‹ Lettres à sa mèreChapitre 14 sur 72 · HEIDELBERG LIFE · texte numérisé non relu

HEIDELBERG LIFE

20 Heidelberg, 28 mai 1827.

Non, vous n'avez pas d'idée du charme qui me frappe chaque jour dans ces montagnes. Jusqu'ici je ne vous ai parlé que des tristes jours de l'hiver. Si vous pouviez faire avec moi et la famille Kayser une promenade seulement à Wolfsbrunen, vous croiriez avoir lu un long poëme, ravissant d'un bout à l'autre. Mais ce qui vous plairait le plus, c'est cette musique d'instruments à vent qui se fait deux fois par semaine, au haut d'une tour ruinée du vieux Château, au miheu des arbres qui en cachent le sommet ; à mes pieds 30 j'entends les flots du Neckar, et au loin, bien loin, je regarde du côté où le soleil se réfléchit dans le Rhin, du côté de la France ! . . .

LETTRES À SA MÈRE. 6l

Cela s'appelle vivre, et autrement que dans ces marécages de province où j'ai passé bien à regret une belle partie de ma jeunesse.

S'il fallait vous parler de toutes les excellentes personnes que j'apprends à connaître, elles sont si nombreuses et leurs qualités aussi, que je n'en finirais pas. Je comprends maintenant pourquoi j'étais si embarrassé dans nos salons de France : votre étiquette de grande comme de petite ville me pousserait au Kamtchatka, si je ne trouvais Heidelberg en chemin. lo

Oh ! si l'on savait combien la simplicité de cœur rend tout facile, tout possible, on ne voudrait plus ni voir, ni entendre ce qui est factice.

En résultat, je me plais où je suis. Quand donc cela m'est-il arrivé jusqu'ici ? Excepté nos quinze jours à la campagne, mes petits voyages en Suisse, en Angleterre ? Oui . . . et d'autres encore. Il y en a plus qu'on le pense ; car c'est une chose incroyable, aussitôt qu'on a un moment de paix, tout le passé s'éclaire et vous semble mieux rempli qu'il ne fut jamais. 20

J'ai cette joie de l'âme qui se repose. Si je savais chanter, ce serait comme ces oiseaux des forêts qui n'expriment qu'un doux contentement, la liberté des montagnes, mais pas un seul sentiment déterminé, ni trop tendre, ni trop vif. Ce qui vient des hommes est trop bon ou trop mauvais ; la nature me convient bien mieux et je sens que dans la disposition d'esprit où je suis, je donnerais — sans doute injustement — tous les palais, toutes les villes, tous les théâtres, et principalement les Académies pour des vallées bien solitaires, surtout s'il y avait des bois de sapins et point de sentiers ! 30

Moins je suis occupé de mon bonheur, plus je pense à celui des autres . . . Croyez que l'âme est la récompense de Tàme et qu'on finit par être protégé de tout ce qu'il y a de fort sur la terre, tant qu'on reste ce qu'on doit être.

Si vous saviez ce que c'est que de s'arracher du cœur toute espérance, tout désir, tout avenir !

J'ai eu pour ma part très-longtemps comme une plaie

ouverte à la poitrine où mon sang affluait et qui me donnait une soif ardente. . . .

Et pourtant j'ai retrouvé des jours où je vis, et d'une vie qui me plaît, sentant tout renaître, là où tout avait péri.

J'ai reçu des lettres de MM. Chateaubriand, Guizot, Ben^ jamin Constant. Gœthe m'a fait dire qu'il lisait avec jouissance en français un livre qu'il a vu naître, il y a quarante ans, en allemand, et qu'il m'écrirait dès qu'il l'aurait achevé.

Quant à M. Creutzer, il en agit avec moi en ami véritable.

lo Toutes nos lettres sont en commun, il les lit toutes. J'ai

aussi l'occasion de lui rendre quelques services ; par exemple

la semaine dernière je lui ai traduit un mémoire qu'il adresse

à l'Institut, à propos de sa réception.

Jamais je ne fus plus occupé. Cet ouvrage sur la philosophie de l'Histoire, dans ses rapports avec la morale, ne s'écrit pas en un jour, puisqu'il y est question de l'univers entier, réfléchi par le cœur, par l'intelligence, par la tradition.

J'y trouve l'occasion, sinon le sujet, de ranimer les senti- 20 ments qui sont le plus éteints chez nous : les rapports de l'homme à la famille ; de la famille à la nation ; de la nation à la cité humaine.

Je voudrais concentrer, dans ce livre, non-seulement toutes les émotions individuelles, mais celles des peuples ; car nous sommes tellement dans le faux, nous sommes si parés et si glacés, qu'il faut remuer les cendres de tout le genre humain pour éveiller en nous quelque chose.

Vous seriez enchantés du sage esprit de Michelet. Combien j'ai à remercier Creutzer, ce digne appui dans une science si 30 grande, si illimitée, si inconnue encore!

