‹ Lettres à sa mèreChapitre 15 sur 72 · IN · texte numérisé non relu

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Paris, S fé\Tier 1830.

Oui, ma bonne chère mère, je suis mécontent de ne pas t'écrire plus souvent, mais tu sais comme la vie est ici prise et découpée. Tu es toujours ma pensée la plus douce ; décidément tu me rends injuste envers toutes les autres femmes ; je leur trouve T'air bien plus spirituel qu'elles ne sont en eftet, mais appesanties par je ne sais quelle envie de paraître sérieuses, qui ne leur est pas encore naturelle. Benjamin Constant m'a fait mille grâces et veut me présenter à sa 20 femme qui est allemande. On ne peut avoir plus de séduction que lui, et je suis un peu de l'avis de Dargaud qui dit qu'il te ressemble par l'esprit. Au reste, fort dégoûté de toutes choses, des rois, des ministres, des chambres dont il attend fort peu. Il est bien évident que sa secrète envie serait de remettre tout aux chances qui ont emporté les Stuarts. Il a des soirées qui ne sont pas régulières et pour lesquelles il me préviendra.

J'étais chez JNI. Guizot le soir de la nouvelle de son élection. Je suis bien sûr que j'étais là le seul qui pensait à P autre 30 madame Guizot et à la joie qu'elle aurait eue de cette journée. M. de Broglie y était et j'ai fait sa connaissance. Il a la figure anglaise, quoique avec des cheveux tout noirs ; froide, fine, la bouche retirée et fort politique. Madame Guizot aide

son mari à traduire de l'anglais; Michelet lui trouve l'air affairé et consciencieux de la Revue française.

Quant à Sainte-Beuve, on peut se réconcilier avec lui. Hier, il est venu me confier qu'il est bien las de Paris, des journaux, et qu'il voudrait émigrer quelque temps en Allemagne, gouverneur, professeur, ainsi qu'on l'entendrait. Il m'a aussi raconté que, sans mon voyage en Grèce, il avait été question de nous envoyer tous deux à la municipalité de Besançon qui voulait, en ce temps-là et par surprise, de la

10 philosophie et des lettres. Les fonds allaient être votés, quand le ministère est survenu. Il vit avec sa mère dans un assez joli appartement du faubourg vers l'Observatoire.

Cousin me fait des caresses sans nombre, auxquelles j'ai le malheur de ne plus jamais croire assez. Je suis cependant le seul qu'il invite à dîner, toujours sans nappe, avec un seul couteau et chacun sur un guéridon. Il voudrait que nous fissions tous deux ensemble un petit voyage en Allemagne ; mais le mien se fera avant le sien. Il me fait visite tout malade qu'il est, et quoiqu'il n'aille chez personne. Il a la

20 manie de se croire toujours plus malade qu'il n'est. Quand, en causant, il a mangé d'excellent appétit, il se met à gourmander la servante de ce qu'elle ne l'a pas empêché. Le tout serait fort plaisant si sa mère n'était elle-même très-malade. Il me jure sur ses grands dieux et par M. Royer-Collard auquel il m'a présenté, que les choses changeant, je serais immanquablement nommé professeur. Notre excellent M. de Gérando a la fièvre depuis ces grands froids, ce qui m'a retenu dans quelques visites que je devais faire avec lui. Les mémoires commencés à l'Institut ont empêché de fixer mon

30 jour. C'est un travail fait exprès et tout officiel : des enceintes de murs, des inscriptions ; point d'idées. Je lirais cela, sans tremblement, devant le pape.

Je t'avoue que j'ai une envie extrême, invincible de revoir Minna ; en trois jours je serai à Heidelberg, et je reviendrai pour ma publication de la Grèce.

L'autre jour, les Smith m'en ont tant prié que je leur ai lu quelques parties de la Laconie.

LETTRES À SA MÈRE. 6g

Depuis ce moment, la mère et la fille me portent aux nues, ce qui me prouve au moins que le commun des mortels y comprendra quelque chose.

