Collectionneur el critique d'art
suis passablement ennuyé pendant quatre jours. Cette solitude ne m'a pas été bonne. Je viens même de déchirer une lettre à toi où je m'épanchais trop.
Aujourd'hui, d ailleurs, il fait de l'orage et j'ai mal à la tête. Enfin, ça ne va pas.
Lis dans la légende dorée l'histoire de saint Julien l'Hospitalier. Tu Tas mal comprise dans Langlois (où, elle est pourtant bien racontée?).
Tu peux reprendre les Buffon. Mets aussi de côté pour l'emporter à Paris les Légendes pieuses du moyen âge de Maury. C'est un petit in-8 broché en bleu qui se trouve en face des Buffon.
Malgré tes conseils, je ne peux pas arriver à V « endurcissement », ma chère fille. Ma sensibilité est surexcitée; j'ai les nerfs et le cerveau malades, très malades, je le sens... iVllons! bon! voilà que je vais recommencer à me plaindre, bien que je ne veuille pas f affliger. Je me borne à relever ta comparaison du « rocher ». Apprends donc que les vieux granits deviennent quelquefois des couches d'argile. J'en ai vu ici des exemples que Pouchet m'a montrés. Mais tu es jeune, tu as de la force, et tu ne peux me comprendre, malgré toute ta tendresse.
Tu ne m'as pas parlé du mariage de Frankline?
Ma lettre est-elle assez bête, hein ? elle me ressemble, « Le style c'est l'homme même ». Mais je t'écris aujourd'hui parce que, autrement, tu n'aurais pas de mes nouvelles avant lundi. Comme aujourd'hui je suis très noir, je m'arrête là, me bornant à t'embrasser bien tcnilrcment.
Ton Vieux.
Samedi, 6 Jieures, 2 octcrbre 1875
Pouchet est revenu hier, et aujourd'hui il m'a donné deux leçons d'histoire naturelle en disséquant devant moi, avant le déjeuner, une raie, et après le déjeuner, un mollusque Mdeux qu'oii appelle « lièvre de mer ». Après quoi, j'ai fait un somme de deux heures sur mon lit, car je m'étais fort empiffré avex3 un tourteau, et Monsieur était complètement abruti. L'ordinaire de l'auberge Sergent est surabBndant : il y a à tous les repas s-ept ou huit plats, parmi lesquels figurent toujours de k salicoque et du homard. Si ton pauvre mari était ici, comme il se régalerait !
Le temps est devenu froid; il faut mettre les habits d'hiver, et nous ne nous baignons plus.
Et loi, pauvre fille, comment vas-tu? Tu m'écris des lettres tendres et morales, mais sans aucun détail sur ton existence. As-tu repris ta chère peinture? etc. .Demain, j'écrirai plusieurs lettres; puis, lundi, je veux me mettre à écrire Saint Julien riIospitalie7\
Que va faire Ernest, maintenant? Il ferait bien de se reposer un p^u. Pourvu qu'aucun de vous deux ne tombe. malade, apifès toutes cesémotions ! Je ne t'ai pas dit que je suis un traitement pouT mon front; mais, jusqu'à présent, je ne m'aperçois pas qu'il y ait ga^and changement.
Je t'embrasse bien fort.
Ton vieil oncle qui t'aime.
Concarneau, jeudi, 2 heures, 9 octobre 1875.
Mon pauvre loulou.
Si je n'avais pas eu peur de t'^nnuyer par la fréquence de nmes épîtres, je f aurais répondu tout de suite dinianche soir pour te remercier du petit brin de clématite. Cette attention m'a été au cœur, et j'ai pleuré bien doucement en songeant à notre pauvre vieille. Tu ne pouvais pas imaginer quelque chose qui me fût plus agréable.
Tu me parais « sublime y> de résolution et de sagesse. J'approuve tes beanx plans de travail . Que ne puis-je l'imiter! Cependant, j'ai écrit à peu près une page de Saint Julien rHospitalier; mais le fond du bonhomme continue à n'être pas gai.
