‹ Lettres à sa mèreChapitre 5 sur 72 · AN ENGLISH FRIEND · texte numérisé non relu

AN ENGLISH FRIEND

Paris, le 9 mai 1823.

Je n'ai jamais été plus heureux ici que pendant ce dernier

20 mois. Toutes vos lettres me sont arrivées l'une après l'autre, je vous en remercie comme d'un bonheur prolongé. Je n'ai point d'événement imprévu à me rappeler. C'était un sentiment doux qui se composait de mille idées. Je vous savais quelque peu récréées par le livre de madame Guizot, je n'étais plus inquiet de vous, je m'abandonnais aux premiers beaux jours de printemps, je faisais connaissance avec des figures de nations différentes, je me livrais avec charme à l'étude et je n'étais point arrêté au milieu de ces hautes contemplations par les nécessités terrestres que j'ai connues aux

30 jours de l'adversité.

Il y a longtemps que j'ai envie de te parler de M. Smith, vieil Écossais de soixante ans, plein d'imagination, de savoir,

de simplicité, d'originalité. C'est le beau-frère de ma tante ; je l'ai recontré à dîner chez elle il y a un mois, nous nous sommes mis à causer ensemble pendant trois heures sur les questions de morale les plus élevées, sur les littératures comparées, sur l'histoire, et cela avec un enthousiasme mutuel. Le résultat de nos discours a été de nous jurer une amitié sans fin. Le vieux barde a dit à ma tante qu'il avait été enchanté de moi. Je vais le voir souvent ; il me reçoit comme son disciple chéri. 11 est avide d'émotions. Partout cil il y a une voix éloquente à entendre, au tribunal, aux lo cours publics, il est là, prêt à applaudir aux mots de liberté et de patrie !

Jamais on n'a conservé une âme plus jeune pour les arts et pour l'amour de la vérité.

Il y a cinq ans, il a fait à pied, un bâton blanc à la main, et en trente-deux jours, le voyage de Londres à Rome. Il aime passionnément madame de Staël ; c'est toujours à cela que je reconnais mes hommes. Je lui ai donné le Jtdf \ je ne l'ai pas rcMi depuis, mais il a dit à Henri qu'il en avait tiré un amusement très-vif et très-philosophique. Il a 20 promis de me donner en retour ses œuvres qu'il a publiées à Edimbourg.

Sa femme a de l'esprit et beaucoup de bonté ; sa fille a dix-sept ans ; avec ses traits délicats, ses yeux bleus, sa taille svelte, sa robe blanche, quand elle passe légèrement d'une chambre à l'autre, je ne puis m'empêcher de penser aux vierges d'Odin .... Prends garde, sage Ulysse ! . . . .

Je me sens trop d'indépendance dans l'esprit pour me plaire au milieu du machiavélisme des salons ; j'ai l'air du paysan du Damibe. Je n'y vais presque plus ; mais j'ai revu 30 plusieurs fois madame *** ; j'en suis enchanté, enthousiasmé. Moi, si froid, si desséché avec d'autres, j'ai de l'esprit, de l'abandon avec elle. Elle te ressemble par l'âme.

Un jour, elle m'a fait copier, sur la même table vis-à-vis d'elle, de la musique de romance ; elle s'est aperçue que ma main tremblait et ne m'a point su mauvais gré des fausses notes et des nombreuses ratures.

Elle veut que je lui fasse des vers sur un album où ils seront seuls. Je lui prête de vieux livres tels que les Mémoires de Joinville,

Le lendemain d'un jour d'assemblée où elle jouait à l'écarté et où je causais de mon côté dans un petit cercle, elle m'a dit qu'elle n'avait jamais plus mal joué, et qu'elle avait rougi quand un monsieur avait dit en riant qu'elle n'était pas à son jeu. Je lui ai répondu que je n'avais été de ma vie si absurde dans mes discours que ce jour-là. Elle m'a pardonné

lo cette absurdité. J'ai dîné à côté d'elle il y aura demain quinze jours chez M. H. . . Il y avait des jeunes dames et des jeunes demoiselles ; on a fait des jeux dans le jardin ; puis on est remonté, l'on a joué des charades ; j'ai ensuite dansé une ronde avec le doyen de la Faculté des sciences. Madame * * * m'a demandé pourquoi au milieu de tout ce fracas, j'avais l'air triste ; elle m'a assuré qu'elle l'était beaucoup plus que moi. Je ne sais ce qui en était, mais le surlendemain elle était partie pour un voyage d'agrément à Londres.

20 Ceci vous prouve, mes enfants, que 'Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie!*

J'espère toujours que rien ne m'empêchera dans deux mois d'aller t'aider à perpétuer les habitudes sauvages de la petite Herminie. Je la remercie beaucoup de sa lettre tout en m'affligeant d'y rencontrer des traces de civilisation. Nous ne pourrons être satisfaits que quand nous la verrons se nourir de pelosses et grimper sur les toits.

Il est vrai qu'elle a pour encouragement l'exemple révéré 30 d'un membre de la famille qui rendue aux lois primitives de la nature, se tient en haleine sur les montagnes du Bugey.

Je viens de lire dans le meilleur recueil littéraire, la Revue Encylopédique^ un article très-favorable au Mécréant et qui se termine ainsi : * Ce petit ouvrage révèle du talent. Il y a quelques passages qui rappellent la manière de Voltaire.'

J'ai vu il y a quelques jours la tragédie de Marie Stuarty jouée par mademoiselle Duchesnois et par Talma. Je re-

mercie Dieu de m'avoir fait sensible. Tout ce qu'il y a de beau et de généreux dans le monde me remplit d'enthousiame. J'ai peine à concevoir que c'est moi qui ai plaisanté si au long dans cqJui/.

Je deviens difficile en amis. Ceux qui n'ont que de l'esprit me déplaisent à la fin par la sécheresse de leur âme ; ceux qui n'ont que de la sensibilité me plaisent toujours. ]\Iais il m'arrive pourtant de leur demander encore autre chose.

J'ai très-bien passé mon examen. Mes idées sur le droit lo se développent, je n'ai plus peur de la parole.

Écris-moi avec le plus de détails, je t'en conjure ; tes lettres sont aussi mon bonheur. Il n'y a que ton amour qui ne trompe pas ; je le sais, et toutes mes pensées me le redisent. Il me semble que depuis ce Juif in me crois le cœur vulgaire et revenu des illusions, de l'enthousiame. Tu ne te confies plus à moi avec tous les mystères de ton âme. Crois-tu que je ne te comprendrais plus ? . . .

Je supplie Herminie-Isaure de courir dans les bois et d'oublier les villes et les humains. Non per tanto me. 20

Edgar Quinet.

LETTER 9. (lxxxi.)

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