‹ Lettres à sa mèreChapitre 12 sur 72 · DEFENCE OF COUSIN AND DENU^'CIATION OF PERSIFLAGE · texte numérisé non relu

DEFENCE OF COUSIN AND DENU^'CIATION OF PERSIFLAGE

Paris, samedi, septembre 1825.

Je ne veux pas tarder une minute à te dire combien tu es injuste envers ]M. Cousin. Oui donc t'a dit qu'il repoussait les moyens de plaire ? Quelle peur as-tu ? Il fallait bien qu'il n'y eût rien de tout cela, quand en présence de huit à 20 neuf cents jeunes gens, il les ébranlait tous jusqu'au fond de l'âme d'une émotion généreuse. Est-ce qu'ils ne le comprenaient pas, quand tous en ont conservé un souvenir vivant et sacré ? Et pourtant il s'agissait de tout ce qu'il y a de plus ardu dans la métaphysique allemande. Seulement, il n'y mêlait ni légèreté, ni persiflage. A la place de imagination, il mettait de la précision et une étonnante force de conviction. Et on ne voyait pas à tous ces yeux qui se remplissaient de larmes, que ce langage déplût si fort aux esprits français. 30

Tu es bien injuste pour lui. Si tu le connaissais, tu saurais que rien n'est plus tolérant que sa pensée et qu'il aime également toutes les facultés de l'esprit, comme se

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valant toutes au fond, et conduisant aux mêmes résultats. Tu saurais qu'une des nobles qualités de cette grande nature est de chercher à vous amener au vrai et au beau, sans vous imposer en aucune manière son joug. Que de fois il m'a dit : * Vous le voyez, ma manière est d'être précis, avec le moins de séduction possible. Pour tout au monde, que ce ne soit pas là votre type. Vous êtes fait pour briller par l'imagination. C'est par là qu'il faut vous distinguer. Et au fond, c'est la plus grande des facultés. Ne cherchez pas à la com-

lo battre, mais à la fortifier. Soyez un grand écrivain, comme vous êtes destiné à l'être. Cultivez en vous l'art de dire les vérités de sentiment. Intéressez, touchez au cœur ; nourrissez en vous l'éloquence, en vous gardant bien de faner votre âme ni par des études trop sèches, ni par le faux système qui m'a longtemps égaré.

'Ayez un but noble et sévère; cherchez à être utile aux hommes, bon, consolant pour tous ; n'attachez point votre succès à l'instant présent, à un parti, à une circonstance de goût variable, mais aux étemels besoins de votre cœur.'

20 Voilà ce qu'il me redit sans cesse, en me donnant les meilleurs conseils d^ artiste.

Tu te trompes tout à fait si tu le prends pour un Allemand aveugle et fanatique. Il a pour le moins autant d'esprit et de lucidité que de profondeur. Il sait bien que c'est à la France à donner des fonnes claires aux idées fécondes de l'Allemagne. La légèreté, le persiflage sont fort passés de mode; et vrai, je ne crois pas que ce soit là où je doive m'arrêter. Je sens que si je peux valoir quelque chose, c'est par la couleur, par la fraîcheur de l'imagination, par la pro-

30 fondeur des sentiments et une sorte de verve de cœur.

Dans tout cela je ne vois vraiment pas d'où te vient ton effroi. Si c'est la manière de Voltaire que tu regrettes, je t'avoue que j'aurais une répugnance extrême à reparaître dans cette voie et que rien ne me fait désirer ces petits triomphes de vanité, où il n'y aurait rien pour mon cœur, et dont le siècle heureusement s'éloigne de plus en plus.

Mes sentiments sont sérieux-et pénétrants ; je serai donc

sérieux. Mais tout ce que je pourrai, je le ferai pour émouvoir, pour populariser, pour élever au grand.

Tout ce qui me semblera faux, calomnieux à l'homme, je le repousserai avec horreur, dussé-je perdre par là l'occasion de rire aux dépens de mes propres convictions. Je chercherai en tout à être large, plein, pittoresque si je puis, original par l'imagination, spirituel contre la légèreté et la mesquinerie.

J'ai un grand sujet, neuf, hardi, où tous les sentiments moraux, tous les souvenirs, le monde entier prennent place.

