‹ Lettres à sa mèreChapitre 11 sur 72 · COUSIN-WORSHIP · texte numérisé non relu

COUSIN-WORSHIP

Paris, jeudi 20 juin 1825.

Je ne peux pas avoir une joie vive, sans me hâter de t'en parler. J'avais eu quelques accès de fièvre de printemps

20 qui m'empêchaient de sortir depuis quelques jours. Après le quinquina elle me laissa. J'avais écrit dans l'intervalle à M. Cousin pour m'excuser de tarder si longtemps à me présenter chez lui. Plusieurs jours se passèrent. J'allais déjà me promener au Luxembourg, j'étais guéri. Samedi dernier, en rentrant chez moi, je rencontrai le portier qui me dit : Ah ! monsieur, il est venu un monsieur qui a été bien désolé de ne pas vous voir. Il arrive de la campagne, il sait que vous avez été malade et il est accouru auprès de vous. Il reviendra, il veut absolument vous voir. Ce doit être un de vos grands

30 amis.

J'étais à me torturer l'esprit. J'espérais vaguement que ce serait lui, mais je ne voulais interroger personne, pour ne pas être détrompé si tôt. Ce fut un moment délicieux que celui où je pris dans la loge du portier la carte de visite de M. Cousin. 11 avait honoré mon toit de sa présence, il avait

été là ; toutes ces femmes l'avaient vu, lui avaient parlé. Dans ma pensée, c'est un homme de génie. Je voulais qu'on me dise comment on l'avait trouvé ; le son de sa voix, sa figure, sa taille. Je me réjouissais dans mon cœur d'aller le surprendre, le lendemain, au lit. J'étais tout tremblant d'émotion, en approchant de sa maison, en montant ses escaliers, en frappant à sa porte. On m'aurait fait plaisir de me dire qu'il n'y était pas. Il y avait deux personnes avec lui. Je voulus profiter de cela pour sortir et me remettre. Je dis au domestique que je reviendrais une autre fois pour le voir seul, lo que j'allais écrire mon nom. Je redescendis, j'étais soulagé : mais voilà que je m'entends appelé par la fenêtre. Il faut bien remonter.

— ' Comment, est-il possible, vous avez été malade et je ne l'ai su qu' avant-hier ? Asseyez-vous donc dans ce grand fauteuil, le plus près de moi ; racontez-moi tout.' Et il me prenait la main avec une affection très-caressante.

On se mit ensuite à parler de quelques sujets généraux, de quelques livres qu'il venait de recevoir. Enfin les deux étrangers disparurent ; pour moi, je restai ; je me rapprochai 20 encore de lui. Il m'est impossible de dire à quel point la conversation devint alors intime et délicieuse. Nos sentiments privés, notre vie passée et tout ce qui s'y rapporte, les mouvements du cœur, les peines de la jeunesse, le découragement, l'amour, la sympathie, tout fut passé en revue, ou plutôt, c'était une confidence mutuelle de tout ce que la vie nous avait appris en bien, en mal. Au milieu de ces paroles si tendres, la science venait comme une autre affection. L'école philosophique écossaise, Fergusson, Price eurent leur tour ; je lui donnai un aperçu de l'idée fondamentale que 30 je me consacrais à développer.

— Quel âge avez-vous ?

— Vingt-deux ans.

— Ah ! que vous êtes heureux ! Vous avez un but fixe, un but admirable. Vous êtes plein de vie, mon cher ami. Elle vous fait souffrir, mais cela est votre gloire. Vous êtes plus heureux que moi. A vingt-trois ans, je ne faisais que

tâtonner. J'ai manqué tomber dans la théologie la plus abstraite. Et dans quel temps vivais-je ? Quelle sécheresse dans les âmes ? Quel despotisme et quelle lâcheté ! Croyez que j'ai souffert de cet esprit de servitude.

— Vous me faites du bieji, lui disais-je. Toutes les fois que j'aurai le cœur serré . . .

— Oui, venez me trouver, à quelque instant du jour que ce soit. Que le moment arrive, et vous verrez combien je vous suis déjà attaché.

lo Je n'essaierai pas de te dire tout ce que je sens dans mon âme après deux ou trois heures passées ainsi. Il m'a prêté un manuscrit et je le reverrai bientôt. Cette certitude répand un charme déhcieux sur chacune de mes heures. J'aime à passer dans sa rue, à aller au Luxembourg dans une certaine allée d'où l'on peut apercevoir ses fenêtres. Voilà on j'en suis.

J'ai été très-content de M. Smith. Il m'est venu voir autant qu'il a pu. Il est maintenant à Saint-Germain, où il m'invite à aller. J'ai reçu par lui une lettre de ce publiciste anglais,

20 très-polie, très-obséquieuse. J'aurai pleine liberté d'écrire quand je voudrai et sur des sujets d'art que j'aurai occasion de voir. J'attends d'abord le premier numéro pour avoir à ce sujet une idée plus nette.

