‹ Lettres à sa mèreChapitre 4 sur 72 · INDEPENDENCE · texte numérisé non relu

INDEPENDENCE

Paris, rue de la Harpe, 50 3ù, jan\der 1822. C'est pour toi seule que j'écris aujourd'hui, chère mère. Je 5c ne puis plus tenir aux formules embarrassées de notre correspondance officielle. Quand tant d'accusations s'élèvent contre moi, il me semble que ta tendresse aussi va m'abandonner, alors mon cœur se déchire et je maudis tous mes

l8 EDGAR QUINET.

mystères. A ce mot, rassure-toi, ce n'est point de sentiments honteux, ni d'actions basses que je vais m'accuser ; ce n'est que d'une folie qu'on eût peut-être excusée, si elle eût été consommée. Je n'ai point à me reprocher d'avoir oublié un seul instant la position de mes parents, mais je me suis dit : ce que l'on me propose ne peut me mener à rien (et je n'ai pensé cela qu'après quatre mois d'expérience). Je ne suis ni remuant, ni intrigant pour briller de ce côté ; les protections ne sont rien si on ne commence par bien s'annoncer

lo soi-même. Au contraire, si l'on arrive avec quelques talents, on est toujours sûr d'être bien reçu. Quand on est jeune et presque sans secours, on sait gré de vos succès à votre jeunesse, ou l'on pardonne à l'inexpérience des essais qui plus tard seraient ridicules.

Je te demande pardon de ces précautions oratoires qu'il m'a fallu employer pour t'expliquer comment je me suis avisé d'entreprendre un livre ! Avant de rien commencer cependant, j'ai eu l'idée de faire un court extrait de mon plan et d'aller le soumettre au libraire Grandet, bien résolu à me

20 décider d'après lui. Qui eût pensé à son air froid et fier avec le pauvre auteur, à la première entrevue, que le lendemain il lui ferait de longs compliments, l'engageant, l'excitant à exécuter son œuvre, promettant en tout son entremise, et assurant qu'il se chargerait de l'impression et du payement pour peu que la manière répondit à l'idée première.

Je dois dire que cette réception ne changea rien à ma défiance, et que ce fut avec les mêmes hésitations que j'en parlai d'abord indirectement à ma tante et plus tard à deux professeurs, MM. Andrieux et de Lacretelle, qui tous deux voulu-

30 rent bien regarder mon plan informe comme reposant sur une idée tres-originale et susceptible de développements charmants. Je m'imaginais que dès lors je ne risquais rien de tenter l'entreprise, et je le fis avec un courage héroïque^ puisque ni les plaintes qui s'élevèrent contre moi, ni une certaine défiance de mes forces et une sourde inquiétude, comme si j'eusse commis une mauvaise action, ne m'arrêtèrent. Mon sujet s'était tellement emparé de ma malheureuse cervelle,

que je ne voyais plus que siècles antiques^ siècles modernes, etc. Mais il se trouvait que j'avais tant de bouquins à lire, tant de notes à prendre, que les matériaux seuls étaient un long travail, et que l'ouvrage, puisqu'il faut l'appeler par son nom, n'avançait pas.

Je n'avais encore rien écrit, quand je rencontrai il y a quelque temps chez ma tante un rédacteur de journal. Je fis un article pour un feuilleton, je le montrai à ma tante qui eut la bonté d'en être très-étonnée. Le journaliste me dit qu'il était pétillant d'esprit et qu'il m'en donnerait cinquante francs, ic Je n'eus garde de refuser ; mais depuis, les discours des Chambres, les accouchements fortuits, les coups de tonnerre, les chiens enragés ont pris tant de place dans les colonnes du journal que je suis encore à attendre le nerf de la guerre. Je devais joindre à cette paperasse un petit diminutif de poëme en deux chants, dont je t'envoie ici un fragment ; tu verras aussi une courte analyse mal faite et que j'aurais envie de recommencer.

Voilà le récit sincère de mes méfaits ; telle est l'explication de mon silence, de mes réticences, etc. 20

J'ai toujours conser\'é assez de bon sens pour voir qu'il ne faudrait avouer cette folie que dans le cas (peu prévu) de succès. Pourrai-je pousser jusqu'au bout l'expérience .? Dans l'état informe où sont mes brouillons, je ne puis rien faire de suite ; je comprends fort bien la nécessité de se plier aux circonstances ; il m'en coûtera bien des efforts d'abandonner cette entreprise formée et suivie avec tant d'ardeur. Je suis content de l'aveu que je t'ai fait. Ma conscience est tranquille. C'est le premier secret que j'aie eu avec ma chère mère, et il m'a trop coûté, de le garder, pour que 30 j'essaie jamais d'en avoir un second. Je m'attends à tous tes reproches, peut-être à tes malicieuses moqueries, et cependant, s'il m'arrive jamais de vieillir, je penserai sans remords à ces moments heureux où je pouvais oublier l'incertitude de ma situation et trouver dans l'étude tous les remèdes de l'âme. Je me rappellerai que lorsque mes amis cherchaient partout de turbulentes distractions, je m'enfermais avec mes

livres, et que dans ces instants bien rares, mais bien précieux d'illusion, je n'aurais pas changé ma mansarde contre toutes les houris du ciel et de la terre.

