‹ Lettres à sa mèreChapitre 7 sur 72 · ASPIRATIONS · texte numérisé non relu

ASPIRATIONS

Paris, 4 janvier 1824.

Si tus avais le mal que me font les sarcasmes quand ils viennent de toi, tu y renoncerais à jamais, comme à une arme empoisonnée. A quoi sert de s'aimer, si ce n'est pour s'épargner l'un l'autre ? Il me semble que c'est se préparer de vains regrets, que de s'exposer tôt ou tard à se dire que 20 dans une vie si courte, toutes nos facultés n'ont pas été employées à embellir, ou à consoler mutuellement notre vie, mais à la désenchanter quelquefois et à la tarir à sa source.

Avez-vous enfin reçu votre Ouverture et le mal a-t-il été réparé comme on me l'a promis à la poste ?

Mon travail va bien ; je suis tous les jours plus content des aspects nouveaux qui se découvrent à ma pensée. Si je pouvais t'envoyer un de mes chapitres où je tâche de développer l'idée primitive et le plan général, tu verrais bien qu'il n'y a aucune place pour des allusions au présent. / 30

Si tu veux, je t'en copierai avec une petite écriture, que je te ferai passer. Quoi qu'il en soit, cette direction que je donne à mes rdées fait le charme de ma vie. J'y trouve une

occasion pour exercer tout ce que Dieu a mis en moi de bien et d'honnête. En même temps, je m'intéresse à moi-même comme à un instrument qui a en soi une harmonie passive et qui n'attend que l'action extérieure qui doit le faire résonner. •'

Bien écrire, c'est bien vivre. Et je m'efforce que rien d'impur, rien de vulgaire n'approche de ma pensée. Quand autour de moi tout se refuse à l'inspiration et que je ne vois partout que des images de servitude ornée et que d'élégants

lo mensonges, je vis avec les vieux siècles qu'un homme de génie a appelés les siècles des mérites ignorés. Ils sont pleins de vie, d'oppositions pittoresques. Autant nous nous vantons de quelques libertés légales, autant ils avaient droit ■ de se vanter de la liberté de leurs âmes. Ajoutons ceci : comme les masses, les institutions étaient mal établies, la scène morale est beaucoup plus variée que chez les anciens, oii, fixés sur des bases inébranlables, la religion, les lois, les coutumes, les mœurs, la politique, les arts présentaient à l'historien un aspect très-beau par sa régularité, mais très-

20 stérile en résultats et en combinaisons philosophiques. Il y avait chez les anciens une unité si parfaite que des faits innombrables ne sont jamais que les développements de la même idée. Ces formes élégantes et variées vous ramènent incessamment au même principe. Dans les âges modernes au contraire, on peut dire que beaucoup plus d'idées ont agité le monde. Comme tout est incertain et mobile, chaque mouvement extérieur révèle un système nouveau de croyances, d'inspirations et de pensées. Il faut bien reconnaître que les faits, si brillants qu'ils puissent être, ne sont que le

30 corps et que le vêtement de l'histoire ; les puissances morales en sont l'âme et la vie.

Adieu, ma bonne mère ! L'amour et le nom de gloire vous agitent un jour et fuient le lendemain. Il n'y a que ton souvenir qui reste éternellement. Ou plutôt quand des pensées de gloire et d'avenir font battre mon cœur, c'est pour les déposer à tes pieds et te dire ainsi, dans une langue plus éloquente, ce que c'est qu aimer.

Que Dieu te bénisse au commencement de cette année, ma chère maman, et permets-moi de te le dire, mon amie, l'amie de mon cœur, ma belle et céleste amie ! Que j'aurais besoin de voir ton beau regard se reposer sur moi ! Oh ! alors, tout serait oublié !

Que ton âme est noble et pure! La mienne vient de toi. Je la conserve pour toi.

Edgar Ouiket.

LETTER 11. (xciv.)

BEFORE AN EXA^IINATION. lO

Paris, 19 juin 1S24.

Ne sois pas inquiète, il n'y a que les maux de l'âme qui soient réellement dangereux pour moi.

Quand je travaille beaucoup, comme c'est avec une joie et une liberté de cœur infinies, je ne sens aucune fatigue. Une heure d'ennui m'épuise et me jette dans l'abattement de la fièvre. Mais je m'en suis si bien débarrassé, fuyant tous les gens désagréables, toutes les chaînes du monde, que je ne reçois plus aucune atteinte de cette maladie. Je jouis de moi comme d'un être étranger, sur qui toutes les impres- 20 sions morales ont de fortes prises. J'ai pleuré en lisant ta dernière lettre. Je me trouvais hier près du palais du Luxembourg ; je vis défiler la procession de Saint-Sulpice, ce spectacle m'a ému : les habits antiques des prêtres, ces rangs de jeunes-filles voilées, le son de cette musique guerrière, le chant solennel, pathétique des chœurs, le son des cloches, cette marche lente et triomphale, ce sont de ces choses qui ne sortent pas de la mémoire. De là j'ai été prier dans ton temple ; prier, bien que je n'aie pas adressé au ciel de longues demandes, la sublime émotion qui faisait battre 30 mon cœur était aussi une sorte de langage que Dieu comprend et bénit.

Pourquoi dis-tu qu'autrefois il était facile d'influer sur mon bonheur. J'ai besoin de distractions f Tout au contraire, je n'ai jamais eu besoin de moins de secours extérieurs pour être heureux. A l'âge où je suis, j'ai déjà senti dans ma pensée de si profondes, de si extraordinaires jouissances, que toutes les séductions humaines sont pour moi presque sans prix.

Je ne demande qu'un petit coin dans ta maison où je pourrais, quand je voudrais, n'entendre pas de bruit, n'être lo pas dérangé, n'être visité que par toi. Tout cela est encore bien difficile.

Eh ! mon Dieu ! Nous qui nous aimons tant, qui allons nous revoir, bien portants, semblables par le cœur, par les goûts, par toute notre âme, pourquoi nous plaindre de la destinée ? Ne donnons pas aux soucis matériels l'importance qu'ils n'ont pas. Surtout ne nous faisons pas une misère imaginaire. Je me suis toujours étonné qu'on s'alarmât tellement sur l'état futur de sa fortune, et qu'on restât si paisible sur les catastrophes qui peuvent en un seul jour briser le cœur. 20 J'ai encore une huitaine avant de subir cet examen. Les intervalles de mes études se passent à copier des chapitres que je t'enverrai par M. Pézérat ; il part jeudi. Il y aura aussi une lettre pour mon père. En attendant sa réponse, je projette d'aller rêver à ce qui me plaît dans quelque campagne près de Paris, où j'irai me choisir une chambre pour quelques jours. Je verrai Saint-Germain où je suis invité par M. et madame Smith ; mais je ne veux pas y rester pour être plus seul.

Mon esprit a fait bien des progrès cette année. Tu ne 30 t'en apercevras peut-être pas, mais moi je le sens bien. Adieu. Je n'ai besoin pour trouver du bonheur que de repos et de silence.

Edgar Quinet.

LETTER 12. (xcviil.)

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