Menuisier
de phrase « ...un sultan des bords de TEuphrate. des marins d'Éziongaber! »
Maintenant, ma chère fille, d'ici à mon départ je ne t*écrirai que de courts billets. J'en suis à compter les minutes. Je voudrais tant livrer Hérodias au Moscove le 15 février! Nous verrons s'il tiendra sa parole? Au moins, n'aurai-je aucun reproche à me faire.
Mais il faudra se délasser un peu à Paris. V exige : bons vins, jolies liqueurs, aimables sociétés, argent de poche, figures hilares et joyeux devis.
Il n'y a qu'une seule chose que je ne réclame pas, c'est la tendresse de ma Caro, étant sûr de l'avoir.
Ta vieille Nounou.
Je suis très content de Chevalier, il ne m'agace pas les nerfs. Lpin de là, il est de relations agréables. C'est pour moi la qualité principale dans Autrui. On ne la possède pas.
GCCVII
Croisset, nuit de mercredi, 25 janvier 1877.
Chérie,
Merci du billet de ce matin. J'en avais besoin et je n'ai pas entretenu de danseuses, cet hiver! Mes étrennes ne furent pas sardanapalesques. Je ne t'ai pas dit que depuis votre départ je suis dans un supplice permanent, à cause du bois! Si bien que souvent, la nuit, j'ai passé des heures la fenêtre ouverte, mon feu s'él oignant, quand il ne fume pas! Ce sera un des agréments de Paris que
LETTRES DE G. FLAUBERT A SA INIÈGE CAROLIINE 407
d'avoir d'autre bois! Ai-je juré et tempêté! Hier, j'en étais vraiment malade.
Et voici le moment de nous revoir qui approche, mon pauvre loulou! tant mieux!
Lundi ou dimanche j'espère n'avoir plus que cinq pages! Nous verrons si le Moscove sera actif?
Je viens de l'inviter à dîner pour dimanche 4 février. Prie de ma part Mme Régnier de venir; je n'ai pas le temps de lui écrire, et convie également à « cette petite fête de famille » mon élève Guy le Chauve.
J'ai écrit à Masquillier pour avoir un costume de chambre et au sieur Prout pour qu'il me fasse des pan^ toufles; car je suis en guenilles et ma fameuse nièce me repousserait si j'arrivais en chaussons de Strasbourg. Mais je voudrais savoir si :
1° J'ai là-bas, dans ma chambre : un frottoir de peau;
2" Des éponges?
3° 11 me faudrait d'autres cravates blanches? les miennes sont trop démodées. De petits rubans me semblent mieux?
Tu peux tout arranger! Maintenant ce ne sera pas. long.
Valère doit aller vous voir demain.
Il couchera ici d'aujourd'hui en huit.
Adieu, pauvre chat. Je t'embrasse bien fort.
Nounou ou la Perle des oncles.
P.-S. — Dernier mot de Mamzelle Julie : « C'est nous qui ramouvons les connaissances du vieux temps! »
408 LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NlECE CAROLINE
CCGVIII
.Dimanche, 1 heure, 28 janvier 1877.
Loulou.
Je viens d'expédier mon pantalon au chemin de fer, mais je ne comprends pas que Masquillier ait besoin d'un modèle, puisqu'il me fait des pantalons de ce genre-là depuis trente-cinq ans, environ?
Je me suis commandé des pantoufles en velours chez. Prout. Quand elles arriveront, daigne me faire des bouffe t tes, tu seras bien gentille.
Achète-moi deux éponges de géant, de Teau de Cologne, de l'eau dentifrice et de la pommade ou plutôt de l'huile qui sent le foin (rue Saint-Honoré?).
De plus : commande-moi quatre paires de gants gris perle et deux de Suède à deux boutons. Il me semble qu'on pourrait accrocher la tète de renne dans ma salle à manger, entre les deux portes...
Si Mme Régnier ne peut venir dimanche prochain (ou même si elle le peut), invite Georges Pouchet (à son défaut, je ne vois que Frankline et son époux.)
Je suis malade de la peur que m'inspire la Danse de Salomé! Je crains de la bâcler? Et puis, je suis à bout de forces. Il est temps que ça finisse, et que je puisse dormir. Il me restera encore deux ou trois pages quand tu me verras. J'ai besoin de contempler une tête humaine fraîchement coupée.
Je t'embrasse en tombant sur les bottes.
Vieux.
Nuit de mercredi, 7 juin 1877.