Nous n'avons plus aucune nouvelle de Pézérat. Il faut bien qu'il ait quitté l'Europe. Dieu veille sur lui ! Je pense beaucoup à sa traversée.

Dis à madame Gelin le bonheur que j'ai avec M. Cousin. Je reçois une lettre de mon père pour son aiguille aimantée. Il faut que j'aille chercher le manuscrit chez M. Dudon. Je

30 m'intéresse aussi à sa persévérance et je me mettrai tout

entier à le seconder.

Edgar Ouinet.

Bayard te dira qu'il m'a laissé me promenant du matin au soir, sans autre souvenir de ma fièvre qu'un grand appétit et l'envie de revoir des feuilles d'arbre et de respirer le grand air.

Paris, juin 1825.

J'ai besoin de te parler encore de toutes mes joies. J'ai revu M. Cousin. C'était dans la rue. Je ne le voyais pas, quand il avait déjà saisi mes deux mains : * A revoir, bientôt, n'est-ce-pas ? Et sans façon, comme de vieux amis.'

C'est un charme inconcevable. Je ne me lasserai jamais de parler de lui. Il remplit mon cœur. Je tremble de joie en le voyant. C'est de l'amour, c'est bien mieux que de l'amour, c'est de l'admiration la mieux sentie et la plus méritée qui fut jamais. Il est impossible de parler de sang-froid de ces 10 hommes qui dans leur vie ont atteint aux sublimes pensées. Ils répandent je ne sais quel charme autour d'eux. Tout devient plus touchant, plus solennel. Quand ils vous parlent, c'est une incroyable douceur, Tharmonie pure d'une âme qui se révèle. En les quittant, vous vous sentez plus de force contre les difficultés et les angoisses de la vie. Quel dommage que tu ne le connaisses pas !

On voit aux regards fixes de cet homme quand il parle, à toute sa physionomie qui se recueille, à son accent harmonieux mais déterminé, que tout est arrêté dans cette tête, 20 et la vie et la mort. Le voilà qui croit au triomphe de la raison, de la justice, comme à sa propre existence. Et de là l'extrême douceur qu'il met dans la discussion, parce qu'il n'en est plus à l'espérance et qu'il se repose avec confiance sur la force du destin.

Qu'il est aimable ce M. de Gérando ! Voici encore une lettre que je reçois de lui à l'instant avec un billet pour la séance des sourds-muets. Il a pensé qu'il me ferait plaisir et il s'est empressé de me l'envoyer. N'est-ce pas un enchantement que de pareilles relations 1 M. de Gérando est 30 un des amis de M. Cousin et ils sont bien dignes l'un de l'autre. Je le reverrai samedi. C'est incomparablement l'homme de France le plus savant et le plus habile dans l'analyse métaphysique. M. Cousin a plus de génie, mais ils ont tous deux une égale élévation de caractère et d'âme. Tu vois que c'est aux chefs d'école qu'il faut s'adresser.

Je continue mon Discours préliminaire qui, je l'espère, me fera quelque honneur. Adieu, mes heures sont bien remplies. Et dans tout cela, il y a du bonheur et de l'espérance. Écrismoi donc.

Edgar Quinet.

Montre mes lettres à madame Gelin, je pense que ce qui me fait tant de plaisir, lui en fera aussi.

LETTER 18. (cxvil.)

A PROxMISED VISIT.

10 Paris, 10 août 1825.

Tes lettres sont toujours le plus grand bien qui puisse m'arriver. Je te remercie dans mon cœur, quand tu es un peu gaie. Je te pardonne tes railleries ; il me suffît que la vie te semble moins amère. Au reste, il n'y a pas de ma part un grand dévouement à cela, tant que tu respecteras ce pauvre Herder et quelques autres encore.

Tu m'as bien fait rire avec tes descriptions. Il faut avouer que nous sommes tous deux de terribles gens, pour peu qu'il y ait prise au ridicule. Toi surtout, tu n'as plus de frein. 20 Mes pauvres métaphysiciens !

Tout le monde part ou est parti. Faudra-t-il décidément ne pas nous voir cet automne ?

Mon Herder est un monde pour lequel il faudra huit mois peut-être, avant que tout soit consommé. Le premier volume ne paraîtra pas avant trois mois. Je vois aujourd'hui qu'il me serait facile d'aller auprès de toi, corriger mes épreuves. C'est un travail que je ferais très-bien là-bas.

Il faut que tu saches que rien au monde ne peut valoir pour moi le bonheur d'être sous le même toit que celui oià tu 30 es, de te voir, de t'entendre quand je veux.

Les livres, les distractions trompent plus ou moins ce besoin, mais il est toujours dans mon eœur, et il ne m'arrive

jamais d'obéir à aucun élan, à aucune pensée de bonheur, sans m'apercevoir aussitôt combien tout est imparfait sans toi. Plus j'y pense, moins je vois de difficultés à nous retrouver ensemble pendant un mois ou six semaines.

