THE POEM OF PROMÉTHÉE
Heidelberg, juillet 1837.
Oii es-tu, ma chère maman 1 Je pense que tes voyages sont finis et que tu es auprès de ma sœur. Nous avons eu ici des fêtes et j'en ai écrit à Dargaud en le priant de te renvoyer ma lettre. Je suis très-occupé d'un nouvel ouvrage d'imagination, et pour la première fois de ma vie je suis content de moi.
Il s'agit de toucher au fond de la vie humaine, d'être à la fois correct et audacieux, classique dans la forme et très-neuf dans les idées et les sentiments, clair surtout ; il s'agit d'en- s^ fermer tout un monde dans un cercle lumineux. Il faut se proposer toutes ces choses, et beaucoup d'autres encore, peur en atteindre quelques-unes. Mon sujet est par lui-même fcrt
8 a EDGAR QUI NET,
beau ; il est d'ailleurs très-religieux. Jamais je n'ai écrit avec plus de facilité ; mais je ne publierai pas, que je ne sois content de chaque mot. Il ne faut pas qu'il reste un mot qui n'appartienne pas à la saine langue. Je me sens, avec une félicité intérieure, ramené à ces pensées ; je fais ma paix avec le ciel, sans la moindre ombre de mysticisme. Je dis adieu à la littérature du désespoir. ;
Jusqu'à présent le besoin de lutter m'occupait presque tout entier ; je luttais avec tout, avec la langue, avec l'art, avec la
lo tradition, avec moi-même. Aujourd'hui pour la première fois je vis d'harmonie au lieu de vivre de combats, et je suis heureux dans mes pensées. Il est possible que cet état nouveau tienne principalement à mon sujet ; je crois aussi avoir quelque part à ce changement, et que cet état survivra à la crise poétique. Autant Ahasvérus poussait au désespoir, autant son successeur doit ramener la céleste paix. Ce n'est pas qu'il n'y ait ici encore d'étranges et divines douleurs, mais elles conduisent à l'immuable repos, elles finissent par là, différence bien grande. Je passe de l'héroïsme et de la lutte
20 contre l'impossible au sentiment de la providence, du démon à l'archange, à^ Ahasvérus à . . . . (permets-moi de ne pas dire le nom, qui est d'ailleurs fort beau et qui vous crève les yeux). Il ne faut pas s'attendre à du roman, mais aux graves pensées qu'inspirent les émotions religieuses. C'est la lutte de Dieu et de l'homme : tout n'est-il pas contenu là-dedans 1 Je veux pouvoir relire cela dans toutes les dispositions de ma vie et y puiser sans cesse l'immortelle espérance. Arrive ensuite ce que pourra. Plus tard, je passerai au roman et, l'âge survenant, à l'histoire, à la philosophie, à la prose. Pendant
30 que j'ai du sang dans les veines, je m'attache à la poésie. Je pourrai toujours revenir à la prose quand je voudrai ; et la philosophie sera mes Invalides.
Malgré toute ma religion, je pressens pourtant que le Pape me mettra à l'index; mais j'imagine qu'il s'y mettra bientôt luimême.
J'ai relu dans ces derniers mois presque tous les classiques grecs, et annoté et commenté tout ce qui a quelque importance
dans la langue française du dix-septième et du dix-huitième siècle. Mes yeux s'ouvrent peu à peu et j'aperçois une lumière inconnue. Pourquoi vivre si ce n'est pour se développer soimême ?
Tes projets de Paris sont trop conformes à tout ce que je désire, pour que je ne les trouve pas excellents. Mon œuvre achevée, je profiterai de l'occasion pour aller voir comment ils peuvent se réaliser. Adieu, ma chère mère, je t'aime comme je peux aimer.
Edgar Ouinet.
J'ai reçu ces jours-ci une charmante petite contrefaçon de 10 Napoléon faite en Belgique.
Heidelberg, i" août 1837.
Il avait été décidé entre nous, ma chère maman, que je t'écrirais pendant mon voyage, et je suis le grand coupable qu'il faut seul condamner. La vie errante, le besoin de tout voir, l'agitation de la route, enfin le poëte Uhland et la Forêt-Noire, voilà mes seules excuses que je te donne pour ce qu'elles valent.
