‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 126 sur 160 · Hyacinthe Lai? lois · texte numérisé non relu

Hyacinthe Lai? lois

2. Mère de son am Alfred Lepoittevin et grand-mère de Guy de Maupassant.

que je n'ai jamais eu. Je voudrais être vache pour manger de l'herbe.

J'ai lu la correspondance de Balzac. Eh bien, c'est pour moi une lecture édifiante. Pauvre homme ! quelle vie ! comme il a souffert et travaillé ! Quel exemple ! Il n'est pas permis de se plaindre quand on connaît les tortures par où il a passé, et on l'aime. Mais quelle préoccupation de l'argent! et comme il s'inquiète peu de l'Art! pas une fois il n'en parle! Il ambitionnait la Gloire, mais non le Beau. D'ailleurs que d'étroitesses! légitimiste, catholique, collectivement rêvant la députation et l'Académie française! Avec tout cela, ignorant comme un pot et provincial jusque dans la moelle : le luxe l'épate. Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott.

J'aime mieux la correspondance de Voltaire. L'ouverture du compas y est autrement large !

Je suis bien aise que tu te plaises au cours de Claude Bernard. Quand tu voudras faire sa connaissance, rien de plus facile. En te recommandant de mon nom, je suis sûr qu'il t'accueillera très bien.

C'est une joie profonde pour moi, mon pauvre loulou, que de t'avoir donné le goût des occupations intellectuelles. Que d'ennuis et de sottises il vous épargne! Chez toi d'ailleurs le terrain était propice et la culture a été facile. Pauvre chat! comme je t'aime et que j'ai envie de t'embrasser. Quelles bavettes nous taillerons quand nous nous reverrons.

Je viens de recevoir le divin gingembre; ça c'est une attention, et de plus un bon paquet de tabac, autre douceur ! Donc double remerciement. A 6 heures et demie je vais voir arriver ce bon Valère. Julie me charge de te souhaiter la bonne année.

Tu devrais bien prendre du papier plus grand.

Adieu. Je vous embrasse tous les deux el toi cent fois» m;i pauvre chère fille.

Ta vieille Nounou.

Croisset, dimanche, 2 heures, 2 janvier 1877.

Mon loulou,

J'ai été fort inquiet de n'avoir pas de tes nouvelles, car ta lettre de jeudi ne m'est arrivée qu'hier. Avec ma belle imagination, je me figurais les choses les plus sinistres et, tous ces jours-ci, le facteur n'est arrivé qu'entre 2 et 3 heures de l'après-midi! Hier matin, j'ai été trois fois sur le quai pour le voir venir. Enfin, j'ai eu ta bonne petite lettre !

Sans doute tu as vu le bon Laporte et il t'aura conté ses tristes affaires? Elles m'ont navré! Le pauvre garçon a eu un mot exquis, après me les avoir dites : « C'est un rapport de plus entre nous deux ». Comme s'il était content de sa ruine, qui le fait me ressembler.

Un peu avant son arrivée, j'avais eu la visite de Juliette et de son fils, qui ont beaucoup insisté pour que j'aille dîner à l'Hôtel-Dieu.

... Le jour de l'an, |90i^r ne pas faire la bête, vers 5 heures, je me suis acheminé à pied vers Rouen; le mont Riboudet m'a paru plus lugubre que jamais ! Au coin du jardin de ma maison natale, j'ai retenu un sanglot et je suis entré. J'avais pour commensaux un M. X..., ancien bourgeois de Rouen, avec sa femme com-

plèlement sourde, et son fils, un serin, membre du barreau de Paris. De plus, l'inévitable Z..., qui a été le joli cœur de la société. Mon frère n'a pas dit un mot ! il est d'une tristesse farouche, d'une irritabilité nerveuse excessive, et en somme très malade, selon moi...

Juliette (que j'ai trouvée très gentille) m'a dit que ses parents lui en voulaient toujours de ce qu'elle habite Paris. Je te donnerai d'autres détails sur ce repas, lequel était archi-luxueux.

