‹ Lettres à sa mèreChapitre 21 sur 72 · PROMOTION · texte numérisé non relu

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Paris, 28 mai 1841.

Tu ne m'accuseras jamais plus que je ne m'accuse moimême, ma chère mère. Tu ne penseras pas que ta lettre si triste ne m'ait fait la plus grande peine du monde. Faut-il te dire combien tu me manques, chaque jour, chaque heure ? Cela ne servirait qu'à nous aflfaiblir réciproquement, et il y a longtemps que j'ai appris à redouter ces premières atteintes de regret ; ma consolation est de penser que tu reviendras. Ma 20 sœur et toi vous êtes pour beaucoup dans tout ce que je peux attendre de l'avenir. Je ne fais pas un projet où vous ne soyez pour la moirié.

Je suis heureux d'être à Paris, par ce sentiment que je n'attends rien et que je vois de mes yeux qu'il n'y a rien à attendre dans les affaires publiques. Aussi je ne me morfonds pas d'impatience et de doute comme je faisais de loin, je trouve la paix dans l'absence complète d'illusions ; je ne demande que de me maintenir dans l'état d'esprit où je suis.

Villemain a créé en effet deux chaires au collège de France, 30 l'une pour la littérature germanique, l'autre pour la littérature du Midi. Je ne rencontre personne qui ne me dise : ' Eh

bien ! vous voilà nommé ! que choisissez-vous, du Midi ou du Nord?' Malgré tout cela, je n'ai guère plus de foi qu'au commencement, et cet état s'accorde fort bien avec mon peu de désir. Tu verras bientôt que la nouvelle couardise du ministère m'autorise plus que jamais à cette circonspection.

J'étais invité à dîner hier chez Villemain. Je n'ai pu m'empêcher d'y aller. Michelet avait reçu la même invitation pour réponse à une lettre où il remerciait le ministre de ma nomination qu'il avait déjà apprise. En entrant au salon, je vois lo Villemain qui s'élance vers moi et m'enlace dans ses bras : ' Parlez-moi de vos travaux, de votre talent, etc., etc. Vous vous êtes occupé des littératures du Midi ; j'ai une raison pour les préférer pour vous au Nord. J'ai enfin le moyen de vous retenir à Paris. Mais ne vous reverrai-je pas un de ces matins ? ' Ma réponse était bien facile : * Je suis à vos ordres. ' Après le dîner qui dura fort longtemps, au milieu d'une trentaine de députés affamés, je racontai à Michelet la conversation que je venais d'avoir. Je lui dis qu'il me paraissait 20 qu'on reculait déjà, que le Midi me conviendrait peut-être autant que le Nord, mais que cette retraite me semblait un piège, puisque dans les littératures germaniques je n'aurais aucun concurrent, que pour le Midi il en fourmillerait. Je ne voulais pas qu'il allât s'en expliquer avec Villemain. Il y alla pourtant. Devinez, si vous le pouvez, tous tant que vous êtes, par quelle raison le Nord m'est interdit. Voyons, essayez. Voici la doctrine du ministère : * Quant à la littérature germanique, il est impossible de nommer M. Quinet parce qu'il a pris couleur sur la question des frontières dti Rhin* 30 Ce sont leurs propres paroles. Je n'y change rien. Voici ce que M. Villemain a ajouté : ' Moi, je ne le puis ; mais s'il accepte le Midi, c'est une affaire faite, décidée. J'y suis résolu, les députés ne me feront rien.'

Au moment où je partais, M. Villemain vint vers moi et m'accompagnant jusqu'à la porte : 'J'ai besoin de vous revoir pour causer avec vous. Que la conversation que j'ai eue avec M. Michelet reste entre nous, je vous en prie.'

Il me semble qu'il a là-dessus toute raison et je te communique à cet égard sa prière. Il est certain que puisqu'ils sont arrivés a ce point qu'une 'couleur sur la frontière du Rhin', (même dans l'histoire des Niebelungen), soit pour eux un si grand épouvantail, ils sont décidément fort à plaindre. Si ce /^, mot était connu, il serait aussi humiliant pour le pays que pour eux-mêmes.

Ainsi, il est bien entendu que je ne serai pas nommé professeur de littérature germanique, non pas à cause de mes opinions dans les affaires intérieures, mais parce que cela 10 pourrait déplaire à l'ombre du vieux Blùcher. Commuent sentir autre chose que de la pitié pour de pareilles gens } On est désarmé.

Je crains de n'avoir qu'occasions de dégoût dans ces colloques. Aussi les éviterai -je de mon mieux. On m'a promené -• ■ de la littérature grecque à la littérature germanique, puis au Midi. C'est assez voyager du septentrion au sud. Je ne peux me tenir trop roide au milieu de ces funambules. Si l'article que je voulais écrire sur Berchet était déjà imprimé, il est évident que le Midi me serait interdit comme le nord. On 20 me laissera toujours les Esquimaux, j'espère ; ils n'ont point encore d'ambassadeurs, les malheureux !

