‹ Lettres à sa mèreChapitre 19 sur 72 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

Rome.

Tu dois avoir reçu depuis longtemps une lettre de moi, ma très -chère mère.

Le séjour de Rome me fait un bien qui m'est absolument nécessaire pour revivre. C'est seulement depuis mon retour ici que je commence à jouir de l'Italie. J'y apprends beaucoup et je serais désespéré d'être obligé de partir avant le lo mois de mars. Mon ouvrage sera entièrement fini pour ce temps-là; ce serait une folie que de me mettre en route auparavant et de m'interrompre encore une fois.

Le temps que je passe ici est le mieux occupé de ma vie. J'y travaille à recouvrer ma propre nature. Il m'aurait été facile d'écrire dans la Revue, mais mon ouvrage serait peu avancé et le calcul aurait été détestable.

Tout me rend ici le repos ; j'ai acquis pour la peinture un

sens que je n'avais pas. Ces tableaux font à présent mes

délices, et la passion de Raphaël m'est venue à son tour.

20 Mais celle-là est un bonheur royal, et c'est pourtant la seule

qui n'ait pas d'amertume.

Je regrette souvent que ce ne soit pas toi qui aies à ma place ces nobles joies. Tant que ces choses resteront au monde, on ne devrait jamais désespérer de soi. Certainement, peu d'hommes sont plus isolés que moi sur la terre. Mais dans mes plus grands malheurs, je n'ai jamais maudit la vie. Je crois que c'est une grande faiblesse que d'en trop médire, et il se forme en moi peu à peu un esprit vraiment religieux, fortifiant, qui m'aide à supporter ce qui brise mon 30 cœur. Mon imagination ne souffre point ici, et c'est énorme ce que j'ai enduré de ce côté dans tout autre pays.

Le climat m'est doux, et si plus rien ne m'aimait, je croirais encore que cette délicieuse nature d'Italie m'aime et m'épargne.

Rien dans ce pays n'émeut et ne touche de la part des

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hommes ; mais aussi rien ne blesse. La vérité est que je sors d'un trouble si affreux que je redoute toutes choses, et que je ne confie plus mon cœur qu'aux pierres et aux arbres des villas.

L'Italie m'a sauvé. Mais il n'y a pas un mois que je sens son bienfait, et jusqu'à Rome j'avais soufferL- autant qu'ailleurs.

J'écris des notes sur l'Italie dont je ne ferai usage qu'à mon retour en France.

Je sais aussi ce que j'écrirai après Ahasvénis. ro

Ce sera un livre du Génie des religio7is depuis l'Orient jusqu'à Luther.

Adieu, ma très-chère mère ! Ce ne sont pas les hommes qui consolent ; mais c'est un devoir pour eux de l'essayer et ce devoir sera mon dernier bonheur.

J'ai écrit jeudi dernier une fort longue lettre à ma sœur.

Ecris-moi poste restante, ou au Café Grec, via dei condotti,

Edgar Quinet.

LETTERS 29, 30. (ccxxiv, ccxxv.) 2c

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