Allons, courage, mes amis î nous ferons, nous dirons, ou du moins nous penserons des choses bonnes à savoir. Le monde est grand, il faut nous entr'aider.

Parlez-moi toujours de vos jeunes amies. Je vous envoie par la poste les gravures de cette douce Heidelberg. Je reçois toujours d'excellentes lettres de mon ami Cuvier, le pasteur protestant de Strasbourg dont Benjamin Constant

a parlé à la tribune (pour son plus grand mal j'en ai peur). Adieu, pariez-moi de tout ce qui est près de vous.

Edgar Ouinet.

Heidelberg, 8 juillet 1827.

Pardonne-moi, chère et tendre mère, de ne t'avoir pas dit plus tôt le bien que m'ont fait tes lettres. J'aurai à te parler d'excellentes gens de toutes sortes, car j'ai maintenant des amis de toutes conditions, de tout âge. Je jouis de leurs bontés, de leurs paisibles sentiments, sans désirer rien de plus, ni de moins. Je vois très-fréquemment la plupart des profes- 10 seurs chez eux, ou chez moi. L'état de professeur est ici le seul beau, le seul vaste. J'ai pour amis des médecins, des historiens, des théologues, des philologues, mythologues, tous plus ou moins célèbres dans ce pays. Creutzer, qui a succédé à Herder, est celui avec lequel j'ai la plus grande intimité. On ne peut guère imaginer un meilleur homme, meilleur compagnon que lui, toujours prêt à quitter ses Alexandrins pour une partie de promenade ou de musique. Il y a dix ans qu'une jeune fille qui l'a aimé lorsqu'il était déjà marié, s'est brûlé la cervelle de désespoir, près de Mannheim. 20

Il est presque le seul dans ce temps-ci qui ait conservé la haute tendance de l'Allemagne du siècle dernier.

Son ami, M. Daub, un professeur aussi, est un esprit d'une rare profondeur ; rien ne me touche comme d'entendre ce noble vieillard qui a conservé tout le feu de la jeunesse et a vécu avec Schiller, Kant, Goethe, déplorer la déchéance de son pays. Schlosser est un esprit entièrement anglais, qui, ayant passé sa vie dans la solitude, a acquis ces vastes connaissances qu'on ne trouve aujourd'hui que paraii ses compatriotes. 10

Le bibliothécaire Moue a tout l'enthousiasme de l'antiquaire de Walter Scott, mais avec une véritable science et une complète abnégation de lui-même. Il est impossible de se représenter un amour plus pur et plus solitaire des arts et des

monuments historiques. C'est un de ces caractères de la vieille Allemagne qui deviennent de plus en plus rares.

Un esprit original, étendu, élevé, et mélancolique, c'est celui de M. Schelvel. Dans sa jeunesse, passionné pour les recherches de magnétisme animal, il fit sur lui-même tant d'expériences et ébranla si bien ses nerfs, que sa raison en fut longtemps altérée.

Quoique son intelligence ait repris toute sa force, et qu'il ait fait preuve du plus grand talent dans quelques ouvrages

lo philosophiques, il lui en est resté une amère timidité vis-à-vis des autres hommes, ce qui en fait une des plus intéressantes individualités. Je n'en finirais pas, si je voulais te parler de tout ce qui est digne d'une sérieuse attention par les travaux consciencieux et la profonde paix qui les entoure.

Ce qui ne me plaît pas moins, c'est d'avoir fait la connaissance de quelques excellentes demoiselles ; je vais les voir aux heures, et le jour qu'il me plaît, avec la même liberté que j'entre chez Herr Vogt ou Herr Baehr. Si j'ai envie d'entendre des chants sur le piano, il n'y a que cinq minutes

20 de ma maison à la leur. Nous avons des conversations qui me reposent, nous lisons quelques pages d'un livre français que je leur explique ; nous nous amusons comme des fous de ma prononciation, ou bien, elles m'apprennent à valser, ce qu'elles savent dans la perfection.

Il n'y a pas longtemps, nous avons fait une délicieuse promenade chez le père de l'une d'elles, ministre protestant dans une charmante petite ville des environs.

C'est la première fois que j'ai vu un vrai et simple vicaire de Wakefield, dans sa maison; tout y était comme je le

30 désirais. Hier encore, nous sommes partis de grand matin, pour aller déjeuner sur le haut d'une montagne, où l'on a fait mille jeux, et nous sommes revenus par le chemin ravissant du Riesenstein. Cette vie de famille me convient à merveille , je pourrais, sans effort, me faire à tout, excepté aux misérables entraves de nos villes de province. Tu ne peux te représenter combien mon cœur renaît à la vie et sans dansrer.

