CHATEAUBRIAND
Paris, décembre 1825.
Que je ne tarde pas un moment de te dire la joie la plus profonde que j'aie peut-être jamais sentie. J'ai vu Château- 10 briand à la séance publique de rx\cadémie, je l'ai vu et entendu, et en vérité, il faut qu'il y ait dans la présence d'un homme de génie une étonnante puissance, car je me sens depuis un moment heureux d'un bonheur qui me fortifie, et comme soulagé d'un poids immense. J'ai entendu sa voix et j'ai joui de l'immense supériorité d'un homme sur toute une multitude qui avoue, qui reconnaît son empire.
Voilà donc le génie ! Dans tout son éclat, dans toute sa force. Que m'importe qu'il soit mon ennemi, en apparence, et que je le trouve dans les rangs opposés 1 Je sais bien au 20 fond que cela n'est pas vrai et qu'il est mon ami par le cœur, par le sang.
Quelle admirable tête ! Il n'est point ni traître, ni rampant, celui à qui il a été donné ce front si noble et ce regard si fier ! C'est bien lui, tel que je l'avais imaginé.
Il a vaincu la jeunesse, mais il a encore en lui du René et du Chactas.
Je suis plus heureux que bien d'autres, j'ai vu un homme dont le nom retentira au loin, quand ni le mien, ni celui d'aucun de ceux qui étaient là, ne seront plus. 30
Il lisait l'Introduction de son Histoire de France.
Je ne sais jusqu'où le prestige m'a égaré, mais je crois n'avoir jamais entendu de lui de telles paroles. C'est l'éloquence la plus mâle, la plus philosophique, la plus impériss-
6o EDGAR QUI NET.
able. Il n'a pas été en vain à Jérusalem, et il en a rapporté les accents de Daniel et d'Isaie.
Honneur à lui ! Ce livre est une des gloires du siècle.
Voyez, ce qu'est un grand cœur ! Il a pénétré par l'âme toutes les lois de l'Histoire, dont les savants recueillent à grand'peine quelques débris, à force de labeur et de veilles. Il est à son apogée, il n'ira pas plus loin. Je l'ai vu dans toute la perfection que comporte son génie. Il ne peut plus que décroître, ou s'arrêter, lo II semblait que sa voix dominât du haut du ciel, et chacun devenait pensif, comme atteint d'un charme irrésistible.
Pour moi, c'est de la reconnaissance que je dois à cet homme. Je croyais connaître toutes les émotions que la terre peut donner. Mais je vois bien qu'il y a dans le cœur un infini qui ne se dévoile que par degré.
Edgar Quinet.
LETTERS 21, 22. (cxLiii, cxliv.)