Sous-entendu solitude
visite : celle de Mme Brainne. Elle m'avait écrit mercredi dernier pour me souhaiter la bonne année, et je n'ai pas encore reçu sa lettre! Jolie administration! Dans huit ou dix jours je ne serai pas loin d'avoir fini mon chapitre!
Adieu, pauvre chat. Je t'embrasse bien tendrement.
Vieux.
Paris, 1875.
Mon loulou.
Le bon Moscove, à qui j'ai dit que je t'avais prêté son Gœthe, s'offre à t'aider dans la traduction du Prométhée, car il paraît que c'est difficile. Arrange-toi avec lui. Il est à ta disposition. J'ai rencontré Bonnat, et je ne lui ai pas parlé de toi. Mais c'est lui qui m'en a parlé, le premier,
« — Dites donc! mais vous avez une nièce qui a du talent, vous! »
Je te rapporterai la suite du dialogue, dont la fin a été celle-ci : (( Quand je commence à ne plus pouvoir dormir, c'est alors que je commence à bien travailler ». Bref, il m'a parlé de toi avec de grands éloges...
Le pauvre «Tout-Paris » est en train de mourir. J'envoie Emile chercher de ses nouvelles.
Ma tache au front pâlit. Mais le moral est toujours 1res bas (je n'en parle plus, par égard pour les aîitres, voilà tout) ; cet hiver m'a cassé les reins. J'ai deux idées permanentes, deux incertitudes qui me rongent.
836 LE'ITRES DE G. FLAUBEnT A SA MÈCE CAROLINE
Vendredi, à 1 heure, j'aurai la visite du Moscove, et samedi Georges Pouchet viendra dîner chez moi. J'ai à l'interroger sur la médecine.
Quand verrai-je ma Caro? En tout cas, à lundi, un
festival chez
Vieux.
Frankline en sera4-elle?
Cioisset, lundi, 3 heures, 16 mai 1875.
Pauvre chat,
Hier, en sortant de chez toi, la grande porte n'a pas voulu se fermer derrière moi. Quelque chose retenait le battant; j'avais beau tirer, il résistait : c'était ta concierge qui voulait sortir en même temps que moi. N'importe! cette cause toute simple ne m'a pas empêché de voir dans le phénomène une espèce de symbolisme. Le Passé me retenait.
Le voyage avec mon frère a été des plus silencieux, car nous avons dormi presque tout le temps. Je Lai reconduit en fiacre chez lui, et comme j'avais grand' soif, je suis entré dans cette maison de ma jeunesse, dont la vue m'est si amère! Mme Achille et sa fille étaient allées voir Saint-André. Je les ai renconirées sur le quai de Croisset.
Emile et Julio m'attendaient sur la porte. J'ai rangé toutes mes affaires ; puis, le mal de tête m'a empêché de dormir. J'ai fait un tour dans le jardin, j'ai dîné, je me suis couché à 9 h. 1/2. J'ai été réveillé à 10 heures p: r les hurlements Ingubres de mon chien qui regrette s. s
compagnons de Couronne; ils étaient d'une douceur et d'une tristesse inexprimables : on aurait dit le son d'une grosse flûte. Ils ne m'ont pas agacé, mais navré, et comme ils n'ont pas duré longtem.ps, je me suis endormi.
Ce matin, j'ai fait une visite à Fortin. J'ai écrit plusieurs billets. La lettre où je donne congé à M. Clausse* va partir en même temps que celle-ci, et voilà tout, ma chère fille.
Le jardin est charmant et la maison en bon état, très propre et prête à te recevoir (un calme plat sur la rivière et un grand silence autour de moi). Je n'ai pas encore eu le cœur de faire une tournée dans les chambres. Hier, je me sentais trop délabré, et aujourd'hui je veux, je veux à toute force travailler. La soirée d'hier n'a pas été précisément folichonne! Mais il faut être philosophe. J'aimerais mieux être heureux, ce serait plus simple.
Cependant si ton mari se tire d'affaires, si je le revoyais gagnant de Fargent et confiant dans l'avenir comme autrefois, si je me faisais avec Deauville 10,000 livres de rentes de façon à pouvoir ne plus redouter la misère pour deux, et si Bouvard et Pécuchet me satisfaisaient, je crois que je ne me plaindrais plus de la vie.