Décidément, je suis amoureux de la mère Grout l Toute la famille était réunie, mardi, quand j'ai été voir Frankline et lui remettre le Balzac. On n'imagine pas une chose plus charmante que la manière dont elle regardait ses enfants et caressait la main de son fils ! j^'en étais attendri jusqu'aux moelles.

Après quoi j'ai été au cimetière...

Puis diner chez les Lapierre. Mes anges sont bien futiles! Je crois qu'elles aiment en moi l'homme; mais, quant à l'esprit, je m'aperçois même que souvent je les choque, ou que je leur parais insensé. Tout cela m'a fait perdre deux jours! Néanmoins, je compte avoir fini ma deuxième partie d'aujourd'hui en quinze; je préparerai la troisième, puis tu me reverras, car il m'ennuie beaucoup de ma pauvre fille. Je tâche de n'y point songer. Mon départ est fixé pour le 3 février, au plus tard.

Zola m'a écrit, au nom de tout le petit cénacle, une lettre très aimable. Je lui gâte son hiver. On ne sait plus que faire le dimanche. Dans le dernier dîner, ils ont porté un toast en mon honneur.

Puisque tu fais des visites, va donc voir ce pauvre Moscove : il t'en sera reconnaissant et ce sera une bonne action, puisqu'il est malade.

Quel est ton rêve à propos de Claude Bernard!...

Et tu n'as pas encore lu la Prière à Minerve de

Renan? Cela me choque. Il me semble que mon élève devrait faire les lectures que je lui prescris, Sabatier ne partage pas absolument mon enthousiasme. Tant pis pour lui !

Voici un verset d'Isaïe que je me répète sans cesse, et qui m'obsède, tant je le trouve sublime : « Qu'ils sont beaux sur les montagnes les pieds du messager qui apporte de bonnes nouvelles ! » Creuse-moi ça, songes-y î Quel horizon ! Quelle bouffée de vent dans la poitrine!

Du reste, je suis perdu dans les prophètes.

Adieu, pauvre chat. Deux bons baisers de

ïa Nounou qui te chérit.

Croisset, vendredi, 5 heures, 11 janvier 1877.

Maintenant, pauvre chat, embrassons-nous !

... Ma deuxième partie sera achevée dans trois ou quatre jours; donc, au 3 février, le plan de la dernière sera bien développé, et peut-être en aurai-je écrit la moitié?

Il est vrai que je travaille sans discontinuer, à table et dans mon lit, car je ne dors presque plus du tout...

Après une pioche aussi violente que celle où je suis plongé (car, depuis un an, sauf quinze jours au mois de septembre. Monsieur a été dans une création permanente), je serai bien aise de prendre « alittle entertainmenl ». Donc, préparez-vous à me combler de douceurs, et surtout à avoir de bonnes mines ! II faudra être folichon pour récréer Vieux. Je tâcherai de ne pas m'impâtienter à propos de la cuisinière ; mais je redoute d'avance le tapage des voitures ! Le silence absolu qui m'entoure est, je suis sûr, une grande cause d'exaltation

intellectuelle. Pour que rimagination soit libre, il faut ne sentir aucun poids sur soi.

Tu continues toujours à te livrer à la physiologie. Très bien ! Ma joie serait de te voir enfoncer « un bon docteur », ce qui ne sera pas difficile, dans quelque temps, ces messieurs étant généralement d'une ignorance crasse. Voilà la vraie immoralité : l'ignorance et la bêtise; le diable n'est pas autre chose. Il se nomme Légion.

Je m'étonne que tu n'aies pas compris la grandeur et la vérité de ^a Prière à Minerve! Elle résume l'Homme intellectuel du xix' siècle. Quant au reste de l'article, ce n'est que bien, et encore? La vie manque à ses souvenirs; on ne voit pas les personnages. Ton observation sur saint Paul n'est pas juste, car Renan ne dit rien qui ne soit parfaitement historique.

« Le Dieu inconnu » est une ânerie de l'apôtre, révérence parler.

