‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 101 sur 160 · CCXLVIII · texte numérisé non relu

CCXLVIII

Samedi soir, 5 heures, 1874.

Comment! pas de lettres! Vieux croyait bien en trouver une, ici, à son retour! et Vieux en est d'autant .plus marri qu'il se trouve présentement souffreteux. Depuis jeudi matin je suis en proie à une colique abominable; à peine si je peux me tenir «ur mes jambes. Je ne fais que monter et descendre l'escalier. Enfin, si je ne vais pas mieux lundi, j'emploierai des moyens énergiques! Cette indisposition me cause une telle faligue que j'ai dormi hier quatorze heures d'affilée, et cette nuit douze.

J'ai trouvé ici Mlle Julie, enchantée d'être revenue dans sa maison et d'y voir! Il lui semble qu'elle renaît. Elle distingue des choses qu'elle n'avait pas vues depuis plusieurs années. Cependant elle est loin d'être guérie ; son œil droit se rétablit difficilement.

On m'a renvoyé aujourd'hui, de Paris, la lettre ci- Jointe, à laquelle je prie ton mari de faire droit. Je croyais cette affaire terminée? Qu'elle le soit donc! et prompte m en t.

Autre réclamation audit sieur Commanville : mon vin! je ne vois venir aucune barrique de vin!

J'ai beaucoup cabotine pendant ces derniers jours. Mes acteurs seront satisfaisants. J'en aurai même quelques-uns de bons, entre autres Mme Hamet (celle qui a joué dans les Deux Orphelines le rôle de la Frochard). Pour ma Cocotte j'en aurais une très belle (Cocotte), Mlle Klé-* ber, mais j'ignore son talent ?

Peragallo (l'agent dramatique) m'a demandé \di Féerie,

sûr, dit-il, de la placer. Je la lui donnerai quand je re~ viendrai à Paris, vers la fin d'octobre, sans' doute? Je voudrais d'ici là avoir fini l'introduction de Bouvard et Pécuchet. Je me sens en bonne disposition de travail. Mais je suis gêné, par mes désordres intestinaux qui m'empêcheront demain d'aller dîner chez Mme Lapierre.

J'espère que demain matin j'aurai des nouvelles de ma pauvre fille. // faudra que tu viennes pendant le mois d'octobre, mon loulou, d'abord pour me voir et puis pour décider que faire de Julie pendant mes absences.

Adieu, pauvre chat. Je t'embrasse tendrement.

Ta vieille Nounou.

Mes amitiés h Franklin e. Je regrette de n'être pas eiîi tiers dans votre aimable société.

CGXLIX

Jeudi, 3 heures, 1874.

C'est pour t'obéir, mon loulou, que je t'ai envoyé lai première phrase de Bouvard et Pécuchet. Mais commetu la qualifies ou plutôt décores du nom de reliques et qu'il ne faut point adorer les fausses, sache que tu ne possèdes pas la vraie (phrase).

La voici : « Comme il faisait une chaleur de 33 degrés^ le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert y>^ Maintenant, tu ne sauras rien de plus, d'ici à longtemps^ Je patauge, je rature, je me désespère. J'en ai eu hier^. au soir, un violent mal d'estomac. Mais ça ira : il faut que ça aille. N'importe! les difficultés de ce livre-làsont effroyables. Je suis capable d'y crever à la peine? L'im-

dU LtTTRLS DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CARÛLhNE

portant, c'est qu'il va m'occuper durant de longues années. Tant qu'on travaille, on ne songe pas à son misérable individu. Rien de plus à te dire. Je vis solitairement comme un petit père tranquille, n'ayant pour compagnie que Julio. Et à propos de tranquille, Fortin trouve que j'ai l'air « calmé et plus brave homme ». C'est possible, mais moi, je trouve que la Suisse m'a un peu abruti : premier point pour être convenable.

La question des Eaux-Bonnes est donc vuidée, et à la satisfaction d'Ernest, puisqu'il s'épargne le voyage. A-t-il aclicté le pulvérisateur? 11 doit être drôle le bec ouvert devant l'appareil.

Tu m'as envoyé dans ta dernière lettre un mot sublime : « Je ne permets pas que l'on louche à mes chers anciens », et comme c'est à propos de Sénèque, cela m'a rappelé Montaigne disant : « Insulter Seneca, c'est m'insulter moi-même ».

Tâche de trouver dans les journaux de Rouen (de mardi dernier?) le discours en vers de Decorde à l'Académie. Quel morceau!

Adieu, pauvre chat.

Ton Vieux.

CGL

Croissct, 5 heures, 24 septembre 1874.

