de tout leur pouvoir. Mais l'occasion ne se rencontre pas en un jour. C'est une pierre jetée, un souvenir qu'il ne laissera pas effacer. Ne perdons pas courage. C'est maintenant à moi à prêcher l'espérance. Adieu, toutes tes paroles sont sur mon cœur. Je me rejouis de parcourir des lieux inconnus pour moi, de revoir la mer et de me remettre à pousser ma destinée avec plus de confiance que je n'ai commencé.
Dis à madame Gelin tout ce que tu sais de plus tendre 20 dans la langue. J'oublierai peut-être un jour toutes les émotions que j'ai eues dans ce pays, à Westminster, à Harrow, dans la chambre des Lords. Mais ses douces paroles, nos entretiens du soir et mille souvenirs qu'elle m'a laissés, voilà ce que je n'oublierai jamais.
La première lettre que tu recevras ne sera plus datée d'ici.
Edgar Quinet.
P.-S. — M. Smith voulait à toute force me prendre chez lui. Mais j'ai mieux aimé aller partager l'appartement de Pézérat où nous avons placé un lit de plus. Quand je ne mange pas 30 chez mon vieil ami, je vais dans un restaurant à la française cil tout, et le prix aussi, ressemble à Paris. Au reste, j'espère que cette communauté ne vous effraie point pour l'avenir et que l'idée du Brésil est aussi loin de vous que de moi. On m'offre pourtant là-bas de beaux appointements dans la société que le gouvernement crée pour la civilisation des peuples de l'Amérique du Sud. Le fait est que je crois
pouvoir me produire un jour avec quelque honneur dans mon propre pays. Cette conscience est après vous le plus grand lien qui m'y retient. Quand tout m'aura trompé, je saurai qii'il y a encore sur la terre un asile pour moi. Mais jusquelà vous pouvez être sûres que les affections de mon cœur suffisent à m'enchaîner au vieux sol de l'Europe. Je vous écrirai demain.
LETTER 14. (cii.)
CROSSING THE CHANNEL,
Paris, 16 avril 1825. to Mon voyage a été délicieux. J'ai peine à reconnaître en moi l'homme qui était dégoûté de la vie il y a peu de temps. J'ai retrouvé des puissances pour espérer et pour jouir. C'est la première fois que tout concourt à favoriser mes désirs et que rien n'a déçu mes illusions. Jours d'enchantements ! pays de liberté ! Qu'est-ce qui aurait pu remplacer pour moi cette abondance de souvenirs .'' Je me mourais, et voici qu'en aucun temps de ma vie je n'ai senti une existence si développée, et l'air si léger.
J'ai fait le chemin de Londres à Southampton par une 20 nuit admirable. Tu feras assez honneur à mon amour du pittoresque pour croire que je n'ai pas fermé l'œil et que j'ai passé tout le temps la tête à la portière. De petites fermes bien élégantes, d'immenses prairies, d'instants en instants des clochers gothiques sur le haut d'une colline, voilà plus qu'il n'en faut pour me tenir éveillé. Surtout si tu ajoutes quelques pâles beautés à ces scènes nocturnes. La rade de Southampton est admirable de fraîcheur et de solitude. Quel malheur pour moi de ne pas savoir peindre ! Ce serait mon tableau chéri. J'ai passé là une demi-journée 30 à m'enivrer de ce doux spectacle.
Ce n'est point le grandiose de l'Océan, mais un coin retiré, une petite île à portée, quelques cabanes, de vieux arbres, un bras de mer comme celui que Léandre traversait. Toutefois j'étais impatient d'être balancé encore une fois sur les vagues.
Je voyais le vaisseau anglais qui allait me transporter à soixante-dix lieues de là. J'avais encore ici préféré un simple navire à voiles à un paquebot à vapeur. C'est une vue qui me déplairait que ces tramées de fumée que ces derniers laissent après eux. Il n'y a de digne de la mer que des voiles bien courbées par le vent.
