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A TOUR

Paris, 3 mars 1831. 20

Tu as bien compris, ma chère mère, que j'étais absent de Paris, puisque je restais si longtemps sans t'écrire. La stagnation de toutes choses et le départ de Buget pour l'Allemagne m'ont décidé du jour au lendemain. Ce voyage, comme tous les voyages, m'a rendu la vie, l'espérance, le repos. Buget m'a accompagné par Strasbourg (où j'ai retrouvé mes anciens amis) jusqu'à une lieue de îMannheim. Là, il a continué seul jusqu'à Heidelberg, et moi je me suis retourné du côté de Grunstadt. J'avais bien besoin du bonheur que j'y ai trouvé. Du reste, tout était dans le même état que je l'y avais 30 laissé. Cette vie de chants, de piano, de repos, de silence, de fraîcheur, après la vie dévorante de Paris, m'a été plus précieuse que jamais.

Je suis allé pour un jour à Heidelberg, j'ai passé la soirée chez madame Kayser (la tante de Minna) ; tous les enfants du pensionnat en masques, étaient assis en rond autour de la table à thé. Buget y était aussi. Treutte, la sœur de Minna, a joué de la harpe et chanté avec une belle voix pure et sereine comme celle d'une Ondine. Creutzer était là avec nous tous. Le lendemain j'ai fait quelques visites avec Buget ; il paraît aussi heureux qu'il peut l'être. On lui a donné suivant sa volonté un panier de pommes et une bouteille d'eau-de-

lo vie, son seul remède contre son affection de poitrine. Creutzer, Daub, Baehr et tous les autres ont été excellents pour moi. Seulement la faiblesse de notre gouvernement les a singulièrement enorgueillis et ils ne parlent que de tirer leur rapière contre la France à la première aggression sur la rive gauche du Rhin.

Quoiqu'il fit très-froid, nous avons fait des promenades sur les montagnes et je suis allé reconnaître les ruines de ce beau château de Heidelberg. J'ai aussi rencontré dans la rue quelques demoiselles que j'ai aimé revoir. Mes anciennes hôtesses

20 sont désolées de n'avoir plus de chambres libres pour Buget qui est allé se loger chez madame Kayser ; on prend de lui un soin merveilleux.

Après un jour tout entier passé à Heidelberg, je suis reparti à quatre heures du matin pour Grunstadt. Dittmar est fort distingué, mais la douleur l'a trop opprimé. Il dirige toutes ses études sur la partie fantastique du magnétisme animal. Mais qui pourrait le combattre dans ses rêves, si ce sont des (!Um>j^' rêves ? Ce qui peut établir un pont entre la vie et la mort, voilà son unique pensée. Qui n'en serait touché ?

30 Après deux jours je devais repartir pour la France ; Minna et sa sœur Maïa m'ont accompagné à douze lieues jusqu'à Hombourg où leur frère habite maintenant.

Nous avons pris une voiture pour nous et nous sommes partis par un beau ciel de printemps.

A Kayserslautern nous allâmes voir le champ de bataille sur un plateau rouge et s'âblofmeux au pied des montagnes couvertes de pins, "f-i-.o

Une vieille femme, qui passait, nous l'a expliqué.

Après cela, nous avons pensé qu'une demoiselle de nos amies que j'avais connue dans une petite ville au pied du mont Tonnerre devait encore se trouver à Kayserslautern ; nous l'avons cherchée chez sa tante et ramenée à l'hôtel. Là nous nous sommes fait préparer dans un appartement séparé un dîner pour nous quatre qui a été vraiment un des plus charmants de ma vie. A deux heures nous avons continué notre chemin par uiî temps sOmbre, en chantant tout le long de ce bois de sapins, et le soir nous voilà arrivés chez Cari et 10 Amélie qui ne nous attendaient ni les uns ni les autres. J'y restai encore deux jours ; nous fîmes des promenades dans la neige vers les ruines d'un vieux fort qui domine la ville. Après nous être enchantés ainsi de bonheur, de sérénité, je suis reparti, mais tout seul, par Saarbruck, Forbach et Châlons.

Ce petit voyage m'a donné des années de vie ; j'étais véritablement consumé du métier que je faisais ici depuis quatre mois. Je suis heureux que mon absence n'ait pas nui le moins du monde ni à mes affaires, ni à celles de mon père. 20

Tu as vu que les Belges disent qu'ils vont nous faire des propositions officielles, il n'est encore rien venu. J'ai beaucoup travaillé d'esprit en chemin. Que j'aurais soif de te revoir ! mais je voudrais d'abord avoir réussi à quelque chose.

Lerminier et Sainte-Beuve attendent aussi. Saint-Beuve est triste et accablé, il me disait encore hier que son existence est perdue. Janin prépare un roman sur les premiers temps de la Révolution. Il m'en a lu le commencement. Il y a plus de variété de tons que dans les autres, mais jusqu'à 30 présent moins d'originalité.

En arrivant ici, j'ai trouvé un article de Blot sur moi dans le Précurseur de Lyon. J'écris à Léon Bruys.

Le mécontentement gagne ici de plus en plus ; s'ils continuent ainsi. Dieu sait ce qui va arriver.

Au milieu de ce tremblement général quand te reverrai-je ? Ne t'afflige donc pas trop. Ces temps passeront. Je t'em-

y s EDGAR QUI NET.

brasse, je t'aime, je sens plus que jamais qu'il n*y aura point de bonheur pour moi si tu ne le partages pas.

Edgar Quinet.

Ah ! cette belle bataille sous Varsovie ! que je voudrais y être !

LETTER 27. (cciii.)

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