J'avais terminé à peu près mon ouvrage ; avant de le revoir et de le corriger, j'ai voulu me donner une dizaine de jours de 20 vacances. Mardi, il y a de cela précisément deux semaines, je suis parti pour Stuttgard, qui est à trente lieues d'ici. J'y suis arrivé le soir même ; j'ai été reçu à mer\'eille par un poëte de l'ancienne espèce, G. Schwab, excellent homme, très-célèbre dans ce pays et qui vaut encore mieux que sa renommée. 11 m'a fait connaître à table, selon l'usage, la fleur des esprits du Wurtemberg, qui passe bien à tort pour être la Béotie de l'Allemagne, car c'est là que Schiller est né.
L'atelier très-fameux du sculpteur Danecker m'a rappelle mes belles journées d'Italie. Ce qui ne m'a pas moins charmé a été 30 la vue du sculpteur lui-même, aimable vieillard de quati-e-vingts ans, dont le génie radote par moment, qui aime ses statues comme ses enfants, et qui achève aujourd'hui, avec ses mains octogénaires, un marbre qu'il a ébauché à dix- sept ans.
Croirais-tu qu'il a oublié le nom de Napoléon, dont il voulait me parler ? il ne put jamais le retrouver.
De Stuttgard, j'allai à Tubingue, qui n'a pas une beaucoup plus brillante apparence que Charolles. Avec cela, ce petit coin renferme une université, plusieurs hommes éminents et entr'autres Uhland, le plus grand poëte qui reste à l'Allemagne.
Il a l'air d'un professeur ; mais sur cette figure grave et sillonnée on voit un charmant sourire qui m'a rappelé celui de lo l'excellent et séduisant Manzoni. Il va sans dire qu'il y a entre l'Allemand et l'Italien la différence de la gaucherie tudesque du savant à la grâce enchanteresse du grand seigneur milanais.
Je demandai à Uhland pourquoi il ne composait plus de poésies ? Il me répondit avec la modestie d'un autre temps qu'il ne se sentait plus de l'inspiration et qu'il croyait inutile de la provoquer. J'aurais pu lui répondre qu'il est bien des gens de notre connaissance que cette raison n'arrête nullement.
Au bout d'une heure, je le quittai, charmé de lui ; il m'a
20 promis de venir me voir bientôt, et comme sa maison de
Tubingue a vue sur le Neckar, qui passe à sa porte, en
regardant de ma fenêtre la rivière, je pense naturellement à lui.
De Tubingue je fis une longue tournée dans la Forêt-Noire, qui n'est pas du tout un bois ténébreux, comme tu pourrais le croire, mais un beau et riche pays de montagnes mêlé seulement de hautes futaies de sapins. La vallée de la Mourgue est surtout très-célèbre. Je la trouvai encore au-dessus de sa renommée. Le temps, qui avait été très-pluvieux, s'éclaircit et je pus suivre la rivière à pied pendant la plus belle partie 30 de son cours jusqu'à Gernsbach, à deux lieues de Bade. Cela me rappelle mon premier et divin voyage à pied autour du lac de Genève.
Enfin, je revis Bade et ces deux charmantes maisons que nous avons habitées. Je passai là deux jours au milieu des principaux fashionables du faubourg Saint- Germain, qui pourtant ne me gâtèrent point ces forêts. Le neuvième jour après mon départ, je rentrai comme il avait été convenu entre nous,
à Heidelberg. Et ce qu'il faut noter de cette excursion, c'est que notre gîte me parut plus aimable encore au retour d'un voyage qui pourtant ne m'avait laissé que d'heureuses et douces impressions.
Je retrouvai en arrivant madame Arconati, que j'avais vue une seule fois avant mon départ, car elle arrivait tout nouvellement d'Italie.
Madame Arconati est l'amie intime de miss Clarke, et trèsliée aussi avec jManzoni. Son mari est aussi aimable qu'elle, c'est-à-dire qu'il l'est extrêmement. Ils appartiennent à l'une 10 des plus grandes et des plus riches familles d'Italie ; avec cela, ils sont d'une simplicité parfaite. Ces Italiens ne sont jamais médiocres, ni dans le bien, ni dans le mal. M. Arconati est proscrit depuis quatorze ans. On ne peut avoir une plus noble manière de supporter l'exil. Nous les avons eus déjà deux fois chez nous, ils nous seront d'une immense ressource de société et d'amitié. Madame Arconati, toute bonne Italienne qu'elle est, a des cheveux blonds et l'air anglais, mais avec un mélange de grâce incomparable, ivl. Arconati est petit et d'une véritable descendance romaine. Je m'en- 20 tends à merveille avec eux. Le Neckar seulement nous sépare et nous pouvons nous voir de nos fenêtres. Le ciel nous a envoyé ces charmants voisins.