Mon pauvre Caro,

Voilà deux lettres de toi, qui ne sont pas gaies, surtout celle de ce matin! Comment se fait-il qu'ayant près de toi ton amie Frankline, tu sois d'une pareille humeur?

Tu devrais la reconduire et venir faire une visite à Vieux pour causer avec lui, ne serait-ce qu'un jour.

Ma dysenterie a disparu devant le laudanum et le bismuth. Et Bouvard et Pécuchet se portent très bien, Voilà comme les temps se suivent et ne se ressemblent pas. Au mois d'août j'étais dans une situation d'esprit abominable, désespéré de tout à me casser la margoulette, et depuis huit jours, malgré mon venlre, ça va merveilleusement. Espérons qu'il en sera de même bientôt de ma chère fille. J'ai été hier dîner chez Lapierre. Madame était dans son lit, ayant un érysipele à la face, par suite delà piqûre d'un moustique. Convives: Mmes Brainne et Pasca et le sieur Houzeau.

J'étais invité à aller passer la semaine à Reuilly, chez Mme André. Maisj'ai autre chose à faire que de me trimbaler dans les châteaux. D'ailleurs, mes boiisioinmcs m'amusent plus que la société des riches.

A l'heure qu'il est, on enterre le père Risler (un sujet de moins pour mes conversations dans mes visites iu\ bourgeois de Rouen).

Maintenant, attention à ce qui suit, et réponse immédiate, je t'en prie :

l*" L'économe de l'Hôtel-Dieu m'a envoyé ce m;itin la note de Mlle Julie s'élevant à la somme de 388 francs. Il me serait difficile de les envoyer puisque je n'( n possède que 250. Elle en a 300; mais Bidault doit en ; voir à elle?

Que dois-je faire?

^'^ Et mon vin? JQ ne le vois pas venir.

Il y avait encore une troisième question dans ma dernière lettre. Je ne me souviens plus de laquelle.

Elle était adressée à ton mari.

Sent-il que les Eaux-Bonnes lui fassent du bien?

Je crois que Théodore de Banville viendra me voir

dans huit ou dix jours. Quant à Popelin et à Giraud aimes-tu mieux que je les invite pendant que tu seras là? Ce sont d'aimables gens. Mais si tu ne dois rester (au mois d'octobre) que peu de jours ici, j'aime mieux être seul avec Caro. J'imagine que Winschenk m'appellera à Paris plus tard qu'il ne l'avait dit. Adieu, pauvre chère fille.

Vieux t'embrasse tendrement.

Jeudi l""" octobre 1874.

Mon loulou,

J'attends lundi 500 francs. Ernest me donnera les autres 500 plus tard. Qu'il n'oublie pas non plus de payer mon terme le 15 courant. Je voudrais bien qu'il me donnât mes comptes pour que je sache enfin ce que je possède et que je ne sois pas toujours à lui demander de l'argent. Je voudrais que nous prissions des époques fixes. J'ai peur de me réveiller un beau jour sans le sol!

Ce que je désire d'abord, c'est voir ma pauvre nièce! En quatre mois, rien que deux jours! pas plus.

Il me semble d'ailleurs que nous avons besoin de conférer ensemble et que ça nous fera du bien. Je me réjouis en songeant que je n'ai plus qu'une quinzaine à passer dans la solitude, car je compte sur toi le 15 prochain, ma chérie.

Depuis que je suis revenu ici, j'ai fait sept pages! Mon premier chapitre sera terminé quand tu viendras.

J'espère que la peinture cultivée dans la compagnie de ta chère Frankline t'aura un peu remonté le moral.

Adieu, pauvre chat. Mille tendresses de

Vieux.

Je suis bien fâché que vous ayez raté votre location de Pissy. Il me semble que depuis quelque temps ça ne va pas?

Dimanche 11 octobre 1874.

Winschenk, Zola et Banville m'ont répondu que je ne serais pas appelé à Paris avant la première quinzaine de décembre. Donc, mon pauvre loulou, tu vas pouvoir passer à Croisset tout le mois de novembre, comme c'était ton intention. Tu sais que je compte là-dessus absolument et si tu me taisais la « crasse » de manquer à ta parole, je serais indigné, ou plutôt déçu, car Vieux ne peut s'indigner contre sa chère fille.

La pièce de Zola sera jouée vers le 25. J'irai voir la répétition et la première, tant pour l'auteur que pour moi-même. Ce sera un dérangement de deux jours. Après la pièce de Zola, on jouera (par charité) le Mangeur de fer d'Ed. Plouvier, qui crève de misère et de maladie. Je pourrais réclamer mon tour, mais je n'en fais rien, d'autant plus que ce retard m'arrange.