En attendant, je vais m y mettre (à mes affreux bonshommes); je me suis raisonné. Il faut que ça marche. Dans quelques jours, je serai peut-être plus gaillard?...
J'irai dîner à THôtel-Dieu vers la fin de la semaine. J'ai besoin d'emprunter des livres de médecine à Achille et de lui faire plusieurs questions médicales. Mais je
1. Clausse, propriétaire de rapparlement de mon oncle, rue Mi;rillo; pour des raisons d'économie, il était convenu que nous iiiuiis habiter, mon onde et nous, faubourg Saint-Honoré, au coin do l'avenue de la Reine-Hortense (aujourd'hui avenue Hoche), deu.\ appartements contigus.
me propose de ne pas renouveler d'ici à longtemps cette partie de plaisir.
Mlle Julie n'a pas fait « les délices » du couvent de Sainte-Barbe. Il parait que les bonnes soeurs se plaignent de ce qu'elle est « portée sur sa bouche ». Elle va revenir ici ce soir ou demain.
Je t'embrasse bien tendrement, ma pauvre chère fille.
Ton vieil oncle.
GCLXII
Groisset, jeudi, 5 heures, 8 juillet 1875.
Ma pauvre chère fille.
J'attends avec impatience ta lettre de demain matin. Pourvu qu'elle ne m'apporte pas une aggravation de mauvaises nouvelles !
Ah! s'il pouvait y en avoir de bonnes! au moins, dismoi toute la vérité. Je continue à avoir le cœur comme dans un étau et à ne pouvoir m 'occuper de quoi que ce soit, malgré mes efforts.
Hier, à 8 heures du soir, il a fait ici un orage effroyable et tel que les a Anciens » ne se souviennent pas d'en avoir vu. Pendant trois heures il a plu, et tonné d'une façon prodigieuse. Les plafonds de mon cabinet, de mon cabinet de toilette et de la chambre de notre pauvre mère ont été traversés. J'ai cru un moment que la maison allait croulersur moi, et j'étais dans un joli état moral. Le dégât n'est pas grand, seulement il faut toutda suite faire relever les plafonds. Sénard est venu voir ce qu'il y
avait à faire. Le plombier s'y mettra demain. Ce ne sera pas grand'chose comme frais.
L'orage m'avait agité, et j'ai eu une bien mauvaise nuit, un cauchemar dont je sens encore l'influence.
Putzel ne me quitte pas, mais la pauvre petite bête a Tair triste. Et toi, pauvre Garo, comment vas-tu? Tu dois être énervée par le déménagement.
Quand finira notre état d'angoisse? Aurons-nous de meilleurs jours? Fais toutes mes amitiés à la bonne Fiavie, et embrasse pour moi ton pauvre mari.
Adieu, ma chère fille. A bientôt, n'est-ce pas? Tu as raison : il faut nous écrire tous les jours pendant ton absence. Donne-moi des détails sur tout.
Ton pauvre Vieux.
CGLXIIÏ
Croisset, vendredi, 5 heures, 9 juillet 1875.
La vie continue à n'être pas drôle, ma chère Caro ! et je me sens de plus en plus bas. Ma seule occupation est de regarder la pendule et d'attendre le lendemain. Mes nuits les plus longues sont de cinq heures ! et je ne peux pas dormir le jour! Ta lettre de ce matin m'a, cependant, un peu rassuré.
Tu es bien gentille de m'envoyer des tendresses, mais je m'insurge quand tu me dis : « Endurcissons nos cœurs à la vue d'un arbre, d'un appartement, d'un bibelot favori dont la séparation semble vouloir nous ravir le meilleur de nous-même ». J'ai passé ma vie à priver mon cœur des pâtures les plus légitimes. J'ai mené une existence
laborieuse et austère, eh bien ! je n'en peux plus ! je me sens à bout. Les larmes rentrées m'étouffent et je lâche l'écluse. Et puis, l'idée de n'avoir plus un toit à moi, un home, m'est intolérable. Je regarde maintenant Croisset avec l'œil d'une mère qui contemple son enfant phtisique en se disant : « Combien durera-t-il encore? » Et je ne peux m'habituer à l'hypothèse d'une séparation définitive.
