VENICE
Venise, 19 juin 1832.
Depuis que je suis à Venise, ma chère mère, je suis aussi
10 heureux que je peux l'être. La vérité est que je suis amoureux de Venise et de la mer. Je n'y voulais rester que trois ou quatre jours. En voilà six de passés et je ne puis m'en arracher. J'aime tout ici, les pierres, l'eau, le ciel, les femmes. Dès le matin je suis à errer sur les ponts mystérieux et je ne rentre que le soir. Hier, j'ai fait, bien avant dans la nuit, une promenade en gondole. C'est à en mourir de bonheur, si c'était de cela qu'on meurt. J'écris des volumes de notes. Le palais des Doges est l'Alhambra de l'Italie. J'y passe ma vie. Venise a l'originalité de l'Espagne, mais d'une Espagne
20 adoucie et rendue plus belle par sa chute. Enfin, j'en suis fou et je ne puis dire que cela. Je voudrais y rester et y mourir. Certainement j'y reviendrai.
L'autre jour, j'ai été voir le pont d'Arcole, qui n'est pas sur la route des voyageurs et que fort peu de gens visitent. Voici en quelques pages l'impression que j'en ai rapportée. Ces pages iront bien à la Revue. Envoie-les sans tarder, toi-même, à Buloz, avec un mot de ta part. Demande-lui s'il les imprimera sans délai. Dans le cas oii il en retarderait la publication, je les donnerais au livre des Cent et un, à Ladvocat,
30 quai Voltaire. J'avais ajouté à mon article de l'Art en Allemagne, une page à la fin sur le Festin de Balthasar ; ne manque pas, je t'en prie, de me dire si elle a été imprimée. Si je n'avais pas cet admirable amour de Venise, mon
cœur serait bien triste. Mais j'ai des moments ici où je me perds entièrement dans le ravissement de ce climat. J'ai fait une grande étude de l'architecture de Saint-Marc et du palais des Doges. Je dévore dans mon âme toutes ces pierres, comme Saturne, et c'est en effet une nourriture de dieux. Les femmes d'ici sont enivrantes, elles ont une grâce et un sérieux plein de mystère dont rien que leur ville peut donner l'idée. Mon bonheur est de m'égarer dans les rues -M"' et le long de ces ponts de marbre. J'ai vu d'admirables tableaux de l'école de Venise, qui me sont bien précieux pour 10 mon poëme. Toute mon ambition comme écrivain serait d'être de cette école. Ce matin, j'ai passé mes heures devant un tableau du jugement dernier, dans la Salle de l'élection des Doges. Ce soir j'irai en gondole au Lido et au couvent Arménien. Ah ! pourquoi est-ce que je ne meurs pas de cette mer, de ce ciel et de mon amour pour tout ce que mes yeux voient .''
Après-demain pourtant, nous comptons partir pour Bologne. Je différerai probablement encore d'un jour ou deux.
Écris-moi, ma chère mère, à Rome, poste restante. 20
Tu sais assez ce que ces journées des 5 et 6 juin de Paris m'ont donné à penser ! Mais, quoique ces gueules de lion de Venise aient été brisées, ce n'est pourtant pas le lieu de s'expliquer davantage.
Et vous, que m'apprendrez-vous de ce qui vous touche, à mon arrivée à Rome 1 Je voudrais vous envoyer un peu de ce ciel et de cette vie de poésie qui me console. Je fais ici des provisions pour d'autres jours misérables. Tout mon chagrin sera de partir. Si les événements ne se brusquent pas, je resterai à Rome le plus que je pourrai. 30
Adieu ma chère maman, adieu ma chère sœur.
Edgar Quinet.
8o EDGAR QIJINET.
LETTER 28. (ccv.)