Barbey d'Aurevilly, romancier
Paris, lundi 7 septembre 1874.
Chère Caro,
J'ai reçu hier la visite de Xemer qui m'a remis i,000 francs. Remercie-z'en ton époux qui commence à devenir beau, malgré sa sciatique. Veut-il que je me rende chez le fabricant de pulvérisateurs, pour lui reporter son instrument? Rien ne me serait plus facile.
Mes compliments sur ta soirée de samedi. Les Dieppois ne pourront plus vous accuser d'être fiers ! Quant à moi, le même jour samedi, j'ai passé toute ma soirée à voir jouer deux de mes futurs acteurs dont je suis loin d'être enthousiasmé. Je vais aller de ce pas chez Winschenk pour lui communiquer mon impression peu favorable. Et il faut que je m'entende avec Zola pour des engagements nouveaux. Si tous les autres sont comme ces deux-là, ce sera pitoyable ! Cette perspective île laisse pus que de m'inquiéler ; tant pis, après tout...
J'ai passé mon après-midi d'hier à lire un manuscrit <de mon ami Dreyfous^, qui est fort bête (le manuscrit). C'est une petite pièce en vers dont la première aura lieu lundi ou mardi prochain à l'inévitable théâtre Cluny.
Dès que je serai rentré à Croisset (dans une huitaine) j'y aurai la visite du poète Théodore de Banville. Puis, au commencement d'octobre, j'aurai celle de Popelin «t du père Giraud. Tu vois que moi, aussi, je recevrait Je me suis acheté une paire de chenets en fer pour mon «cabinet, me préparant à piocher vigoureusement Bou-
s. Âlîraliarn Dreyfus, auteur dramatique.
rard et Pécuchet pour lesquels je me sens, au fond du cœur, un revif.
Tu ne me dis pas quels sont présentement tes hôtes?
Mon serviteur Emile a fait un petit voyage à Trouville c( pour se distraire ». Fortin m'a envoyé ce matin des nouvelles de Julie. On doit lui donner aujourd'hui des lunettes, c'est-à-dire qu'elle va bientôt sortir de l'hôpital. Il est probable que je la trouverai à la maison quand j'y rentrerai.
Il faudra que nous nous occupions de la loger quelque part, pour le temps où je ne suis pas à Croisset.
Adieu, pauvre chère fille. Écris-moi encore ici pour la fin de la semaine, et aime toujours
Ta vieille Nounou.
Décidément, le Righi m'a fait du bien. Je monte les escaliers sans essoufflement et je suis beaucoup moins rouiife et moins nerveux.
CCXLYI
Croisset, 1874.
Sur le bateau de Bouille où je suis revenu de Rouen avec Bataille, j'ai vu une binette gigantesque : celle de Laine, l'associé de Pécuchet^ (pas le mien). Du reste, je suis rentré, broyé d'ennui par le spectacle de Véluitef Aller à Rouen est dur!
Julie y verra de ses deux yeux, à ce que m'a prétendu l'interne d'Achille. Elle en a un qui est toujours enflammé. C'est pourquoi on la garde à l'Hôtel-Dieu, où elle parait s'affaiblir, bien qu'elle ne soit pas malade.