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Le docteur Pennetier, directeur du Muséum de Rouen

3i8 LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE

Je me fais des raisonnements; je me dis que l'avenir sera peul-être bon, mais j'ai un fond de désespoir qui me remonte à la gorge bien vite. Ah ! que je voudrais écraser mon cœur sous mes talons. Voyons ! calmons-nous.

Ton époux n'est pas fort sur les itinéraires. 11 s'était trompé pour le bateau de Trouville et il a manqué me faire passer en route pour venir ici vingt-quatre heures de plus qu'il ne le fallait. J'ai été de Lisieux au Mans où j'ai pris le train de Brest, à 1 heure de nuit. A Redon j'ai pris le chemin de Lorient et je me suis arrêté à Rosporden à 10 heures du matin; j'en suis reparti à 2 heures et à 3 heures j'étais ici. La vue des bonnets de femmes m'a fait plaisir et je me suis retrouvé diins une auberge du bon vieux temps avec une sensation de rafraîchissement. Cela vous sort de la banalité des hôtels, et de l'éternel garçon en habit noir couvert de taches. J'ai passé la nuit de mercredi à regarder la lune : elle courait aussi vile que le wagon, derrière les arbres qui bordaient la route. Heureusement je n'avais personne à côté de moi. Tout mon voyage s'est passé sans désagrément, mais non sans fatigue, car je suis arrivé ici brisé et crevant de sommeil et de faim.

Mme Sergent est au niveau de sa réputation. J'ai une très jolie chambre donnant sur le bassin. Ah î si je pouvais me remettre au travail! Mais... tant que je ne saurai pas à quoi m'en tenir sur ce qui nous restera, je n'aurai aucune liberté d'esprit. Il y a de l'espoir, et un grand espoir, du côté de M. Delahante. Si cette affaire-là réussissait (l'achat de la scierie par une compagnie du chemin de fer), ce serait bien bon !

J'écrirai à Ernest un de ces jours. Ne le décourage pas, le pauvre garçon ! car il n'a pas d'autre conduite à tenir que de remonter son établissement. Plus tu m'écriras souvent, plus tu me feras plaisir.

LETTRES DE G. FLAUBERT A SA iMÈCE CAROLINE 34U

Adieu, mon pauvre Caro. Je t'embrasse bien tendrement.

Ton Vieux.

GCLXXI

Concarneau, mardi, 4 heures, 23 seplembre 1875.

Ta letlre de dimanche m'arrive, mon Caro : tu vois quel temps il nous faut pour correspondre. Comme je tremble! je suis obligé de m'arrèter à chaque lettre : c'est le résultat de mes petites émotions.

Depuis samedi j'ai attendu anxieusement le télégramme promis par Ernest, et si je navals pas eu ta lettre de tout à l'heure, je t'en aurais envoyé un. J'ai beau faire de grands efforts pour ne pas songer à Tavenir, cela m'est impossible. Je me demande sans cesse « Comment vivrons-nous? puisque tous nos revenus et au delà sont engagés? » Cette préoccupation me ronge comme un cancer. Tu me dis de ne pas songer au passé. A quoi veux-tu que je songe? à l'avenir! Il est si triste qu'il m'épouvante !

Relativement, cependant, je me sens beaucoup mieux. Je n'ai plus d'étouffements et les accès de larmes sont plus rares; je dors et mange bien. Mes compagnons (qui sont fort aimables) prétendent que j'ai déjà engraissé. Tous les jours je prends un bain de mer. Hier nous avons été voir un Pardon, aux environs (à Pont-Aven). Aujourd'hui j'ai passé tout l'après-midi au Vivier, où j'ai vu deux homards changer de carapace.

Tantôt à midi, Pouchet et moi, nous avons envoyé h M. et Mme Sabatier un petit mot d'affection par le télégraphe. Il leur sera parvenu avant la visite que tu dois

leur avoir faite : de cette maîiière-là tu auras eu de mes nouvelles. Concarneau est un charmant pays. Quelles bonnes vacances j'y passerais si j'avais l'esprit libre et le cœur desserré. Tout m'y rappelle le Trouville du bon vieux temps.

Si je n'avais pas de difficulté matérielle à écrire, je t'en ferais une description. Quand mes pauvres nerfs seront-ils un peu raffermis ? Ah ! ton pauvre vieux bonhomme d'oncle est bien démoli, ma chère enfant. Ma lettre ne partira que demain matin, à 8 heures, et ne doit pas t'arriver avant après-demain jeudi, dans l'après-midi. Ainsi je ne puis avoir de réponse à cette lettre avant dimanche, à 4 heures du soir! Dis-moi si je ne me trompe pas dans mon calcul.

Julio s'est-il consolé de mon absence? Donne-lui un baiser sur le front, de ma part.

As-tu repris la peinture?

J'ai rêvé de Groisset toute la nuit dernière.

Ma pensée ne vous quitte pas.

Adieu, pauvre chat, je t'embrasse tendrement.

Ton Vieux.

CGLXXII

Concarneau, samedi, 3 heures, 26 septembre 1875.

Sera-ce aujourd'hui que je vais avoir une lettre de ma pauvre fille?

J'ai beau regarder les poissons du vivier, puis la mer^ et me promener et me baigner, tous les jours la préoccupation de l'avenir ne me quitte pas. Quel cauchemar. Ah! ton pauvre mari n'était pas né pour faire mon bonheur. Mais n'en parlons plus : à quoi bon? Je

t'assure que je suis bien raisonnable. J'ai même essayé de commencer quelque chose de court, car j'ai écrit (en trois jours !) une demi-page du plan de « la légende de Saint Julien l'Hospitalier ». Si tu veux la connaître, prends V Essai sur la peinture sur verre de Langlois^ Enfin, je me calme, à la surface du moins ; mais le fond reste bien noir.

Je mène une petite vie douce et abrutissante. Coucher avant 10 heures, lever vers 8 ou 9. Je ne fais rien du tout et mon oisiveté ne me pèse plus. J'arrive souvent à ne plus songer à rien. Ce sont les meilleurs moments.

Mes fenêtres donnent sur une place au delà de laquelle se trouve le bassin. Les fortifications du vieux Concarneau (un mur crénelé avec deux tours et un pontlevis) s'étendent par derrière. Je vois tout le quai en enfilade, et les petits bateaux qui pèchent la sardine. Tantôt j'ai passé une heure à les regarder rentrer, puis j'ai fait un somme sur mon lit. Le réveil n'est jamais gai. Quand la réalité me reprend, quel pincement î

Pennetier nous a quittés avant-hier et je reste seul avec le bon Pouchet que j'envie profondément. Comme il est d'aplomb! Moi, je me sens déraciné et roulant au hasard comme une algue morte.

Mais je veux me forcer à écrire Saint Julien. Je ferai cela comme un pensum pour voir ce qui en résultera.

Le séjourde Concarneau apour moi deux inconvénients: l'odeur de la sardine qui vous empoisonne, et la toux, le graillonnement horrible d'un voisin qui habite une chambre près de la mienne. Quant à ma santé physique, elle est très bonne.

Il va être bientôt 4 heures. J'attends la poste pour continuer mon épître.

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