AT THE DESK
Paris, 24 mai 1821.
Ta lettre est trop tendre, ma chère maman ; je voudrais 30 m'étourdir sur les tourments de l'absence ; ton langage si doux me rappelle trop nos adieux. Le souvenir d'un bonheur passé m'irrite contre le présent. Je suis mécontent de moi. En vain j'essaie de me distraire par des occupations amusantes, par des livres, par des vers ; le fond de mon
l6 EDGAR QUINET,
cœur est triste et celui qui sait le consoler est loin de moi. Je ne vois plus, comme les années précédentes, de terme à notre séparation. Il n'y a plus de vacances, ni de Pentecôte. J'entends bien parler d'un voyage, mais la montagne de Trévoux n'est plus au bout. Ah ! ces huit jours de Trévoux, nous ne les oublierons jamais. Tout m'en plaît, jusqu'aux plus petits détails. Mille choses insignifiantes pour des étrangers avivent mes souvenirs et se mêlent à mes regrets. Non-seulement nos promenades, nos
10 conversations, mais encore la disposition de nos deux • chambres contiguës, de nos meubles, de cette commode qui nous servait de table pour le déjeuner de midi sont présentes à ma mémoire. Te rappelles-tu mon matelas étendu à la porte de l'antichambr-e comme celui des sentinelles ?
Ma tante vient de partir avec la maréchale Ney pour la
campagne où elle doit rester quinze jours ; après quoi tous
ensemble ils iront prendre les bains de mer à Dieppe, Je
suis donc dans un isolement complet et, te l'avouerai-je,
■sans regrets, comme sans désir de ce côté-là.
20 Tu m'as trop accoutumé aux séparations ; je quitte sans émotion tout ce qui n'est pas toi. Et puis il y a entre ma tante et moi tant d'intermédiaires ; nous sommes rarement d'accord sur nos sentiments ; depuis son départ je suis plus libre et mes occupations sont plus suivies.
Je me réveille de bon matin, comme à l'ordinaire, et jusqu'à neuf heures j'ouvre mes bouquins. A quatre heures je sors de mon bureau pour courir chez le restaurateur. S'il fait beau, je vais me promener jusqu'à la tombée de la nuit aux Champs-Elysées, ou bien je me sauve dans mon cher
30 cabinet. Pour le plaisir, cela revient au même. Je t'ai dit que je me suis remis aux vers. Bien plus, je suis fidèle à mon sujet de l'année dernière. Ceci n'est qu'un amusement; l'important est mon travail de bureau, car, //<?;;/, il faut vivre. Je n'y ai rencontré que gens bien disposés pour moi, prêts à m'abréger les ennuis du noviciat. Je réponds à leur obligeance du mieux que je puis, et, jusqu'au chef, tout le monde semble très-content de moi et de mes écritures.
Ma besogne quotidienne s'est d'ailleurs un peu ennoblie; j'écris moi-même aux correspondants. J'ai alors le bon choix des mots ; au lieu de dire : ' Je suis favorisé de votre très-chère du 19,' je puis dire: 'Je suis visité par votre honorée du 19.' Et d'autres licences semblables.
Quoi qu'il en soit, je m'accoutume au bruit des affaires, ce qui est toujours une bonne chose. Ce qui en est une meilleure, c'est le nerf de la guerre, mais il faut attendre au i®»" août. Jusque-là, je ne puis considérer mon travail que comme une preuve de dévouement à la maison L... et 10 Compagnie. Qu'en dis-tu?
Tu te plains que les détails de ma vie domestique ne tiennent pas une grande place dans mes lettres. D'abord, mes jours sont très-uniformes, et si de temps en temps quelque billet de parterre ne revenait déranger l'ordre établi, ils rappelleraient ceux d'un moine de la Trappe. Cependant, tu le veux absolument ; malgré l'ennui que j'éprouve à parler de moi, il faut bien t'obéir. Je ne crois pas avoir maigri depuis que je suis ici. Chanel dit que j'ai bon teint, ce qui ne veut pas dire que je sois plus vermeil, ni plus joufflu qu'à 20 l'ordinaire. Je suis très-soigneux, mes cheveux coupés régulièrement ne vont pas trop mal ; au reste, je ne sais si j'eus et si j'aurai jamais le ridicule de viser à l'élégance et de faire l'incroyable.
Adieu, j'embrasse notre cénobite.
Edgar Quinet.