Tâche, maCaro, de m'écrire un peu plus longuement : tes lettres sont ma seule distraction.

C'est le 26 courant la fête de saint Polycarpe. Je le fêterai mentalement, étant un autre

SAINT moi-même, et qui te bécote.

CCGV

Croisset, mercredi soir, 11 heures, 17 janvier 1877.

Oui, ma pauvre fille, vous m'avez fait passer deux ou trois mauvais jours. Tache qu'ils ne se renouvellent pas. Parlons d'abord des choses embêtantes.

Laporte est venu aujourd'hui, il est décidé, s'il ne

trouve rien, à 'rester (quand même) à Couronne et à y vivoter n'importe comment pour ne pas quitter sa maison : ce que je comprends parfaitement; à un certain âge le changement d'habitude, c'est la mort.

Il venait de me quitter que Lapierre est venu. Pendant deux heures et demie j'ai pris des notes qu'il me dictait sur une dame, à propos d'un roman inspiré par lui le jour que nous avons été ensemble au Vaudreuil. La conclusion que f avais imaginée, se passe maintenant! j'avoue que cela m'a flatté. J'avais préjugé que la dame finirait par un mariage riche et catholique. C'est ce qui se conclut présentement. Voilà une preuve de jugement, hein ?

Aussi nai-je rien fait de toute la journée! ce dont j'enrage, car je voudrais bien avoir tout fini pour le 15. Quand j'arriverai à Paris il ne me restera que le grand morceau final, sept ou huit pages ! Donc, il me sera impassible d'être à Paris avant le 3. Tant pis pour Mme Régnier. (( Tout pour les dames», ça se dit. Mais «l'art avant tout », ça se pratique.

Ce matin, j'ai eu une conversation exquise avec Mamzelle Julie. En parlant du vieux temps elle m'a rappelé une foule de choses, de portraits, d'images qui m'ont dilaté le cœur. C'était comme un coup de vent frais. Elle a eu (comme langage) une expression dont je me servirai. C'était en parlant d'une dame : « Elle était bien fragile... orageuse même! » Orageuse après fragile est plein de profondeurs.

Guy m'avait envoyé un article de lui sur la poésie française au xvr siècle, que je trouve excellent.

Pourquoi méprises-tu les portraits de tes Ancêtres? Ils s'abîment au grenier, je vais les accrocher dans le corridor. Premièrement, ça fera un peu de couleur, et puis ils sont si naïfs que ça vous enlrahie dans des rêveries historiques, lesquelles ne manquent pas de charme...

Maintenant, mon Caro, il ne faut pas se coucher, mais se mettre au Festin de Machserous ! ce sera un fort (( iiueuloir », comme disait mon pauvre Théo.

Écris-moi de vraies letttres.

Ta vieille Nounou.

Croisse!, dimanche, 2 heures, 21 janvier 1877.

Je suis en train d'appendre aux murs les portraits de tes aïeux (Voir Hernani, acte III, scène YI), et j'ai pour m'aider, le fils Senard ^ comme page espagnol.^.

A propos de portraits, j'ai envie de mettre la miniature de mon grand-père Fleuriot au coin de ma cheminée, sous la petite photographie représentant ton profil napoléonien que j'aime tant, mon cher loulou! Je me fie à tes connaissances picturales pour savoir si on peut la réparer, et si ce serait cher ? Tes relations artistiques te permettent de faire cela, à bon compte.

Je me suis promené deux heures à Canteleu avanthier. Il faisait tellement beau qu'à un moment j'ai défait ma douillette d'ecclésiastique, je suis resté en gilet, adossé contre les barreaux de défunt « Lhuintre fils aîné ». Tout à l'heure j'ai marché une grande heure dans le jardin et dans les cours, en contemplant la diversité des feuillages et en humant le brouillard, avec délices.

Monsieur est entré ce matin dans son lit à 5 heures, n'était pas endormi à 6 et fut réveillé à 9 par cette fin

Page 1