Michelet est parfaitement content de ce qu'il connaît et dit qu'il y a des pages écrites de génie.

Ceci, entre toi et moi.

Que penses-tu de la Femme guillotinée? N'est-ce pas souvent une chose attirante et charmante ?

Je t'enverrais bien aussi VOrpJiée de M. Ballanche si tu en avais envie, sans savoir comment tu t'accommoderais de cet lo amour pour madame Récamier transporté parmi les Titans et les Cyclopes de Samothrace. C'est du reste un excellent homme et que j'aime fort.

Samedi, je suis allé à Guillaume Tell. Je ne sais si c'est la glace routinière de l'Opéra qui décolore la musique d'Itahe ou si les montagnes de la Grèce me rendent insupportables les cartons et les poulies, je me suis retiré comme un indigne ; cette musique ne m'a presque rien dit.

Hier on m'a apporté une lettre de Vietty, mon compagnon de Morée ; il a été volé et dilapidé par son domestique et par 20 son chef.

Je songe à t'avoir un recueil des orateurs protestants du xvii^ siècle dont on m'a dit du bien ; mais ce recueil n'est qu'une découpure d'extraits.

Sainte-Beuve va publier un petit volume de poésies, Co7isolations. J'ai revu M. de Lacre telle ; Dargaud m'a envoyé pour les pubher des notes arrachées à la maladie. Il y a certainement un fonds de talent qu'il faut encourager de tout notre pouvoir, mais il me paraît sous le joug des Confessions et de M. Villemain. Je ne crois pas non plus que la poésie 30 et la rêverie soient ce qui domine en lui. Avec cela le texte n'a que 56 pages pour 30 de notes, comment publier cela ? Peut-être la meilleure place serait un journal, mais c'est trop intime pour affronter un grand bruit. J'ai donné le manuscrit à Guignault pour qu'il le lise. Je me donnerais au diable pour tirer de tout cela le meilleur parti. Dargaud n'a qu'à continuer à vivre ; il est en bon chemin.

J'ai vu hier Dubois, du Globe, qui se résigne à la prison. Adieu, ma bonne mère, tu me manques partout ; en tout, tu es au fond de chacune de mes pensées. J'ai beau travailler, il y a un vide dans ma vie que toi seule tu peux remplir. Les femmes de Paris me font l'eftet de ce panorama de Navarin qui m'a l'autre jour si bien dupé. C'était, je crois, la butte Montmartre. J'ai lu les Mémoires de Byron, tu les connais presque en entier par les lettres de Dallas. Le Roi de Bohême, de Nodier, est une véritable mystification. Adieu [o encore. Que tu m'écris rarement! Pourquoi cela?

Edgar Quinet.

Paris, 2 novembre 1830.

C'est l'attente de chaque jour où j'ai vécu ces dernières semaines qui m'a empêché de t'écrire, très-chère maman. Nous voilà à la ruine des doctrinaires ; et vraiment ne t'en afflige pas. La dernière fois que je vis M. Guizot, il y a une dizaine de jours, je m'aperçus que l'article et les louanges du Globe m'avaient nui au ministère. Ils ne m'en dirent rien, mais quelques mots aigres contre l'opposition du Globe et les

20 lèvres pincées de M. Guizot me montrèrent bien leurs petitesses. Cependant M. Guizot se cacha le mieux qu'il put et me tint ce beau langage qu'on jette à ceux que l'on ne veut ni blesser, ni servir. Peut-être serait-il revenu de cette honteuse susceptibilité, peut-être m'aurait-il pardonné d'échapper à ce monde de doctrinaires ; mais le National, tu le vois, ne m'aurait pas réconcilié avec lui. Et puis de fait j'appartiens à un autre système. Ne regrettons pas le leur. Ma vie est tellement arrangée que ce qui va bien à la France nouvelle est aussi ce qui me va. Voici le côté gauche au pouvoir. Francis