Je vais envoyer, tantôt ou demain, une lettre à ton mari, pour lui adresser quelques questions d'affaires., car tu ne m'en parles jamais, et l'aveiiir, quoi que je fasse, me tourmente. Ça me revient de temps à auti^, comme un mal de dents.
Croirais-tu que, presque toutes les nuits, je rêve Croisset, ou quelques-uns de mes amis morts? Cette nuit, c'a été Feydeau. Le passé me dévore, et tu me parles de « vie nouvelle » à commencer. Mais, ma pauvre enfant, à mon âge, on ne recommence pas : on achève, ou plutôt on dégringole. Hier, j'ai fait une promenade en bateuu, charmante. La mer était comme un lac, la température chaude et le soleil splendide. Pendant deux heures Se suite je me suis oublié. Dieu
merci ! J'ai passé beaucoup de temps, couché à plat ventre sur Therbe d'un îlot, à regarder les vagues rebondir dans les rochers, et les mouettes voler dans le ciel. La rade était couverte de petits bateaux qui s'en revenaient de pêcher des sardines, et le croissant de la lune est apparu, blanchissant tout un côté de l'horison. Comme cela te ferait (ou plutôt vous ferait) du bien (à tous les deux) de venir passer ici quelques jours ! On n'y a jamais froid; c'est un clignât méridional, sans doute à cause du « Gulf stream » qui chauffe le rivage. Les grenadiers et les camélias poussent en pleine terre, comme aux îles Borromées, et on porte encore les vêtements d'été !
Ce doit être lundi que vous vendez le mobilier de Pissy? Après quoi, vous ne serez pas longtemps sans doute à vous diriger vers Paris? Gomment l'hiver va-t-il se passer? Dis à Emile qu'il n'oublie pas' de remporter ma pelisse.
Pouchet ne s'en ira pas d'ici avant le 8 ou le 10 novembre. S'il y passait un mois de plus ou tout l'hiver, je resterais avec lui, car je redoute le séjour de la capitale.
Tu as donc toujours tes affreuses migraines, ma pauvro Garo !
Je ne fermerai ma lettre qu'à 5 heures, après la poste, car peut-être en aurai-je une de toi.
Un bon baiser sur chaque joue.
Ton Vieux.
5 heures.
Il faut que je t'embrasse bien fort pour la bonne lettre que je reçois. Elle est bien intime, charmante et douce; enfin, elle te ressemble.
Tâchons de nous habituer à notre sort, sans perdre l'espoir qu'il changera.
Encore un bon baiser, pauvre chère fille.
CGLXXVI
Concarneau, lundi soir, 12 octobre 1875.
Un mot seulement, pauvre loulou. J'ignore ton adresse, ou plutôt notre adresse à Paris. Quel est le numéro ? Mais tu seras sans doute partie quand cette lettre arrivera au pauvre Croisset.
Lis ce que la mère Sand m'écrit sur lui (Croisset) : « Si ce n'était pas au-dessus de mes moyens, je l'achèterais et tu y passerais ta vie durant. Je n'ai pas d'argent^ mais je tâcherais de placer un petit capital. Répondsmoi sérieusement, je t'en prie; si je puis le faire, ce sera fait^ »
Hein? qu'en dis-tu ?
Ça m'ennuie de te savoir toujours assaillie de migraines ! Il faut aller voir un médecin ; mais je crois que le meilleur remède serait une meilleure fortune.
Je me suis, hier, promené pendant trois heures. Aujourd'hui, il pleut et il fait froid; j'ai travaillé tout l'après-midi, pour faire dix lignes ! mais je n'en suis plus à me désespérer. Espérons que la « surface » (comme tu dis) deviendra décente.
Un bon baiser sur chaque joue.
Yieux.
CGLXXVII
Coiiiarneau, dimanche, 5 heures, 19 octobre 1875.
Eh bien ! ma pauvre fille, commences-tu à te reconnaître un peu dans ton logement? Combien de kilo-