‹ Lettres à sa mèreChapitre 8 sur 72 · PLAN OF ENGLISH TRAVEL · texte numérisé non relu

PLAN OF ENGLISH TRAVEL

Paris, jeudi, mars 1825.

Je sépare de l'autre feuille ce qui va suivre, parce que ceci n'est que pour toi. Tu m'as tellement effrayé des inconvénients de la confiance, que si je ne craignais que tu ailles t'inquiéter follement par l'ignorance où il me serait facile de te laisser, je garderais le silence.

Une absence de trois à quatre semaines, un peuple nouveau à voir, mon séjour assuré chez M. Smith qui me presse de ses 10 lettres, six cents francs qu'un libraire, ménagé par Bayard, s'est engagé à me livrer dans un mois, en recevant le manuscrit de Herder, ici les fériés de Pâques qui nous touchent, à Londres toutes les institutions en mouvement, les hommes distingués du pays auxquels on veut me présenter, enfin l'état d'esprit où mon âge et le concours des circonstances et des affections m'ont amené, sans illusion sur rien, triste jusqu'à la mort, et sentant depuis longtemps le besoin d'étendre mes regards à des objets nouveaux, à de grands intérêts, à un peuple libre, ne pouvant reprendre à la vie que par une de 20 ces distractions que le monde conseille, mais qu'il ne donne pas, tout cela me presse d'exécuter enfin un de ces courts voyages d'étude dont la pensée a tant de fois remué mon cœur et que jamais ne favoriseront des circonstances plus heureuses. Voici les détails :

Le lendemain de mon arrivée, Bayard m'a appuyé de son crédit auprès d'un libraire qui s'est engagé avec moi pour la première partie de Herder, qu'il me payera six cents francs, aussitôt le manuscrit reçu. Les trois autres divisions de l'ouvrage, que je livrerai à ma volonté, seront payées au 30 même prix. Me voilà donc deux mille quatre cents francs assurés pour les mois qui suivront, un peu d'indépendance et le temps d'achever, sans inconvénient pour personne, le plan de vie que tu connais. En même temps, je reçois de

M. Smith les lettres les plus ardentes, où il me conjure dans l'intérêt de mon avenir d'arriver jusqu'à lui, afin qu'il me fasse les honneurs de son pays. Il veut me recevoir chez lui, il me ranime, me rend la vie. Le voyage de Londres est moins coûteux et beaucoup moins long que celui d'ici à Lyon. Je me suis informé de tout à la diligence.

En partant le mardi matin, on arrive le jeudi soir, pour

quatre-vingts francs de voiture tous frais payés, et l'on ne

passe qu'une seule nuit. On s'arrête à Calais pour celle de

lo mercredi au jeudi. C'est une dépense de cent francs au

maximum.

Mettons deux cents francs de séjour à Londres, ce qui est beaucoup, en ayant mon lit placé chez M. Smith, ce que je suis libre d'ailleurs de ne pas pousser si loin en revenant plus tôt, le tout s'élèvera à quatre cents francs. Bayard m'assure sur sa tête de la remise des six cents francs par le libraire et prend cette affaire sur lui. Le libraire se préparerait pendant mon absence qui ne dépassera pas trois semaines. Pour moi, j'emporterais mes cahiers pour les 20 corriger et les achever pour l'impression. Je me suis engagé à les livrer dans un mois.

Songe, ma mère bien-aimée, que jamais un tel concours de choses ne se représentera. Rappelle-toi que nous parlions du voyage d'Italie et que nous disions que si je pouvais le faire, il ne faudrait pas hésiter. Prends garde^ que l'habitude d'une vie trop monotone pour l'activité de ton esprit, ne te fasse voir à la longue des obstacles aux moindres excentricités. Toujours renvoyer indéfiniment 1

Eh! mon Dieu ! de quoi ai-je joui sur la terre, sinon de 30 quelques jours passés seul avec vous, et de quelques heures avec une femme que vous connaissez et dont le souvenir me sera un charme dans tous les chagrins 1

(Vous savez de qui je veux parler, c'est de madame Gelin^ n'allez pas^ la confondre avec madame * "^ *.)

Tu sais comme je désire ardemment, comme je me consume dans mes affections de tous les genres. Voilà l'occasion de renaître, de féconder mon esprit, d'en tirer

des ressources pour l'avenir, tel que je me le suis proposé. C'est en voulant conformer trop uniformément son allure à celle des hommes qui sont différents de nous, que l'on se brise sans retour.

Aurais-je reçu tant de puissance pour le bien, des impressions si vives, pour en souffrir seulement ? Et pourquoi s'imposer des entraves nouvelles ? La plus grande difficulté, celle de l'argent, est levée. Ne faut-il pas que moi qui me suis consumé en études, je jouisse une fois de leur résultat ? Bayard, dont la tête n'est pas échauffée, est le premier à 10 favoriser mon projet. Tout s'aplanit devant moi. Je t'adresserai mes lettres sous l'enveloppe de Bayard ou de Théodore. Le premier va t'écrire, en te faisant passer sa . comédie. Je te le dis pour que tu ne t'inquiètes pas en voyant son écriture. J'ai tout prévu, tout calculé. Mon cœur est plein de joie. J'aime la vie. Il y a plus de bonheur que je ne croyais.

Tu feras assez honneur à ma bonne foi et à ma raison pour penser qu'il n'y a rien dans ce projet de commun avec celui de Pézérat ; sinon l'avantage inestimable de rencontrer 20 un ami dans une ville immense et de ne m'y pas sentir trop isolé.

Si ma première lettre, malgré le timbre de Paris, était écrite à London, il ne faudrait pas t'en effrayer. Songe à la facilité de ce voyage, qui équivaut pour le temps à celui de Charolles.

Avant vingt jours, je serai à la place d'où je t'écris à cette heure. N'avons-nous pas cent fois envisagé, comme une chose indispensable pour moi, inévitable, de respirer un autre air que celui de la France ? Où est l'homme distingué à qui 30 cela n'est arrivé ? Je trouverai à Londres des amis bienveillants, un homme qui me présentera à ses compatriotes les plus remarquables. Je reviendrai ici à des occupations fixes, et le cœur satisfait. Il faut profiter du peu de liberté qui me reste. Adieu, tu es encore la plus douce de mes pensées et tout l'intérêt de ma vie.

Edgar Quinet,

LETTER 13. (ci.)

Page 1