Ma chérie,
Je crois que Tair de Croisset te fera du bien et qu'il est temps pour ta santé de humer la campagne. On est si tranquille ici ! Ça vous remet le système ! Et enfin j'y travaille ! Bouvard et Pécuchet sortent des limbes, de plus en plus.
Depuis deux jours, j'ai fait une excellente besogne. Dans de certains moments, ce livre m'éblouit par son immense portée. Qu'en adviendra-t-il ? Pourvu que je ne me trompe pas complètement et qu'au lieu d'être sublime, il ne soit niais? Je crois que non, cependant! quelque chose me dit que je suis dans le vrai ! Mais, c'est tout l'un ou tout l'autre. Je répète mon mot : « Oh! je les aurai connues, les affres de la littérature ! y>
Clémence déploie une grande activité, et ma petite cuisinière est douce comme un mouton.
J'irai vendredi à Rouen, puisque ce jour-là je suis invité à diner par Mme Achille, avec a M. Tassel de la Londe (quelle noblesse!) et le D' Avond avec Madame, sans la moindre cérémonie ».
Qu'est-ce que les bourgeois entendent par « sans cérémonie ». Eh bien, quand il y en aurait, est-ce que ça
me fait peur? -,
Je t'embrasse fort.
Vieux.
Mardi, 10 heures, 24 août 1877.
Mon Garo,
Ça, c'est gentil ! ton télégrammme daté de 6 heures et demie m'est parvenu à 9 heures et demie. Je suis content de vous savoir arrivés en bon état et j'admire ton héroïsme.
Hier, je me suis ennuyé à crever après ton départ; le soir, seulement, j'ai un peu travaille.
Aujourd'hui j'ai eu à déjeuner Pouchet, Pennetier et Laporte qui nous a amusés en nous racontant la séance orageuse du Conseil général. Il a été rappelé à l'ordre par Ancel, pour une injure adressée par Lecesne î excuses d'Ancely etc. C'est énorme!
Yalère a fait caler le citoyen Mandron qui l'avait traité de calomniateur en le menaçant net de lui flanquer la main sur la figure. Cela est tout à fait d'un Valère. L'Oie ne salue plus son collègue, et passe près de lui dédaigneusement.
« Les trois contes » du Vieillard de Cro-Magnon sont recommandés sur le catalogue d'une librairie catholique, de la maison Pelmé.
Pas d'autre nouvelle de la localité, mon loulou.
Écris-moi à Paris. Comme tu ne dois pas être fort occupée, envoie-moi des morceaux. Je vous embrasse.
Ta vieille Nounou.
Saint-Gratien, mercredi 30 août 1877.
Mon loulou,
Tu es une femme héroïque. Ton départ de Croisset malgré la migraine peut faire partie des « Beautés de THistoire de France ! » Je crois du reste t'avoir exprimé mon admiration dans ma dernière lettre de Croisset en réponse à ton télégramme dont je te remercie derechef.
Ici, chez la bonne Princesse, je me repose profondément, car je ne fais rien, absolument rien î Je me couche tôt pour me lever tard, et dans Taprès midi je pique de forts chiens sur mon divan. Je lis çà et là un livre pour me distraire, ce qui me fait oublier momentanément Bouvard et Pécuchet. Puis, à 4 heures, on fait un tour de promenade, en voiture ou en bateau. Mes compagnons sont les mêmes que d'habitude.
J'ai déjeuné samedi avec le Moscove. Nous nous reverrons vendredi. Le jeune Guy, mon disciple, est en Suisse. Pourquoi? Je l'ignore.
Je ne vois absolument rien à te dire, ma pauvre fille, car je me sens stupide. Après ton départ je me suis ennuyé à crever, tant je regrettais ta gentille compagnie, et il me tardait d'être parti, n'ayant plus rien à faire.
Ici il a fait depuis deux jours des chaleurs excessives et des clairs de lune admirables, bien qu'ils ne valent pas ceux qui brillent sur la rivière au vieux Croisset. Croi-
rais-tu qu'il me tarde d'y être revenu et de revoir et d'embrasser ma chère Caro.
Ton vieux Vieillard de Cro-Magnon^.
Qu'Ernest se surbaigne ! et qu'il n'escamote pas de saison. Je désapprouve les 21 bains — SO est le chiffre.
Saint-Gratien, dimanche 2 septembre 1877.