Nous reprendrons quelque courage ensemble. Il ne faut pas rester trop longtemps éloignés. On se perd, on ne peut plus retenir l'accent, le son de voix et mille petits détails qui charment le souvenir. Ma bonne et tendre mère ! Qu'il y aurait de folie à négliger les occasions que Dieu nous envoie ! i o

Je ne sais point quel jour je partirai, ni même si je partirai, mais dans tous les cas, fais que la chambre d'en bas ne soit pas encombrée. J'en excepte le paravent et la paillasse contre la fenêtre, qui me sont toujours agréables et dans tous les temps. Nos épreuves me viendraient de Strasbourg. C'est convenu avec le libraire.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne peux pas partir avant le commencement de la semaine prochaine.

Tu me parles de AI. Cousin. Je le vois tous les huit jours, et j'en suis toujours plus content. Je me fierais parfaitement 20 à lui, comme à un ami ; j'y compte. Seulement, je me tiens en garde contre son excès de métaphysique. Il est dogmatique et je n'ai nulle envie de devenir un disciple servile. Je lui trouve aussi de l'exagération, mais c'est une grâce de plus dans la conversation. Le livre dont il parle, s'il l'aime, est toujours le plus beau que le monde ait vu. Je ne veux pas du tout m'abandonner au torrent de métaphysique qui vous mène on ne sait où. Il a abordé à Xllhuniiiisme^ ou du moins il y touche. C'est une belle science que celle des abstractions ; mais moi, je fais grand cas aussi de l'observation, des mouve- 30 ments de l'âme et de tout ce qu'il y a de passionné dans le cœur ; ce qui trouble la science métaphysique pure.

J'ai un grand sujet dans la tête. Je ne serai content que lorsqu'il en sera sorti. On ne sait pas combien il est doux de penser qu'on a pu sécher une larme sur la terre sans être présent, par la seule communication de la pensée !

Il y a, selon moi, des trésors de force et de consolation E

dans la contemplation générale de l'histoire. C'est peut-être un bien que j'aie vu de si bonne heure tant d'amertumes autour de moi. Ma première pensée a été de chercher dans tous les sens un point d'appui qui convînt à toutes les existences, remède dont tout homme de bonne volonté pût faire usage dans l'adversité, et surtout dans ces maux de l'âme que chacun apporte avec soi et qu'on développe sous toutes les formes.

C'est une belle et grande chose qu'un livre écrit selon son cœur, lorsqu'on a soi-même étouffe ses propres chagrins, pour

lo peindre ceux des autres, et qu'on s'efforce de leur porter quelques paroles de paix.

Nous ne sommes pas dans un temps d'action ; ce n'est que par la pensée qu'on agit, il faut bien s'y résoudre.

Ai-je oublié M. Cousin ? Avant d'être au repos, il a eu de son côté bien des troubles. L'autre jour il me racontait, seul à seul, qu'il s'était autrefois échappé de la maison de son père et de sa mère pour se faire soldat. Il n'y a que les prières de ses parents et aussi des considérations de religion

20 qui aient pu le ramener. Il croit qu'il eût été meilleur soldat que métaphysicien. Tout cela ne se contredit point. Un homme distingué a besoin de dépenser son activité intérieure de quelque manière, ou par la pensée réfléchie ou par l'action. Qu'il choisisse !

M. Cousin n'était point riche ; on lui a coupé bras et jambes en le destituant. Depuis ce temps, il n'a plus rien. Il est obligé de perdre son temps à faire des éditions. Il m'a beaucoup demandé de quel pays j'étais. Je lui ai parlé de toi avec l'orgueil que je mets avec les gens qui sont dignes

30 de t'aimer. Il me trouve bien heureux. Quand nous sommes seuls, je lui dis mille amitiés qu'il me rend bien. Cet homme a une puissance d'âme qui m'étonne comme le chant de la Pasta ... Je l'ai entendu, il n'y a pas longtemps, me parler de madame de Staël pendant deux heures ; tu aurais été content de lui. Il m'a lu une relation de sa première visite à Goethe qui est bien vieux, bien excellent et qui répète toujours : Je me tiens en équilibre.

Je suis très-triste de le trouver presque toujours malade. Il parle d'aller aux eaux des Pyrénées. Quand il ne sera plus dans le monde, il se fera pour moi un grand vide. I^Iais nous n'en sommes pas là encore.

A mesure que ma lettre s'avance, je me sens plus décidé à aller te voir. Prépare-moi une chambre. ]Ma sœur consentira-t-elle à laisser son piano une heure ou deux dans la matinée jusqu'au déjeuner ? C'est tout ce que je demande. Si je vous ennuie, je repartirai (voilà une mauvaise parole). Mes chères amies, je crois que vous serez contentes lo de moi.

Edgar Ouinet.

LETTER 19. (cxx.)

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