Femme de Jules Sarideau, romancier
Paris, mai 1862.
A lire tout haut, la main gauche sur le cœur et la droite levée en l'air, pour punir la jeune personne :
Mon bibi,
Je te renvoie une lettre adressée à Jane. Sans doute que tu lui en as envoyée une qui m'était destinée. (( Nous sommes bien légers! bien légers! »
Pour réparer ton étourderie tu devrais m'envoyer une longue lettre, me donnant des nouvelles de ta bonne maman, de ta personne et de Croisset.
Je deviens décidément sc'/i^iA; eibedolle. Croirais-tu que je m'ennuie de la campagne et que j'ai envie de voir de la verdure et des fleurs. J'en rougis de honte. Voilà la première fois de ma vie que ce sentiment épicier surgit de mon àme.
Il m'est impossible de continuer mes corrections de Salammbô. Le cœur me saute de dégoût à la vue de>mon écriture. J'attends Monseigneur avec impatience. Il sera ici avant huit jours. Je lui écris d'avancer son voyage si cela se peut.
Duplan m'a payé hier à dîner et m'a ensuite régalé du spectacle. Je dîne demain chez Mme Cornu*.
1. Femme du peintre Sébastien Cornu, fiUeuIe de la reine Hortense, amie d'enfance de l'empereur Napoléon III. Elle recevait beaucoup d'artistes et d'hommes de lettres; elle avait son francparler avec l'empereur, osait le critiquer ; pendant quelque temps elle cessa de le voir, blâmant le coup d'État. Il envoja rechercher Hortense. Son influence sur son impérial ami était d'autant plus grande qu'elle ne lui demanda jamais rien pour elle-même et qu'elle désira toujours rester dans l'ombre.
Je vais me mettre à te faire du programme. Adieu, ma chère petite Garo. Embrasse ta bonne maman pour moi et soigne-la bien.
Ton vieil oncle.
Paris, 19 mai 1862.
Ma chère Lilinne,
Merci de ta gentille lettre. Je devrais y répondre par une fort longue, mais, sérieusement, je suis fort occupé. Ma copiste me met en fureur. Je devais tout avoir demain et je n'ai encore que quatre-vingts pages. Ce sera bien heureux si le manuscrit entier est recopié à la fin de la semaine. Je vais ou j'envoie tous les jours dans son établissement. Bref, j'espère que le galop de ce matin ayant produit quelque elfet, dans huit jours je baiserai à mon aise tes bonnes joues.
Monseigneur lit sa pièce demain à Fournier, à 8 heures du matin. Mais on prétend que ledit Fournier^ va faire faillite.
Je suis en train de lire le dernier des quatre volumes des Misérables nouvellement parus. Je vous les apporterai.
Nous avons hier dîné chez Mme Cornu, et mercredi nous dînons avec les Bichons ^