J'aurai le temps d'ici là de mettre bien en train mon premier chapitre (celui de l'agriculture), lequel commence à se dessiner nettement dans mon imaginative.

328 LETTHES DE G. FLAUBERT A SA INIÈCE CAROLINE

Mon Prologue sera fait demain; il me manque, pour ravoir fini, de m'être promené la nuit avec une chandelle dans le potager, excursion que je vais accomplir ce soir.

11 est probable que samedi prochain j'irai avec Laporte voir la ferme modèle de Gisors.

As-tu trouvé des serviteurs?

Vite une réponse définitive sur tes projets.

N, B. — Que faut- il que j'écrive au fermier de Deauville?

Adieu, pauvre chat. A bientôt, enfin.

Deux bons baisers de

Vieux.

Jeudi, octobre 1874.

Je viens d'écrire à Zola et à Winschenk pour leur demander l'époque où l'on m'appellera. De plus, Banville doit passer lui-même au théâtre. D'ici à très peu de temps j'aurai une réponse et nous saurons à quoi nous en tenir, mon loulou.

J'ai reçu lundi les 500 francs de Daviron. Mais j'attendais une lettre de toi, pour « t'en accuser réception ».

Banville est venu ici, dimanche soir, avec son fils% jeune homme âgé de 15 ans, et qui a l'air d'une petite demoiselle. Je les ai menés à la Bouille (naturellement) et ils sont repartis mardi soir. Ledit Banville m'a donné

1. Non pas son fils, mais son beau-fils, George Rochegrosse, le peintre.

pour le Sexe faible quelques bons avis que je tâcherai de suivre.

Tourgueneff m'a envoyé hier trois articles d'une gazette de Berlin sur Saifit Antoine, L'auteur de ces articles, qui est un de ses amis, demande à traduire Salammho. Quand tu seras ici, tu me traduiras, toi, lesdils articles élogieux à la gloire de Vieux.

Bouvard et Pécuchet arrivent dans leur maison de campagne; j'espère avoir fini le premier chapitre ou introduction à la fin de la semaine prochaine.

Je suis comme toi. Je n'ai aucune envie de m'en aller à Paris, ce beau pays m'attirant de moins en moins.

Pas drôle, hein, la compagnie des Lillebonnais. Je te répète qu'il n'y a que moi.

Il est vrai que samedi j'étais très souffrant. Ces mêmes douleurs, qui sont, je crois, la suite de ma dysenterie, ne m'ont définitivement quitté qu'hier.

Adieu, pauvre chérie. Il me tarde de te voir. Nous avons bien des choses à nous dire.

Je t'embrasse.

Ta vieille Nounou.

Jeudi, 15 octobre, 1874.

Il me semble, mon loulou, que : ^puisque tu ne resteras que quinze jours dans le pauvre Ci'oisset, tu pourrais bien activer tes emménagements, afin de venir ici plus promptement. Une semaine et demie pour faire tes paquets! Ça me semble « exagéré ». Allons, dépêchetoi ! voyons ! et arrive.

J'ai peur d'être, pendant que tu seras près de moi,

appelé à Paris? Ce sera, y compris l'aller et le retour, quatre jours de moins à jouir de ta compagnie.

Samedi prochain, je vais voir la ferme de Lizors. Un des jours de la semaine prochaine j'irai à Rouen pour conférer avec le jardinier Beaucantin^ auquel j'ai demandé un rendez-vous. Je prépare actuellement mon premier chapitre (ragriculture et le jardinage). L'introduction est faite. C'est bien peu comme nombre de pages, mais enfin je suis en route, ce qui n'était pas commode. Mais quel livre ! Hier au soir, à minuit, j'en suais à grosses gouttes, bien que ma fenêtre fût ouverte. Le difficile dans un sujet pareil c'est de varier les tournures. Si je réussis, ce sera, sérieusement parlant, le comble de VArt.

Lundi Raoul Duval est venu m'inviter à dîner pour le lendemain, et mardi j'ai fait chez lui un dîner très gentil avec M. et Mme Lapierre, et Lizot- qui n'a pas été officiel. Mme Lapierre trouve que le jeune Baudry est devenu si ennuyeux qu'il en est infréquentable. Elle ne peut plus le voir sans dormir immédiatement.

Adieu, pauvre chat. Active tes préparatifs et viens

causer longuement dans le cabinet de

Vieux.

Julie m'ennuie à force de me demander quand viendra « Mme Gommanville ». La voilà rassurée, ce qui ne l'empêche pas de toujours pousser des soupirs, comme un accompagnement de sa claudication.

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