Ils ont avec eux, en qualité d'ami, un des écrivains les plus distingués de l'Italie, proscrit aussi, M. Berchet, dont le nom est français, dont j'avais beaucoup entendu parler en Lombardie, et qui est tout à fait digne de ses hôtes. Il rédigeait le Co7iciliateiir avec Silvio Pellico. Je ne sais comment il échappa au Spielberg. Tant le poëte que ses hôtes, c'est une bonne fortune de les avoir si près de nous. 30
Il faudrait un trop long discours pour expliquer le sujet du poëme que je viens de finir et que je corrige. Je crains que sur le titre seulement tu n'en prennes une idée inexacte. Voilà ma seule raison pour en avoir fait un mystère. Je suis sûr que tu éprouveras un grand désappointement en sachant qu'il s'agit d'un Prométhée dont le vautour déchire le cœur.
Ce qu'il y a de vrai cependant, c'est que j'ai trouvé dans
l'histoire de ce Titan une place pour toutes les principales souffrances, angoisses, espérances, chimères de ma propre vie. Je veux que ce soit là ce combat que chacun porte en soi, car chaque homme a son propre Caucase.
De plus, toutes les pensées religieuses qui travaillent notre temps, les doutes, les révoltes, la lutte avec le Dieu invisible, entrent dans ce sujet. Je te prie en grâce de ne porter d'avance aucun jugement sur la manière dont je l'ai traité, car c'est là ce que je voulais éviter en taisant ce nom qui, je le
lo crains, t'effarouchera et te glacera.
Je ne le dis qu'à foi ; garde-moi le secret. J'étais las des truands du moyen âge que l'on a tant prodigués. Les beaux modèles grecs m'ont ravi en quittant ces difformités. Te rappelles-tu ce que tu me disais de la Vénus de Médicis et de l'Apollon du Belvédère ? Voila les impressions dans lesquelles je me suis arrêté depuis cet hiver : après les monstres, j'ai visité les dieux.
Vers le mois d'octobre, j'aurai fini entièrement ; je pense que je te mènerai ma chère INlinna.
20 Je vous quitterai pour aller livrer ma bataille à Paris ; je verrai l'état des choses, je jugerai de ce qu'il y a à faire pour s'y s'établir. En un mot, ce voyage est indispensable, quel que soit l'avenir.
Adieu, ma bonne et chère maman, puisse cette lettre te donner une minute de contentement, c'est tout ce que je désire. Je vois que l'avenir n'est jamais si difficile qu'on se l'imagine. En approchant, les obstacles diminuent, et à la fin on les traverse tant bien que mal. On laisse un peu de sa laine aux buissons, mais on n'y reste pas empêtré. C'est là
30 la grande aftaire.
On dit que les poëtes sont des gens d'illusion. Je trouve que rien n'est plus faux: plus on a d'imagination, plus on approche de la vérité. Il n'y a que l'imagination naissante qui se plaise aux fantômes. Quant à moi, je ne renie pas une seule de mes illusions passées, je les ai toutes trouvées vraies, excepté peut-être mon infatuation de Cousin. Là, il faut le confesser, je suis tombé dans le piège, mais pas plus de six
LETTRES À SA MÈRE. Sj
mois. Sous le héros, j'ai entrevu de bonne heure l'arlequin. Pourtant, ça a été une erreur ; il fallait voir cela du premier coup d'oeil. !Mais il avait le jeu fin ! Bien d'autres s'y sont trompés et sont morts dans l'erreur.
Adieu, tes lettres sont charmantes. Dargaud m'écrit que tu es plus spirituelle que jamais, cela va sans dire.
Nous avons eu dans ces derniers temps un plaisir tout nouveau pour moi : ça a été d'entendre la magnifique musique d'orgue du fameux Sébastien Bach.
Edgar Quixet. i