Ta lettre du 29 est bien gentille, mon loulou. J'y vois avec plaisir que tu deviens une amazone! Mais prends garde de te fatiguer. Tu sais que l'exercice du cheval t'a été nuisible autrefois? Tu ne me parles pas de la santé d'Ernest. Comment se trouve-t-il? Il faut qu'il reprenne des forces et se retape complètement, afin d'être vaillant au mois d'octobre et d'en finir ! Je le blâme de ne pas avoir abordé M. Senard. Il aurait dû te présenter à lui, puisque tu es liée avec ses petites filles et avec un de ses gendres. Cet excès de timidité peut passer pour de l'impolitesse ou tout au moins de la froideur. S'il en est temps encore, réparez celte faute.
Je me suis présen té vendredi chez la pauvre mère Heuzey qui m'avait écrit un mot de faire part à Croisset. Mais elle était à Paris et je n'ai pu la voir, par conséquent. On m'a dit qu'elle parlait pour Rouen lundi ou mardi; je vais lui écrire.
1. Ou connaît la découverte faite auprès de Cro-magnon (Dor- (iDgne), dans une grotte, en 1868, d'ossements humains appartenant à une race fossile. Mon oncle comparait sa vie solitaire de Croisset à celle qu'avaient menée les habitants des cavernes. Il signait aussi parfois : « le Préhistorique ».
Je ne m'amuse pas du tout à Saint-Gratien, mais pas du tout! La cause en est peut-être à la politique? ou plutôt à mon humeur insociable. Au fond, elle m'afflige, car j'en souffre moi-même plus que personne. Je ne suis plus bon à rien, du moment qu'on me sort de mon cabinet!
Mercredi, j'espérais faire un vrai dîner avec le bon Tourgueneff. Mais il m'a manqué de parole, étant retenu par la goutte. Et aujourd'hui dimanche même histoire.
Et puis, je m'ennuie de ma pauvre fille, d'une manière sénile. Il me tarde d'avoir fait le voyage de Bouvard et Pécuchet, et d'être réinstallé à la pioche en surveillant l'atelier de Madame.
Adieu, pauvre chérie, je t'embrasse bien fort.
Ton vieil oncle.
Jeudi 5 septembre 1877.
Mon pauvre chat, /
Je suis bien content du ton de ta dernière lettre (celle de mardi) que je viens de lire en rentrant de Saint-Gratien. J'y retournerai peut-être, mais je n'y coucherai plus. Est-ce moi qui deviens insociable, ou les autres qui bêtifient? Je n'en sais rien. Mais la société du « Monde » actuellement, m'est intolérable! L'absence de toute justice m'exaspère! et puis le défaut de goût! le manque de lettres et d'esprit scientifique!
Mon intention est de partir d'ici à la fin de la semaine prochaine, de dimanche en huit. Aussitôt rentré à Croisset, j'en repartirai pour les régions visitées par Bouvard
et Pécuchet. Déjà, je voudrais en être revenu, re-installé à ma table, et en train d'écrire. Voilà le vrai. Charpentier, que je n'ai pas encore vu, se propose (je le sais par un de ses commis) de faire un nouveau tirage des Trois Contes et de Saint Antoine! ce qui me flatte davantage.
Puisque tu te livres à la littérature légère jusqu'au point de lire du Féval, je te recommande Les Amours de Philippe, par Octave Feuillet. Lis cela! afin que je puisse rugir avec toi! Voilà un livre distingué. Tout s'y trouve, c'est « charmant »,
La mort du père Thiers m'embête. J'ai peur qu'un grand nombre de bourgeois, par peur de Gambetta, ne votent pour cet idiot de Maréchal. M. le préfet de la Seine-Inférieure, notre divin Lizot, a empêché au Havre une conférence sur « la Configuration géologique de la Terre! » et on veut que je ne sois pas toujours indigné...
J'ai vu le jeune Guy, retour de Suisse. Les eaux de Louèche lui ont fait du bien au « système pileux )).
Mme Régnier me demande, dans une lettre, de lui faire une préface pour le roman d'elle, que va imprimer Charpentier. Je déclinerai cet honneur. Tant pis si elle se fâche. Ces espèces de recommandations au public puent le Dumas! Merci. Elle devrait assez me connaître pour s'épargner cette requête... Elle me charge de te rappeler ta promesse avec force compliments pour M. et Mme Commanville.
Nouvelles scies qu'on me fait pour l'Académie française! Cette fois, elle vient d'Augier! Pas si bête, moi, j'ai « des Principes ».
