Un banquier de Rouen
m) LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE
Je ne suis pas gai! mais pas du tout! Je regrette plus que jamais (sans compter les autres) mon pauvre Bouilhet, dont je sens le besoin à chaque syllabe de Bouvard et Pécuchet, Ce livre est diabolique! j'ai peur d'avoir la cervelle épuisée; c'est peut-être que je suis trop plein de mon sujet et que la bêtise de mes deux bonhommes m'envahit.
J'ai pensé beaucoup à toi aujourd'hui, pauvre chat. Tu es au milieu de gens qui te plaisent. Tu t'amuses et probablement tu ris! Moi, je tire sur ma cervelle pour faire venir des idées qui ont du mal à venir. Il pleut et de loin je t'embrasse.
Vieux.
J'attends une description narrative, ou narration descriptive du voyage d'Étretat.
Paris, dimanche 14 septembre 1874.
Ma chérie,
Je serai revenu à Croisset jeudi, pas avant, car il faut que je reste ici jusqu'à mercredi pour assister à une première de Cluny qui m'intéresse.
J'ai hier passé mon après-midi à une répétition pour juger du mérite de divers acteurs et je recommence demain et mercredi ce même exercice.
J'ai trouvé une actrice qui vient de Rouen et qui a du talent, Mme Larmet.
J'ai refusé un acteur pour le rôle du ministre et j'attends avec impatience l'audition de Mlle Kléber, destinée à celui de la Cocotte.
Malgré tes répugnances et ton sinistre pressentiment, je crois que le Sexe faible ^aui réussir. D'ailleurs, pourquoi ne pas faire jouer une chose que Ton trouve bien, et puis, je deviens de plus en plus indifférent à ce que on peut dire. Car on me semble de plus en plus bête. On n'est jamais content. On ne sait ce qu'il veut. Enfin j'exècre cet insaisissable on, et la moindre page de Bouvard et Pécuchet m'inquiète beaucoup plus que le sort du Sexe faible.
Le notaire Duplan a été (à propos de B. et P.) charmant pour moi. J'ai passé avant-hier deux heures chez lui. Et il m'a écrit, séance tenante, quatre pages de renseignements sur les testaments. Mon petit ami Guy de Maupassant doit demain m'en donner sur les copistes du ministère.
Je viens de finir, aujourd'hui même, de corriger la dernière épreuve de Salammbô avec appendice. Les Charpentier reviennent de Dives, mardi.
Voilà, pauvre chat, toutes les nouvelles. Quant à aller te voir samedi prochain, franchement je ferai mieux de rester dans mon humble asile! D'ailleurs, dimanche prochain, je dînerai chez Mme Lapierre qui m'avait invité pour aujourd'hui.
Et puis, mon pauvre loulou, avec tous ces trimbalages le roman n'avance pas; et je voudrais bien avoir fini mon introduction avant de revenir à Paris, vers la fin d'octobre.
Mais quand Frankline sera partie, qui l'empêche de venir me faire une visite? Note que je vais avoir Banville pendant un jour, puis Popelin et Giraud. Si je vais à Dieppe, je ne ferai plus rien.
En désespoir de cause, j'iï*^i si tu ne viens pas!
Adieu, pauvre chou.
Ta vieille Nounou.