Je ferai plus de cas d'une parole sensible, d'une conso- 10 lation qui s'adressera à quelque inconnu, d'un mouvement ardent et passionné, que de tout l'éclat de cette sécheresse prétentieuse et moqueuse qui n'est pas, quoi que vous puissiez dire, ma nature, qui m'est opposée et qui ne serait pour moi qu'un vêtement d'emprunt. Ce n'est point là, je le sens, et toute ma vie en fait foi, que je suis appelé, et mon temps y répugne.

'Ils ont tout détruit (et j'en suis fort content) avec leur persiflage. Il faut construire maintenant, il faut des comdctions et des affections, et des sentiments de liberté et d'humanité. 20

Et ce n'est point par la critique, par la raillerie que l'on en vient à bout. Ne vous y trompez pas.

Les années sont bien changées ; et celui qui veut marcher avec le siècle ou le devancer, il ne faut plus qu'il sautille sur un pied, mais qu'il suive résolument une voie sérieuse où sont réloquence, la vérité et la force.

Je ne sais pourquoi je dis tout cela. Vous le savez aussi bien que moi, et que notre France n'est point sourde à un langage mâle ou touchant. Je suis arrivé à comprendre qu'il faut aller au large, sans trop se représenter ce qui va 30 s'ensuivre pour tel ou tel qui vous écoute. Voilà ce que veut dire ce que tu appelles : le dédain du succès.

Quant à ce mot de oNI. Cousin : ' il faut vous rtàîter pour votre science'; comment ne vois-tu pas que c'est un encouragement soudain en paroles vives dont le sens ne peut point être pris à la lettre. C'est un grand tort que de citer des paroles passionnées en leur ôtant leur accent, ce qui les pré-

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cède et ce qui les suit. On ne m'y reprendra plus. Il faut donc s'expliquer :

' Vous serez, me disait-il en m'embrassant, d'une immense utilité à votre pays. Que vous êtes heureux d'avoir une étoile ! Suivez-la, sans vous en écarter jamais. Que toutes vos pensées vous y ramènent le jour, la nuit. Ruinez-vous à cela, vous laisserez un nom, je vous le jure.'

Comment l'idée peut-elle te venir qu'il me conseille bonnement et froidement de jeter comme Diogène ma coupe de

lo bois dans le ruisseau ? Et cela, pourquoi ? Pensez-y. Je te le répète, tu t'exagères entièrement l'influence de M. Cousin sur moi. Je l'aime de toute mon âme, son talent est à lui, je n'y prétends point ; je ne le cherche pas. Je combats même entièrement et d'une manière générale la théorie qu'il s'est faite.

La mienne est précisément le contraire. Jamais nous ne ferions que le blanc fût le noir. Il n'y a entre ces choses aucun point de contact que le but. Il sait parfaitement et moi aussi que son état est d'être orateur.^

20 Ainsi il n'écrit qu'en passant, en attendant mieux. Ecrire pour lui, c'est résumer. La pensée sfmple, nue, sans aucune séduction de langage, voilà sa méthode, et l'on peut dire qu'il pousse cette abnégation de tout enchantement jusqu'au stoïcisme. De quel danger. Je vous prie, madame, cela peut-il être pour moi, qui mets dans ma parole toute la vie, toute l'émotion que vous m'avez transmise, qui me charme moi-même de ce que je peux avoir de fraîcheur dans l'imagination ? é

L'idée me vient que ce qui vous a jeté dans l'effroi, peut

30 bien être cette page que je vous ai écrite dans ma dernière lettre sur l'Histoire générale. J'ai voulu vous ranimer, en vous présentant quelque aliment, quelques résultats universels, et comme ils étaient détachés de leur base, et que je me servais peut-être d'une langue brève et tant soit peu sibylline, vous aurez jeté des cris d'effroi du Kantisme qui est au reste un fantôme dont on s'effraie beaucoup trop.

Vous devriez vous dire que mon cher Herder, pour qui j'ai

des sentiments d'admiration tout aussi vifs que les vivants ont pu m'en inspirer, est l'écrivain le plus élégant, le plus séduisant, qui a le plus de coquetterie (ceci, j'espère, doit vous plaire), le plus d'ornement de tout genre. Dites-vous bien que le commerce que je suis obligé d'avoir avec lui à toute heure me serait une sauvegarde rassurante contre les invasions qui vous glacent d'épouvante. Si vous tombez en effroi quand je remplis mes lettres de la force de concision et du stoïcisme de jNI. Cousin, je ne me trouble point de cela. Il me plaît tout autant de vous entretenir de l'éclat, de lo l'abandon, de la plénitude, de la molle tendresse de mon autre ami Herder.