Adieu, pauvre chère fille. Continue à te promener et à te bien porter.
Ta vieille Nounou.
Mardi, 11 heures, 12 septembre 1877.
Mlle Caroline Espinasse (surnommée Coco) m'a bien chargé de te dire que : elle comptait te voir quand tu repasserais en chemin de fer. Une station (je ne sais pas laquelle) est tout près de sa maison. Elle veut venir pour te dire bonjour. Voici son adresse : Château de Ruât, Leteich (Gironde). C'est voisin d'Arcachon.
Si tu reviens seule à Croisset, la rentrée ne sera pas drôle; je le sais par expérience. Il faudra te ruer sur la peinture.
J'ai vu l'enterrement de Thiers. C'était quelque chose d'inouï et de splendide! Un million d'hommes sous la pluie, tête nue! De temps à autre on criait « Vive la République », puis chut! chut! pour n'amener aucune provocation. On était très recueilli et très religieux. La moitié des boutiques fermées. Le cœur m'a battu fortement et plusieurs personnes comme moi étaient fort pâles. Il faut avoir vu cela pour s'en faire une idée. Nous en recauserons. Le philosophe Baudry est devenu énergumène. Il voudrait exiler Lizot en Californie, avec un Rabelais et un manuel de géologie, pour avoir interdit les conférences de MM. Reville et Siegfried. Les gens autrefois les plus modérés sont maintenant les plus furieux. Généralement on est suffoqué parla bêtise de Mac-Mahon. Je regrette que tu n'aies pas lu les journaux de la semaine derrière. Ils étaient curieux...
Uô LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE
Le Bien Public nous sera envoyé à Croisset. Pourquoi hâtez-vous votre retour? Jouissez de vos vacances. Tâche de rester quelque temps àArcachon; l'uir de la mer te fera du bien, ma pauvre fille. Je te bécote fortement.
Vieux.
» Croisset, lundi soir, 10 heures, 17 septembre 1877,
Me voilà revenu depuis tantôt, à A heures. Demain j'attends Laporte qui m'apportera son travail; il dînera et couchera ici. Puis après-demain, mercredi, nous filerons vers Séez. Quand serai-je revenu? Je n'en sais rien au juste. Car je voudrais cette fois en finir avec mes excursions de Bouvard et Pécuchet, et n'être pas obligé de retourner dans leur pays.
Écris-moi à Caen, poste restante.
Mon retour ici n'a pas été si amer que les autres fois. Pourquoi ?
J'ai trouvé tout en bon état. Julio très propre. Son nouveau collier le rend superbe. La jeune Clémence m'avait (par mes ordres) préparé img bain qui m'a fait grand bien.
Comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, ma pauvre fille ! et peut-être allons-nous être encore une quinzaine ! Il me semble que ton voyage t'a fait du bien ? La migraine qui t'avait prise au départ des Eaux- Bonnes n'a donc pas eu de suite? car tu ne m'en parles pas dans ta lettre de samedi.
Je suis curieux de savoir ce qui résultera de l'incendie de la scierie Le Mire, relativement aux Affaires? Pour le moment, c'est bon, mais par la suite? Problème. Espérons que d'ici à ce qu'elle soit réédifiée, celle de la rue de l'Entrepôt marchera!
Puisque tu lis de la littérature légère, je te recommande premièrement de te repaître des Amours de Philippe, par Octave Feuillet. Je mettrai le volume dans ta chambre.
Mais ma plus grande recommandation est de te livrer, dès ton retour, à une peinture frénétique. L'Art avant tout, mon bibi, l'art avant tout.
D'après mon calcul, vous devez arriver à Paris demain soir. Celle lettre vous y souhaitera la bienvenue.
Adieu, pauvre chère fille, ta Nounou t'embrasse tendrement et va se coucher.
Bayeux, lundi matin, 24 septembre 1877.
Te voilà donc rentrée dans le vieux logis, pauvre loulou! Y es-tu rentrée seule? Comment t'y trouves-tu? Dis-moi tout cela dans une lettre que tu m'adresseras à Falaise pour mercredi ou jeudi; il faut, à mon, avis que les esquisses^ de Fortin et de la Judith soient avancées ! Je compte être revenu dans huit ou dix jours, peut-être avant?
Nous nous levons à 0 heures du matin (sic) et nous nous couchons à 9 heures du soir. Toute la journée se passe en courses! la plupart en petites voitures découvertes où