M. Bléchamp t'a demandé si je n'étais pas devenu libertin, buveur? Je ne m'aviserai pas de me faire un mérite d'avoir su me préserver de tout penchant honteux, quand les exemples étaient sous mes yeux et les occasions à ma porte. Ma tête et mon cœur étaient trop bien occupés pour que j'eusse le temps et le désir d'y penser. I o Peut-être ces erreurs que je te confesse m'ont-elles éloigné de ton cœur ; tu ne comptes plus sur moi pour ton bonheur ; tu me demanderas compte de tes chagrins. Ce qu'il y a de certain, c'est que tu serais cent fois plus heureuse si je n'étais gas né. Cette idée me dégoûte singulièrement de la vie.

Je reçois à l'instant ta dernière lettre, et le ton de découragement, et tes reproches n'ont pas dû me consoler. Je ne saurais dire mon étonnement de ce que tu m'apprends, sur ma liaison avec Perlet !

Voici la vérité bien simple. Il y a six mois à peu près que 20 Chanel vint me prendre un matin dans ma chambre et me pria de l'accompagner chez Perlet auquel il voulait montrer une petite comédie de sa façon. Je le suivis chez le dit comédien, et j'y restai trois minutes. Depuis ce jour, je ne l'ai revu qu'une seule fois, au Gymnase, il y a cinq mois, étant dans une loge avec ma tante. Je n'ai point assisté à cette représentation dont on a parlé ; je n'en ai rien su que par les journaux. Voilà ce que tu peux déclarer à la face de tous les Charollais. Libre à eux de gloser ; ces messieurs, que je ne connais pas, auront arrangé cette dramatique aventure pour 30 avoir quelque chose à raconter à madame P . . . M. Bléchamp apprend tout cela, n'y voit plus qu'un buveur, un baladin, un libertin ! Et voilà comme toutes les choses s'enchaînent dans le meilleur des mondes possibles.

J'arrive à l'histoire non moins instructive et plus véridique que la précédente.

Je rencontrai l'année dernière, dans mon restaurant, Adrien de Latournelle, qui me supplia de venir le voir dans huit

jours, sans manquer. J'arrive, fidèle au rendez-vous, et quelle est ma surprise quand l'hôtesse m'explique qu'elle a envoyé à la Morgue tous ses valets chargés d'examiner si Adrien ne se trouve point dans les filets.

En attendant, elle m'apprend qu'il est accablé de dettes, qu'il a vendu sa montre, ses habits, et que, depuis huit jours, on ne sait plus où il est. En ce moment, l'oncle arrive, et comme on peut bien s'en douter, me demande mon nom, me conjure de partir pour Melun oii je verrai son neveu prêt à s'engager dans un régiment de dragons. Il me munit de lo lettres pour le colonel, pour la maréchaussée, m'autorisant à m'aider de la force armée, si l'éloquence de mes paroles ne suffit pas à ramener son neveu.

L'envie secrète de me rendre en ce jour digne de mon grand'père que tu m'as cité comme un grand conciliateur, me décide aussitôt. La véritable difficulté était de déterrer le délinquant au milieu d'une ville de vingt mille âmes. Je parcours toutes les guinguettes, à partir des plus bas étages. Enfin, après bien des visites inutiles, je vois près d'une petite table ronde dans un café, une grande figure blanche appuyée 20 sur la Quotidienne, sans mouvement sensible. C'était le pauvre enfant prodigue qui n'avait o^'un sou dans sa poche. J'arrivais comme la Providence pour l'assister de onze sols, prix d'une bavaroise qu'il avait eu l'insigne audace de demander. Ce ne fut pas sans de longs combats que je panùns à lui faire promettre de revenir sous le toit paternel.

Je donnai à son hôte la moitié de l'argent que j'avais dans ma poche et je gardai le reste pour nous transporter sans encombre à la ville. Adrien n'osa pas sortir d'abord, et ma chambre lui servit de refuge. Avant d'aller à mon bureau je 30 lui préparais à manger et je le retrouvais le soir. Heureusement cela ne dura que quelques jours.

En vérité, je ne comprends pas aujourd'hui ce qu'il serait devenu, comment aurait fini le roman, si je ne m'étais hâté d'arriver. L'hôtelier de jMelun avait averti la police et l'hospitalité courait grand risque d'être violée au mépris de toutes les lois des romantiques. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que

le héros ne s'occupait nullement du danger de sa position, et, se fiant tout entier à la Providence, passait les jours à lire le Solitaire, Ivafihoë et le Vafupire. Je ne m'autoriserai pas de cet exemple pour te dire qu'il y a de par le monde des gens plus fous que moi.