Je voulais d'ailleurs examiner la manœuvre des cordages et des mâts ; peu m'importait de revenir promptement. Comment te faire sentir la douce impression du départ,
10 quand les voiles sont hissées, que la bise les enfle doucement et que les édifices, les arbres, le rivage disparaissent progressivement ?
Pour moi, il n'y a qu'une autre puissance qui m'est déjà bien connue qui ait pu me distraire de ce spectacle. C'est une vision peut-être ; car, oii retrouver jamais je ne dis pas dans la nature, mais dans les créations des poètes ou des peintres, cette tête de femme, ce regard, et les douces paroles qui l'ont suivi. Il faut avouer qu'il se rencontre dans la destinée de merveilleuses sympathies. On ne s'est
20 vu qu'une heure, et on ne s'oubliera jamais. Elle devait débarquer à Portsmouth. La chaloupe qui venait la prendre à bord était agitée dans tous les sens. Je l'aidai à descendre, et elle comprit bien que s'il y avait du danger pour elle, il serait aussi pour moi. Elle me remercia dans la langue de son pays et ses paroles étaient si douces qu'elles valaient bien le sacrifice d'une vie. Que je restai longtemps les yeux fixés sur cette petite voile qui s'éloignait, il n'est pas besoin de le dire ! Portsmouth sera dans tous les temps un souvenir délicieux. C'est un de ces charmes qui amol-
30 lissent le cœur sans le blesser. Je crois que je ne peux attribuer à rien d'autre qu'à cela d'avoir continué la traversée sans avoir été malade.
Que la nuit est admirable sur le pont d'un vaisseau ! J'ai lentement compté les heures que j'eusse voulu prolonger. La destinée n'est pas plus incertaine que les joies que je sentais dans mon cœur. J'ai voulu essayer d'une cabine où j'ai dormi quelque temps d'un doux sommeil. J'allai ensuite
me rassasier des flots et des étoiles. Je m'asseyais près de la boussole, vers le gouvernail ; je me promenais sur le pont et tous mes sentiments étaient paisibles et doux. Au Havre, où j'arrivai avant le jour, rien n'a pu m'empêcher d'aller grimper tout de suite sur un rocher pour voir le lever du soleil. Toute la journée se passa à courir sur la grève, à ramasser des cailloux poussés par les flots, à cueillir des plantes marines et à étudier le mouvement de la marée. Je ne rentrai dans la ville que quand la faim m'y ramena à la tombée de la nuit. Je fus très-content de me trouver 10 dans le fond d'une bonne voiture où je pouvais rêver à mon aise à tous les souvenirs que j'emportais.
A Rouen, je fis mes derniers adieux aux petits bricks qui avaient remonté la Seine. Pour la première fois de ma vie, je n'ai pas eu le cœur serré en entrant dans Paris ; mes impressions sont si vives, le bonheur m'est si facile aujourd'hui, que ce qui m'attristait il y a quelque temps n'a plus de puissance sur moi. J'ai donc fait une fois ce que je désirais si ardemment ! Voilà d'où je tirerai ma confiance dans l'avenir. Il est incroyable combien j'ai maintenant de force 20 pour le travail.
Déjà mes arrangements sont pris pour ces misères de l'École. Croirais-tu que je suis revenu avec près de deux cents francs de reste .''
Mes corrections sont finies et j'ai daté ma préface de Londres. J'ai étudié l'allemand dans ce voyage, assez pour revoir ma traduction sur l'origiHal, dont je n'ai trouvé qu'un seul exemplaire. Les Welches! . . .
Mon premier pas dans la rue a été pour madame Bruys. Elle avait eu l'extrême bonté de venir me voir. Je l'ai 30 trouvée plus aimable pour moi que jamais, tout enchantée de mon voyage. Ce n'est qu'un cri.
Elle est ici pour un mois au moins.
J'ai rapporté de Southampton des aiguilles pour Madelon. N'allez plus m'accuser d'indifiërence.
Edgar Quinet.
LETTER 15. (cvi.)