CCLXVIII
Vendredi, 5 heures, 16 juillet 1875.
... Est-ce demain que tu reviens, pauvre fille? Tu dois être brisée par le déménagement, et à la fatigue physique s'ajoutent toutes ces angoisses ! Ah ! chère Garo, moi qui aurais tant voulu te voir heureuse! Quelle blessure à ma tendresse que votre ruine ! Je ne peux pas me fourrer ça dans la cervelle! Quelquefois je parviens à l'oublier pendant quelques minutes, puis c'est comme un coup de poignard qui revient.
Allons! ne gémissons plus! Je vais m'habiller et m'acheminer tout doucement par le bord de l'eau jusqu'à Saint-Sever.
Demain matin, j'espère avoir une lettre m'annonçant ton arrivée tout au moins pour dimanche.
Il nous faut attendre encore huit jours pour savoir le
résultat du voyage de Winter. Ce sera juste la fin du mois. Sera-t-il encore temps?
A bientôt, pauvre chère fille. Je t'embrasse très fort.
Ton vieil oncle.
(.CLXIX
17 juiUet 1875.
Je n'ai rien du tout à te dire, ma pauvre fille, si ce n'est que je f attends demain soir bien impatiemment, car mes journées sont de plus en plus longues. Quelle solitude ! et quelle tristesse ! Enfin, je vais te revoir.
L'embrassade sera bonne. Ça sera toujours cela de pris sur l'ennemi, c'est-à-dire sur l'ennui.
Et la pluie recommence !
Enfin, dans quelques heures tu seras là.
Ton Vieux.
Si quelquefois tu t« trouvais retardée, envoie-moi un télégramme. Mais non, ne me fais pas cette fâcheuse surprise.
Concarneaii, hôtel Sergent, samedi, 3 heures, 18 septembre 1875.
Ma chère fille.
Tu as dû recevoir de moi un télégramme jeudi, dès mon arrivée? J'en attends un d'Ernest aujourd'hui. Il m'avait promis de m'en envoyer un pour me dire que la liquidation était déclarée ! La poste arrive ici à 3 h. 1/2,
et le départ a lieu à 8 heures du matin. Pour que j'aie tes lettres le lendemain,, il faut que tu les mettes à la boîte par le bateau de 9 heures; les miennes ne t'arriveront guère qu'à trois jours de date.
Je voulais t'envoyer une description de l'endroit où je me trouve^ Mais je tremble de plus en plus. J'ai beaucoup de mal à écrire matériellement, et les sanglots m 'étouffent. Il faut que je m'arrête. Quand donc cela finira-t-il ? Ah ! le chagrin me submerge, ma pauvre enfant ; mon cœur est plein et pourtant je ne trouve rien à te dire.
Mes compagnons Pennetier- et Pouchet sont fort aimables. Nous prenons tous les jours des bains de mer ensemble.
4" heures.
Ta lettre de jeudi m'amve et me fait beaucoup de bien. Pauvre Caro, comment peux-tu me recommander de ne pas penser à toi! Je ne fais que ça, malheureusement.
Je crois cependant que Goncarneau me fera du bien, ou du moins je veux l'espérer.
Ma faiblesse nerveuse m'étonne moi-même et m'humilie. Mais enfin je ne t'afflige plus parle spectacle de ma tristesse. Tu as assez de la tienne, pauvre enfant.
Oui, les deux jours passés à Deauville ont été durs, mais je me suis bien conduit : j'ai eu la force de dissimuler ce que j'éprouvais. Beaucoup de choses que je revois ici réveillent les souvenirs de mon voyage de Bretagne et ne me rendent pas gai.
.1. Mon oncle était allé passer « un mois ou deux » à Goncarneau, près de son ami le naturaliste George Pouchet, pour « reposer » un peu « sa pauvre cervelle endolorie ». (Voir Correspondance, pp. ^15 et siiiv.).