30 Corcelles, qui est devenu mon intime ami, est lui-même un ancien allié de M. Mérilhou.

Ce matin même j'ai vu M. Villemain. Après de longues paroles sur mon talent, choses qui m'assomment et à la lettre ne me causent aucune joie, il a fini par dire que mes travaux

étaient de telle sorte que c'était un devoir pour l'Université de m'établir convenablement. Que s'il gardait pendant six jours encore l'ombre du pouvoir, l'affaire serait décidée, qu'il s'en chargeait. Comme il me reconduisait, nous avons trouvé Cousin sur le perron. Cette rencontre ne plaisait, je crois, à aucun de nous trois et nous en sommes restés à quelques paroles amicales.

Voici, en effet, ce que j'ai appris du premier de ces personnages. L'autre jour, on m'a conté que Cousin étant allé chez Victor Hugo, le poëte lui avait fait un éloge magnifique de 10 mon livre sur la Grèce. Cousin en a ressenti une grande amertume, et, tout en s'écriant qu'il me portait dans ses prunelles, il a en effet cherché à me nuire et à me desservir par toutes les voies possibles. Victor Hugo est entré en pleine indignation. Villemain, présent à cette discussion, s'est contenté de chercher à mettre la paix entre les deux illustres champions. La querelle venait de ce que Victor Hugo mettait ma Grèce au-dessus de X Itinéraire de Chateaubriand. Le résultat de ceci a été que Victor Hugo m'a fait prévenir que j'eusse à me défier de Cousin. Et après m'avoir signalé 20 l'homme, il m'a assuré que je pouvais compter sur son amitié à lui. Je l'ai trouvé avec une charmante et délicieuse femme dans une rue écartée des Champs-Elysées. Il m'a dit qu'il regardait mon livre comme un des meilleurs ouvrages de l'époque. Sa langue à lui est franche et j'ai lieu de croire en effet que c'est sa pensée.

On annonce le ministère pour demain. Nous avons pour nous Benjamin Constant et surtout IVL de Corcelles père, député de la Seine, qui se fait de mon affaire une affaire politique. Nous avons plus de chances que sous le dernier 30 ministère. Je t'assure que je sens avec effroi combien ces joies de vanité, que j'aurais maintenant à bon marché si je voulais, sont faibles et impuissantes pour moi. Au fond de tout cela je ne vois que toi et Minna à qui ma vie est attachée. Si j'étais nommé bientôt, je voudrais aller la chercher sans attendre plus longtemps. Vraiment sans elle et sans toi je ne sais comment je continuerais à m'intéresser à moi.

Autrefois avec quelle avidité je désirais l'approbation ou l'éloge d'un homme fort et d'un vrai maître dans l'art. Et maintenant que je l'ai obtenu, je donnerais tous les éloges pour la moindre pensée d'un cœur qui m'aime. Ainsi m'a fait le ciel.

Je savais bien que l'article des Débats te plairait. Seulement les choses ne sont pas aussi aisées qu'elles vous semblent à vous autres, lecteurs. Jules Janin, en sortant de sa Cotifessioii^ s'est trouvé au contraire assez embarrassé au milieu de cette philosophie ; il est venu me conter qu'il y perdait la tête, qu'il

1 o fallait lui faire une exposition de principes. Et c'est cette

exposition que je lui ai faite qui lui a coûté ' tant de peines et de souci.' La vérité est qu'il en a profité avec infiniment de tact.

Dans cette vie dérangée que je mène, je me suis mis à une brochure politique. Je ne sais encore si je la publierai isolément ou dans les journaux.

J'ai retrouvé ici la famille .... qui m'est toute dévouée. On y fait de la musique le soir. C'est une famille vraiment alsacienne où je me plairais si je restais à Paris. J'irai

2 0 m'établir dans un charmant petit appartement de la rue de

Verneuil.

Il va paraître d'autres articles sur ma Grèce dans la Revue de Paris^ la Revue encyclopédique^ le Journal de Paris, le Globe, etc.

Edgar Qui net.

LETTER 25. (CLXXXix.)

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