Tu sais que nous avons fait de la musique, et que sur tes injonctions je me suis remis au violon, dont je me trouve fort bien. Lucien est ici depuis dix jours, malheureusement sans Virginie ; toujours excellemment honnête et de grand sens. Nous l'aimons beaucoup et nous nous rappelons nos belles journées de Nantua.

Nous retournerons ensemble à Versailles, mais je crains ce retour sans toi. Blanc Saint-Bonnet est ici, avec ses trois 30 volumes qui vont paraître. C'est toujours la figure du Christ avant le baptême, comme tu disais. Laprade aussi vient d'arriver, avec un nouveau poëme. J'espère lui avoir trouvé un éditeur ; c'est un moment bien important pour lui. Je ferai tout ce que je pourrai pour le servir.

Mon livre continue et s'accroît à mesure, cependant j'entrevois la fin. J'aurais pu paraître plus vite; mais c'est un

sujet trop grand pour le brusquer. Et que font deux mois de plus? J'y trav^aille beaucoup et sans m'en détourner.

Michelet trouve que tu as terriblement d'esprit. C'est son mot.

Adieu, chère mère, parle-moi de ton logement. Je t'embrasse de tout mon cœur.

Edgar Quinet.

lo Paris, 30 juillet 184 1.

Ma chère mère, ils se sont décidés. Voici un mot de Xavier Marmier qui m'écrit que l'ordonnance est faite et va être présentée à la signature du roi. Comme l'affaire a été discutée dans le conseil, il faut la considérer comme terminée. Tu sais assez que j'ai suivi dans tout ceci ma manière, n'ayant fait aucun mouvement d'aucun genre pour influer sur le résultat.

Cinq mois de cours dans l'année, sept mois de vacances, une position inamovible, la plus haute qui existe dans cette 20 carrière et la plus indépendante, voilà les avantages. Que de gens seraient souverainement heureux d'obtenir après une longue sollicitation ce qui m'arrive sans que je m'en doute. Ce qui me plaît dans ce bonheur, c'est l'espérance que cette situation vous attirera à Paris.

Vous avoir ici sous mon toit, voilà le comble de mes vœux. Quand je cherche où j'en suis avec moi-même, c'est toujours à cette idée que je reviens. Ne m'ôtez pas cette espérance.

Voici une lettre qui m'arrive à l'instant : la signature est donnée. Tout est fini. Il faut reconnaître que M. Villemain 30 s'est conduit à merveille. L'intérêt sincère qu'il me témoigne par là me touche autant que le résultat. Comme je n'ai fait aucun pas, manifesté aucun désir, que Villemain m'a dit en toutes lettres que tout s'accomplirait sans que ma * susceptibilité, ma délicatesse politique eussent à souffrir en rien,' je

ne vois pas pourquoi je ne serais pas très-touché de cette marque d'intérêt. Il est si rare aujourd'hui d'être content des hommes. Ce que je pressentais dans la déception à laquelle je m'étais préparé, c'était la mauvaise influence que ces expériences exercent sur le jugement. Je pense bien que M. Villemain désirait ma nomination ; mais il a eu des difficultés, des luttes à soutenir: il faut lui savoir doublement gré ^ **'*^ /«*', de sa smcerite. ^ oj^A*,

Les littératures néo-latines sont un titre avec lequel on a :k«^^pleine liberté. Elles comprennent tout le Midi, l'Italie, 10 l'Espagne, la France, et comme on peut les comparer au Nord et que d'ailleurs l'enseignement du collège de France ïf.^ly est très-peu exigeant sur les limites, en résumé cette chaire s'ouvre à tout.

Je m'attendais si peu au résultat que je n'ai jamais voulu encore penser même à un projet de cours. Hélas, combien j'aurais besoin de te voir et de causer de tout cela avec toi !

Il est donc vrai que tout n'est pas déception ; que travailler, penser solitairement mène à quelque chose, aux yeux du monde ; que l'esprit sincère n'est pas toujours dupe, et qu'il 20 est d'autres'voies que l'intrigue dans les arrangements d'icibas ! Pourquoi mon père n'est-il plus là ? Qui eût mieux que lui joui de cette nouvelle !

Tu sais le nom de la plupart de mes collègues : Letronne, Thénard, Biot, Burnouf, sans parler de Michelet, de Mickiewicz. Enfin, on ne déroge pas en passant par cette compagnie.

Tu auras compris que si je ne t'écrivais pas, c'était dans l'attente d'un dénoûment. Dis-moi que cette nomination vous fait quelque plaisir pour vous-mêmes; j'ai besoin de 30 l'entendre. /

Minna est contente. Hier, nous sommes allés dans une foule épouvantable voir l'illumination et le feu d'artifice. Minna n'en a pas été effrayée, elle a prétendu qu'il y a une foule aussi serrée au marché de Grunstadt.

Adieu, mes très-chères et très-bonnes.

Edgar Quinet.

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