Mais ce n'est pas cela qui m'occupe le plus, actuellement. Ce qui me navre, pauvre Caro, c'est ta ruine! ta ruine présente et l'avenir. Déchoir n'est pas drôle. Tous ces grands mots de résignation et de sacrifice ne me consolent pas du tout! mais pas du tout !
Depuis trois jours, il n'a pas paru un rayon de soleil. Le ciel est gris, sans nuages, immobile. La pluie tombe, sans discontinuer. Un silence absolu. Pas une seule visile.
Je ne te parle pas du déménagement. Fais comme lu voudras. Tout sera bien fait. Mon égoïsme est tel que je ne (e plains pas du mal que tu te donnes pour moi, car la fatigue vaut mille fois mieux que l'horrible désœuvrement où je me dissous.
Il serait plus séant, pauvre chère fille, de t'envoyer des paroles fortifiantes, mais je n'en trouve pas.
Allons! à demain! J'aurai peut-être de bonnes nouvelles.
Ne manque pas de m'écrire en détail tout ce qui se passe.
Je me sens bien seul et j'ai grande envie de te revoir.
Je t'embrasse.
Ton vieil oncle, écrasé.
LETTUES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE 3il
Croisset, samedi 10 juillet 1875.
Rien de nouveau, ma pauvre chérie!
Les jours se suivent et malheureusement se ressemblent!
Si nous étions des criminels, serions-nous plus tristes? Tu m'engages à être « sublime », je n'en demande pas tant! Que ne suis-je, seulement, raisonnable!...
Le dévouement de Flavie m'attendrit. Je n'en doutais pas, d'ailleurs. Pourvu qu'elle n'en soit pas punie !
Quand donc arrivera la réponse dont notre sort dépend ?
J'attends toutes tes lettres avec grande impatience et pourtant je tremble de peur quand je les ouvre.
Est-ce fini, l'emménagement? Je m'imagine que non et que je ne verrai pas ma pauvre fille avant la fin de la semaine.
Laporle n'est pas venu déjeuner aujourd'hui ; il n'avait pas promis de venir, du reste. C'est égal, ça a été une petite déconvenue, et mon dimanche n'est pas gai. La Seine est houleuse, le vent souffle, les nuages roulent, Putzel dort sur mon divan. Yoilà tout, pauvre chérie.
J'ai fait hier une très longue course, le long de l'eau, et je ne m'en suis pas bien trouvé, car je me suis endormi de bonne heure, et dès 5 heures du matin j'étais réveillé.
Comme je suis fatigué de penser à ces maudites affaires, et de ne pouvoir penser à autre chose ! L'expression « je m'ennuie à crever » me paraît faible pour décrire mon état. Je n avais pas l'idée d'une situation
pareille. Du matin au soir, je me répète : « Que faire? que faire? » et je ne trouve rien.
J'accepterais tout sans murmure si je pouvais écrire.
Je crois que ces messieurs de la Suède ont pris la résolution de ne pas répondre du tout ! et de laisser aller les choses. Mais à la fin du mois, qu'en sera-t-il?
Ah ! n'en parlons plus!
Comme tu m'as promis de m'adresser un télégramme en cas de bonne nouvelle, je guette l'homme du télégraphe! mais il ne vient pas.
Adieu, ma chère Caro. Sois toujours vaillante et aime
Ton pauvre Vieux.
Croisset, lundi, 2 heures, 12 juiUet 1875.
Ma chère fille,
Me dis-tu bien toute la vérité? Pardonne-moi. mais je suis devenu soupçonneux. J'ai peur que tu ne ménages ma sensibilité et que tu ne veuilles m'apprendre le désastre par transitions.
Gomment se fait-il qu'on n'ait pas encore répondu au télégramme de vendredi dernier?
Combien de temps encore Ernest peut-il tenir? Il me semble que la catastrophe finale va arriver el je l'attends de minute en minute. Quelle situation !
Une ibonne conscience ne suffît pas pour vivre tranquille, et il y a beaucoup de coquins plus heureux que moi ! Ah ! j'en avale des coupes d'amertume I et toi, aussi, pauvre loulou que j'avais rêvée plus heureuse!
