‹ Lettres à sa mèreChapitre 16 sur 72 · A LEAP YEAR ADVENTURE · texte numérisé non relu

A LEAP YEAR ADVENTURE

Paris, rue de Verneuil, ii décembre 1830. Combien j'ai besoin de t'écrire, ma chère mère! Il faut 30 vite te dire ce qui m'est arrivé la semaine dernière et dont heureusement il n'est survenu aucun mal.

J'avais retrouvé, tu le sais, la famille .... de Colmar. J'y allais entendre de la musique et je m'y trouvais bien : tout

le monde m'y aimait ; on m'invitait pour l'Opéra, pour des soirées quand il y en avait.

L'autre jour, à midi, la mère me fait signe qu'elle avait quelque chose à me dire, je la suivis dans sa chambre. Là, elle me déclare qu'elle avait un aveu extraord,inaire à me faire, que l'estime qu'elle a pour moi le lui rendait possible. Elle me dit ces propres mots : * Vous avez dû voir que ma fille aînée a de l'inclination pour vous. Depuis qu'elle vous a vu si triste et si malade à Colmar, il y a quatre ans, elle n'a cessé de penser à vous. En vous revoyant dans ces derniers 10 temps, ce sentiment s'est fortifié de nouveau. Voyez si vous pouvez et si vous voulez l'épouser et si aucun lien n'y fait obstacle,'

Imagine ma bêtise de n'avoir rien deviné de cela d'avance ! Flora était bonne, excellente pour moi, je n'avais jamais pensé seulement qu'elle fût rien autre pour moi. Elle a un talent très-remarquable pour la peinture et la musique ; je la voyais toute passionnée pour son art ; j'étais moi-même tout à une autre pensée ; l'idée ne me vint pas que sa peinture ne lui suffisait pas. Elle a fait de moi deux portraits au crayon, 20 parfaitement ressemblants et dont je vais t'envoyer un ; l'autre lui est resté. Tout cela ne m'avait pas éclairé.

L'aveu de la mère me frappa tellement que je tenais ma tête cachée dans mes mains et je sortis sans pouvoir rien dire ; mais je ne voulais pas la laisser longtemps dans le doute. Je passai une bien misérable nuit à rechercher si j'avais quelque reproche à me faire ; heureusement il était plus clair que la lumière du ciel qu'il n'y en avait aucun qui pût m'être adressé ni par moi-même, ni par les autres. J'avais peur de la douleur que j'allais causer. Vers onze heures, je montai bien 30 ému auprès de madame .... que je trouvai seule. Alors je lui exposai nettement combien j'étais touché de sa confiance et de la pensée de sa fille, que si j'avais un choix à faire, assurément il était pour elle, mais qu'il n'y fallait pas penser. Et je dis pourquoi.

Elle reçut cette déclaration avec calme ; le père survint et me rendit aussi bien qu'elle justice ; tous deux me dirent qu'ils

me regretteraient toujours ; et je les quittai plus troublé qu'euxmêmes. Car mon cœur est naturellement si plein de tendresse qu'il m'est impossible de ne pas aimer tout ce qui m'aime. Le chagrin que j'allais causer me déchirait l'âme.

Le lendemain j'étais seul chez moi, lorsque l'une des sœurs, mariée à Colmar, entre tout à coup ; elle me dit que personne n'osait apprendre à Flora ce que je venais de déclarer ; qu'ellemême, elle avait peine à comprendre quels liens si grands m'engageaient. J'avais beau parler de ma fiancée, de nos lo promesses, elle combattait tout ; et cette obstination me rendait au contraire plus touchante et plus sacrée celle dont on voulait me séparer.

Enfin il fut résolu qu'on dirait à Flora que j'ai quitté Paris, que je suis en route pour Charolles et que je ne reviendrai que dans quinze jours.

Mais le lendemain elle envoya chercher des journaux qu'elle m'avait prêtés et apprit ainsi que je n'étais pas parti. Sa sœur revint le jour même m'apprendre comment tout s'était passé. Flora était descendue en pleurant pour demander pourquoi 20 on voulait la tromper.? Alors sa sœur reprit qu'en effet j'étais ici, mais qu'il y avait entre nous un obstacle insurmontable.

Je" ne puis te dire combien cette histoire m'attriste. - C'était une âme si harmonieuse, si naturellement paisible et raisonnable, avec tant d'élévation et une élévation si sage, dont j'ai troublé l'avenir. La pensée qui me sauve, c'est d'avoir été ce que je devais, et pas une ombre ne restera sur ma conscience.

Il est irrévocablement arrêté que je serai placé ici dans une chaire d'histoire ; le ministre de l'instruction publique a écrit 30 à M. de Corcelles que j'allais recevoir ma nomination. Dès que j'aurai un abri suffisant, je n'attendrai plus longtemps pour déclarer à mon père où j'en suis. Ma solitude serait trop triste si elle durait encore. Ma bonne mère, que je désire être heureux à cause de toi !.. . Aussi bien, je l'ai peut-être mérité.

Je t'enverrai bientôt un long article de moi sur V Avenir de la religion que je publie dans la Revue de Paris,

Pourquoi n'es-tu pas avec moi dans mon charmant appartement au milieu de mes copies de la Transfiguration et du Saint-Michel de Raphaël, de mon Aurore du Guide, et de tous mes paysages que tu aimerais !

As-tu lu Rouge et Noir. Cela t'amuserait.

J'espère que nous allons reprendre nos frontières du Rhin ! Grunstadt redeviendrait alors français.

X. . . est devenu doctrinaire, il est las et ne veut plus avancer. C'est une chose étonnante combien une révolution atteint jusqu'aux plus intimes pensées.

M. de Gérando est excellent et voudrait me voir tôt ou tard dans son Conseil d'État

Hélas ! j'avais vu Benjamin Constant il y a tout au plus quinze jours, chez lui.

Adieu, ma très-chère maman, je t'aime comme lorsque j'avais douze ans et que tu me laissais si tristement au collège.

Edgar Ouinet.

LETTER 26. (cxciii.)

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