Il m'en coûte de m'éloigner de ma maison, même pour un jour. Il y a deux mois que je ne suis allé à Mannheim ; cette ville si parée me rappelle Versailles, et je ne m'y suis pas bien trouvé ; j'ai eu hâte de revenir dans ces montagnes de Heidelberg.

La maison où a été assassiné Kotzebue, et cette prairie ombragée de saules où l'on a longtemps entretenu des fleurs à la place même où périt Sand m'ont seules intéressé, comme tu penses.

Le petit voyage que vous avez fait sur la Saône m'a aussi lo rafraîchi l'âme. L'excellent Blot ! comme il vous a reçu ; vous avez dû jouir de votre liberté au milieu des champs, en plein air.

J'ai compris quel grand événement c'était pour toi que l'entrevue avec ma tante. Rien n'est plus loin de moi que de lui garder le moindre ressentiment. Je suis même prêt à avouer que j'ai pu avoir des torts ; la faute en est surtout à la difterence absolue de nos goûts et de nos destinées. Ce n'est point elle que j'ai fui, mais le monde de salons. On ne peut s'en accommoder dans la jeunesse. Ses enfants me seront 20 aussi toujours chers ; notre univers est trop difterent pour que nous nous convenions jamais les uns et les autres.

Mon père vient de m'écrire, il m'a uniquement parlé de la déclinaiso7i ; il roule dans sa tête le projet de s'en aller au printemps prochain à Paris, voir à quel point la science est arrivée. Je vais, faire pour lui ce que je ne ferais jamais pour moi, et m'agiter pour que ses mémoires soient annoncés plus au loin dans quelques journaux.

Il y a des pressentiments : juste au moment où tu me parlais de Buget, je lui écrivais pour lui demander son adresse et 30 lui offrir mes services; il m'a répondu une lettre bien triste, que j'ai montrée à tous mes amis. J'y ai fort intéressé une dame qui a un grand pensionnat de demoiselles et qui cherche un maître de langues. Il faudrait d'abord qu'il vînt ici apprendre l'allemand pour se faire comprendre. L'Angleterre est une terre si peu hospitalière, si chère, où tout le monde a une vie si active, qui penserait à

dd EDGAR QUINET,

lai, à Londres surtout ? S'il va plus loin, les voyages le consumeront lui et sa bourse. Je vais prendre des informations dans tous les sens et je lui répondrai dès que je saurai quelque chose de certain. Je crois que, pour peu qu'il demeure quelque temps dans une de ces petites villes du Rhin, il y trouvera certainement de quoi vivre et poursuivre ses études. Une foule de personnes s'intéressent déjà à lui ici ; j'espère lui construire ici un plan de vie, comme il le lui faut.

Tu recevras le Vico que INIichelet m'a envoyé avec une lettre vraiment parfaite.

lo Combien je suis heureux que tu ne fasses pas dépendre ton repos des louanges ou du blâme des feuilles publiques. Pour moi, je sais si bien ce qui me manque, j'apprends si bien chaque jour à voir combien j'étais imparfait la veille, que j'aperçois toute ma vie dans son ensemble, sans plus attacher aux points de détails que la faible importance qu'ils méritent.

Ma meilleure récréation est de monter tous les jours trois et quelquefois quatre chevaux dans un manège. C'est aussi un art, et plus compliqué qu'on n'imagine. Je monte ainsi tous les chevaux du grand-duché de Bade.

2 0 II y en a qui ont si peur d'être battus, qu'il faut passer tout son temps à les caresser pour les rassurer. Ce sont ceux que j'aime le mieux. Nous en avons aussi de tout à fait indomptés et qu'il faut retenir de toutes ses forces. J'étais vraiment un Welche avant de venir ici. Il s'agit d'aller indifféremment avec ou sans étrier, quelquefois sans bride, de tourner dans tous les sens, à tous les mouvements, plier son cheval comme un serpent, et cela, bien entendu, sans bouger ni les bras, ni le corps, ni les jambes, ce qui ne laisse pas d'être difficile. On n'apprend presque rien avec un seul cheval, surtout s'il est

30 paisible et de bon caractère.

Je pense que cette belle journée d'été est aussi heureuse pour vous que pour moi. Il est un repos de l'âme qui vaut une entière félicité. Cette continuelle inquiétude où j'ai vécu jusqu'ici est enfin passée ; elle venait surtout du mauvais accord des choses. Je n'ai trouvé le bonheur qu'après avoir vaincu mes sentiments.

Je voudrais t'envoyer des portraits qui paraissent de Goethe, de Schiller, de Herder, de Jean-Paul, de Klopstock. On aime à reposer ses yeux sur ces têtes pour la plupart si calmes; cela délasse de tout ce qui entoure. Adieu, mille fois.

Edgar Qui net.

Tu verras ce que je pense de l'Allemagne dans le troisième volume de Herder. ]Mes amitiés à Jenny si elle reparaît dans le pays.

LETTERS 23, 24. (CLXXVii, clxxxvii.) io

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