Que veux-tu faire de l'excédent de ton mobilier? Je t'engage provisoirement à l'envoyer ici. Il serait à Tabri de l'humidité dans le petit salon; à moins que vous ne vouliez en vendre une partie ; mais vous en trouverez bien peu d'argent. L'activité que tu te donnes vaut mieux que ma paresse. Cependant, hier soir, j ai un peu (je dis un peu) travaillé. Car il y a des moments où, en dépit de tout, je reprends espoir. Puis, je retombe ! Je vais encore me forcer à l'ouvrage. Mais comme tout cela m'use. Je sens que je m'en vais : je suis trop vieux pour subir impunément des émotions aussi cruelles.
Le bon Laporte m'a écrit qu'il viendrait me voir mercredi. Emile est à Rouen. Le jardinier fauche le gazon et Putzel est là, à côté de moi. Voilà tout.
Moi, je t'embrasse bien tendrement.
Ton pauvre Vieux.
Mercredi, 1 heure, 14 jiiiUet 1875.
Chérie,
Mes deux invités Lapierre et Bataille viennent de partir, et j'attends Laporte.
Lapierre m'a pris à part €t m'a dit que Tavernier, hier, lui avait parlé des affaires d'Ernest. Tavernier lui en a fait l'éloge (d'&nest). Lapierre doit le revoir aprèsdemain malin : il croit que l'affaire s'arrangera, parce que les créanciers y ont intérêt, et je te reverrai donc, samedi ou dimanche, ma pauvre fille ! Cette perspective me fait bien plaisir.
Hier, je me suis forcé à travailler:; mais impos-
3ii Lfc:TTRl::S DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE
sible ! Un mal de lêle fou m'a arrêté, et tout a fini par un accès de larmes.
Relrouverai-je jamais ma pauvre cervelle?
Mon Dieu, comme tout cela m'embête! m'embête! Quel abrutissement!
Le déjeuner de ce matin, que je redoutais, s'est bien passé; un peu de distraction m'a soulagé. Bataille nous a conté des anecdotes amusantes. Pendant que je l'écoutais, je ne pensais plus aux trois fois maudites affaires !
Le temps revient à la pluie : le ciel est grisâtre et sans un nuage! Allons î encore de la patience !...
Croisset, jeudi, 6 heures, 15 juillet 1875.
J'ai été un peu étonné ce matin, pauvre Caro, de ne pas voir dans ta lettre l'annonce de ton retour. Sera-ce pour samedi ? Je serai plus instruit demain, sans doute? Mon existence se passe à espérer le lendemain!
Enfin, espérons qu'à la fin de la semaine prochaine les Suédois se décideront à signer un arrangement î Mais l'arrangement conclu (en admettant qu'il le soit), avec quoi Ernest pourra-t-il travailler? N'est-ce pas reculer pour mieux sauter?
Demain, j'irai dînera Rouen chez Lapierre, à pied, par le bord de l'eau; ça me fera une promenade.
Ce M. Sabatier qui doit épouser Frankline est un ami de Georges Pouchet. Tu dois être contente en pensant que ton amie habitera Paris. Que va devenir la pauvre mère Grout? Comme je la plains!
Enfin, voilà la pluie qui cesse et le soleil se mon-
LETTRES DE G. FLAUBERT A SA ÎNIÈCE GAHOLINE 345
(reî II brille sur l'eau; les voiles blanches passent doucement. C'est exquis ! Et songer que bientôt, peutêtre, il faudra quitter tout cela! Je ne peux pas m'habituer à cette idée! Nous en causerons la semaine prochaine.
Ah î oui. pauvre fille, je souffre, et plus que je ne saurais dire. Hier au soir, pourtant, j'ai passé deux heures autour de Bouvard et Pécuchet, Je n'ai rien fait, mais eifin je me suis pccupé d'autre chose que des affaires!
Tu es bien gentille, toi, pleine de raison et de tendresse! Tu fais bien de m'aimer, du reste. Je mérite de Tètre, vrai!
Allons ! à samedi, sans doute. Laisse là ton emménagement et viens embrasser
Vieux.