Seulement vous voyez, de quelque manière que ce soit, vous ne l'échapperez pas. Il faut que je me sois mal expliqué sur j\I. Cousin. Ce que vous avez vu dans votre vie, et ce que je vous ai dit moi-même, en ont fait un mélange fort éloigné du vrai. Il s'est mieux représenté toi, telle que tu es, avec ta nature, aussi rare que la sienne. Quoiqu'il me parle de toi toutes les fois que nous nous voyons, ce n'a jamais été qu'en faisant quelque bien nouveau à mon cœur, sans 20 jamais, jamais t'avoir méconnue.

Quand donc comprendras-tu qu'il apaise mes troubles, qu'il me fortifie, qu'il donne à ma vie une réalité qui lui manquait, qu'il agrandit mon cercle, en m'inspirant la confiance en moi-même et qu'il ne fait que hâter le développement naturel de ce que je devais être.

Dis-moi sincèrement ce qui t'a alarmée, car il est certain que je dois y avoir contribué pour quelque chose. . . Tu te repentirais, si tu savais combien chaque jour il me rend meilleur, plus tolérant, plus affectueux ; si tu savais combien 30 il est facile à attendrir. Tu ne croirais plus qu'il dédaigne ces séductions, si tu l'avais vu, il y a quelque temps, les yeux tout en larmes, pendant que je lui lisais mon discours préliminaire, venir m'embrasser, comme tu sais m'embrasser. Au moment où je t'écris, il est très-malade de la poitrine, ce qui ne l'empêche pas de relire avec moi mes épreuves et de se confondre à mon service.

Tu me dis que tu ne sais point comment il est un homme illustre et grand. Je pense qu'il n'y a à cela aucun retour sardonique. Elle est bien pure la gloire de l'homme qui à vingt-sept ans réunissait autour de lui tout ce qu'il y a à Paris de personnes distinguées et au milieu d'un cercle de douze cents auditeurs répandait partout lemotion, l'émotion durable, et les convictions dans ces cœurs si indifférents et si légers. L'influence qu'il eut alors est incalculable ; il agrandit les idées, il établit la tolérance pour les génies de tous les pays, si bien

lo que son nom est attaché à la réforme morale de notre temps. Il fallait bien qu'il fût une puissance puisque le gouvernement s'est promptement hâté de le persécuter jusque sur la terre étrangère. Et maintenant que la force a étouffé sa voix, est-ce bien à nous, nous qui vivons de la même vie, à demander ce qu'il a fait ? ce qu'il est ? et à nous joindre à ses oppresseurs qui cherchent à l'ensevelir dans l'oubli, l'oubli qu'ils n'obtiendront pas ! Ses moments d'angoisse de toutes sortes n'ont-ils pas été employés à cette admirable traduction de Platon, la plus belle, de l'aveu de tous, qui soit dans

20 aucune langue .''

Et les discours si pénétrants dont il l'a accompagnée n'ontils pas été mis à côté des plus belles pages du philosophe grec 1

Tu as peur que nous ne prétendions brusgtier ceux auxquels nous nous adressons. Il est facile de te rassurer. M. Cousin juge qu'il est impossible d'élever la science au point où il la conçoit et de parler sa langue à ses compatriotes, avant de les avoir préparés par Platon et par Descartes qu'il publie aussi, et enfin, par une exposition faite

30 pour des Français, des théories générales de Kant.

Avant cela, il ne dira pas un mot de lui-même. Pour ce qui me regarde, qu'est-ce qui m'a fait triompher des difficultés innombrables, toujours renaissantes, et de l'immense travail de ces trois énormes volumes de Herder } Aurais-je jamais pu arriver au terme, si je n'avais pas eu conscience qu'il fallait que ce livre, base de la science dont mon livre à moi est un autre développement, parût avant mes propres

essais et me préparât un auditoire ? Je ne vois pas dans ces précautions que nous prenons contre nous-mêmes, que nous manquions d'art.