Je ne saurais t'exprimer la tristesse et le mécontentement de moi-même oii je suis tombé depuis que je me sens si coupable à tes yeux ! Ajoute à cela, que je n'ai pas un seul ami que je voie avec plaisir ; je passe des semaines entières

lo sans parler à personne autre qu'à mon portier. Je finirai par avoir l'élocution aussi variée que l'honnête trappiste de Certines, d'heureuse et vertueuse mémoire. J'ai quitté le quartier de ma tante ; depuis que je dépends moins d'elle, je suis bien plus à mon aise dans sa maison. De son côté, elle oublie peu à peu le ton grondeur du mentor. Je suis si disposé à l'aimer (quoiqu'elle pense le contraire), que le moindre mot d'amitié me bouleverse et m'attendrit tout à coup.

Elle m'a mené dimanche dernier dans une soirée de musique oii j'ai vu de bien grands talents, surtout un violon

20 qui m'a fait faire de tristes réflexions sur moi-même. Elle a bien voulu aussi m'envoyer hier à la nouvelle tragédie de Sylla. C'est bien, je crois, le plus grand plaisir que j'aie eu depuis que je suis ici. Impossible de concevoir rien de plus dramatique que la simplicité orgueilleuse et le sourire sardonique de Talma. Je me le rappellerai toute ma vie avec son long manteau de pourpre, sa voix grave, son profil de Romain.

Il se mêlait cependant à ces deux demi-bonheurs une idée douloureuse ; je pensais que tu étais triste et que, pendant

30 que j'étais là à m'amuser, tu m'accusais dans ton cœur. Un adage bien rebattu, c'est qu'une bonne conscience est la première condition du bonheur. La seconde est sans doute la présence de ce qu'on aime.

Mon nouveau logement, où j'ai transporté mes pénates d'argile, me plaît beaucoup, à cause de la vie silencieuse de mes voisins. C'est une chose bien singuhère que l'humeur acariâtre des locataires de la rue Buffault, depuis la cave

jusqu'au grenier inclusivement. II s'est peu passé de jours et de nuits où un mari n'ait battu sa femme et réciproquement, une vieille actrice sa servante, et ainsi du reste. Comme j'étais le seul qui n'avait rien à battre, j'étais ordinairement pris, même aux heures les plus indues, pour.'j,^^^ arbitre suprême. La portière était le digne cerbère de ce Tartare. J'ai gagné en tout au change. Jusqu'à présent mes nouveaux portiers sont les gens les plus complaisants et les plus attentifs du monde, et les maris et leurs femmes les plus pacifiques. 10

Le restaurateur où je dîne très-bien pour vingt sous est à ma porte. Je ne suis qu'à cinquante pas de l'École de droit. Comme le professeur nous invite à lui écrire nos doutes sur quelques points de lois obscures, je lui ai adressé mes commentaires dont il a eu la bonté de me féliciter. Je passe la journée dans un cabinet d'études où je trouve tous les livres de droit nécessaires.

Je t'assure que j'étudie avec la plus grande ardeur, et qu'avec les trois professeurs dont je suis les leçons, mon temps se trouve très-bien employé. 20

Je voudrais t'écrire du cabinet d'un avoué. Le besoin de te demander pardon de mes erreurs, en t'annonçant enfin une action d'obéissance et de raison, a longtemps retardé ma lettre. Mais je ne peux plus résister et garder un plus long silence. Je suis encore à l'affût d'une place chez un avoué ; ma tante a parlé à ses avocats, moi de mon côté à Piaget, Rodet. Je n'ai trouvé qu'un avoué, rue du Marché-Saint- Joseph, mais il ne pouvait pas me laisser le temps d'aller au cours de droit.

Je comprends que mécontente de moi comme tu l'es, ma 30 réponse ne te satisfait point. J'ai parlé de tout cela à mon nouveau cousin Théophile Destaillades ; il m'a été aussi inutile que les autres. Je le vois quelquefois ; c'est un assez bon garçon, sans façon, à l'accent provençal, et un son de voix aussi grave que celui de mon oncle est élevé. Je fais de la musique avec lui. J'ai été faire visite à madame de Lacretelle. Quand j'y suis, je ne voudrais plus m'en aller ; j'ai

bien juré de ne plus faire des absences si longues. La maréchale Ney m'a invité deux dimanches de suite ; ses fils sont excellents pour moi. Ils sont tristes, sans le dire, du testament de Bonaparte.

Quoi ? madame Honoré a douté de mon empressement à aller lui rendre mes hommages ? aurait-elle oublié les heureux jours où elle avait si peur en bateau et oii nous jouions si gaîment à colin-maillard, et tant de beaux souvenirs que sa présence me rappelle ? Quand j'y pense, je deviens ultrà^ à 10 ma façon : je ne prêche plus que pour le temps passé.

Adieu, je te supplie de me dire quelques mots qui me rappellent ton ancienne confiance en moi.

Edgar Quinet.

Je n'oublie pas mon père, mais je comprends si bien mes torts que je ne sais plus quel ton prendre avec lui.

LETTER 8. (lxxvi.)

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