Ah ! qui donc viendra avec nous, si toi, qui as tant besoin de convictions sérieuses, d'aliments nouveaux, de sentiments féconds, de sentiments profonds, tu te ranges du côté de la frivolité pour la regretter et l'employer contre nous ? Si toi qui nous appartiens à bon droit, toi qui as un fond d'angoisse et d'isolement, tu te laisses prendre par le joli, l'aimable, le gai, pour exclure le grand, le beau, l'éternel. J'ai bien peur lo qu'une partie de ton mal vienne de ce que tu n'as pas fait alliance pleine et entière avec ces sentiments intimes et profonds, réservant aux objets superficiels ta puissance d'esprit moqueur. Ces choses sacrées dont il ne faut approcher qu'avec le langage qui leur est dû, tu ne les as pas enfermées dans un cercle ; tu ne t'es point interdit cette portion du monde. Et qui sait si tu n'en as pas porté la peine ? Si tes convictions n'ont pas été ébranlées à la longue, si l'image idéale ne s'est pas obscurcie par intervalle, si, n'ayant que des enthousiasmes précaires, et sentant le souffle aride 20 s'étendre sur toutes ces choses, tu ne t'es point étonnée de leur instabilité .''

Pour moi, vous ne m'amènerez jamais à rien renier de ma nature. Ce que j'ai aimé une fois m'est à jamais saint et sacré. Le monde est grand ; il reste assez de mal à flétrir, sans tourner encore son arme contre ses propres entrailles. Je t'avoue que depuis que je me suis élevé à la pensée ce l'utilité générale, il s'est fait en moi un grand repos. La mission d'écrire est maintenant pour moi une action, où ma conscience joue le plus grand rôle ; elle m'impose d'user de 30 toutes mes puissances pour faire triompher ce qu'elle me commande. Je ne puis te dire combien la vanité et tout son cortège s'est éloignée de moi. N'oublie pas que ce n'est qu'ainsi qu'il est possible de faire quelque chose de grand.

Que deviendrais-je si, comme on finit par me l'insinuer, je cherchais à plaire nommément à tous, en flattant tous les goûts, toutes les opinions, par peur de brusquer une autorité 1

Tes paroles, chère bonne mère, me sont restées sur le cœur. Il n'y avait pas un seul mot de caresse dans ta lettre, et au contraire un fond d'amertume qui tenait à quelque raison que tu m'expliqueras. Sont-ce mes lettres ? Dis-lemoi naturellement.

Mon cœur est pénétré d'une joie constante, universelle ; et peut-être y suis-je revenu trop souvent.

Comment peux-tu penser que je me distraie de mes sentiments pour Bayard ? Dieu sait si j'oublie le bien qu'on m'a 10 fait, et si jamais amitié fut plus constante que celle que je sens maintenant pour lui. Il y a deux ans notre liaison ne faisait que commencer, et tu as bien su m'excuser.

Quant à ce pauvre Théodore, il est d'une complète et désespérante stérilité. Il n'a pas fait un seul progrès depuis que je l'ai quitté et vraiment j'en ai grand'pitié. Je me dégoûte de lui monter la tête. Il incline trop fortement vers la terre et je suis décidé à l'y laisser. Jamais ce ne sera un homme ; il était temps de s'en convaincre.

Je me détache de cette nature qui n'a aucune forme dé- 20 terminée, qui reçoit tous les mouvements qu'on lui imprime, mais sans pouvoir rien conserver, ni rien fertiliser. Je le laisse à ce petit esprit moqueur d'oii il ne sortira pas.

Ce que tu me dis de M. M. . . m'a touché au fond de l'àme et m'a tout bouleversé pendant quelque temps.

Avec ce talent de peindre, pourquoi n'écris-tu pas ? Ce serait une force pour toi et une grande consolation pour moi. Il faut absolument que tu m'envoies ce morceau sur la Prière. Pourquoi t'es-tu arrêtée ? Prends un sujet que tu continueras et qui donnera un but présent à tes pensées. Je t'en prie, je 30 suis sûr que ce sera un bien immense pour toi. Tu as un talent dont tu nous dois compte. ic,.,i

Adieu, je ne sais si cette lettre achèvera de calmer tes frayeurs. Ai-je dit quelque chose qui t'ait déplu ? J'ai peur que tu ne saches pas encore tous les trésors d'émotion et d'amour que j'ai pour toi.

Rien, rien ne m'en distrait un seul instant de ma vie. Toutes mes joies sont les tiennes, et quand je te raconte si

au long le bonheur que j'ai avec mes amis et mes études, c'est au moins autant pour te faire partager mes plaisirs intimes que par le besoin de me les retracer. Adieu.

Edgar Qui net.

LETTER 20. (cxxvii.)

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