‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 148 sur 160 · CCCLVIII · texte numérisé non relu

CCCLVIII

Paris, lundi matin, 3 heures, 23 juin 1879.

Ma chère fille,

Je compte toujours être rentré à Croisset mercredi (par le train de l'après-midi).

Laporte, qui part jeudi pour sa nouvelle résidence, viendra y dîner et y coucher.

...Je suis accablé de cours.€S ! et tanné du séjour de la capitale, à cause de cela.

J'étais invité pour mercredi chez Mme Adam et pour jeudi chez Herédia. Mais zut!

La mort du Prince impérial me fera aller demain: à Saint-Gratien, ce qui me dérange beaucoup...

Tes commissions seront faites. Quant au paquet de papier à lettres, nous ignorons ce que ça veut dire?

Adieu chérie, à bientôt.

Oui, envoie une carte à Darcel.

Je t'embrasse.

* Vieux.

Paris, vendredi soir, 29 aoiit 1879.

Mon loulou,

Je commence par te donner deux bécots. Voilà l'essentiel.

Ton Vieux a été hier soir trempé comme une soupe, mouillé jusqu'aux os, à ne ^pas remettre mes habits. Grâce au beau temps, sans doute, mon rhumatisme ne s'est pas révélé.

Toute la journée s'est passée en courses et je tombe sur les bottes. Je suis rentré trop tard pour aller dîner chez la bonne Princesse.

...Comme distraction, j'ai passé trois heures ce matin à corriger des épreuves de VÉducation sentimentale et je viens d'en recevoir d'autres. Charpentier se réveille. VÉducation paraîtra au commencement d'rctobre/ comme Salammbô,

Que dis-tu du Moscove qui veut s'en aller jusqu'au û\\ fond de la Scythie pour obtenir le silence du cabinet {sic). Il ne peut pas travailler à Paris! il croit retrouver son génie dans l'air natal.

Il est convenu entre lui et Mme Adam que je corrigerai un récit qn'il destine à la Nouvelle Revue, le journal de Juliette Lamber dont le premier numéro doit paraître en octobre. Je viens de voir la dite qui a été extrêmement gracieuse et me demande mon roman. Si elle m'en donne un bon prix, je ne refuse pas « d'acquiescer » à son désir.

Vieux.

Paris, mercredi soir, 3 septembre 1879.

...Quant h tes études picturales, pauvre chat, tu devrais l'exercer à la composition; je me crois capable de l'indiquer une méthode. Nous en recauserons. De plus, Vieux pense que l'histoire te serait maintenant plus utile que cette bonne métaphysique.

Lacroix (bibliophile Jacob) a fait effectivement un livre sur le coslume. Il doit être à la bibliothèque de Rouen.

Tous les jours }e corrige des épreuves de V Éducation sentimentale. J'ai mis en train l'édition des Poésies complètes de Bouilhet et je m'occupe avec Reyer de Salammbô, opéra.

Monsieur a passé son après-midi à relire dans le silence du cabinet les trois derniers chapitres de Bouvard et Pécuchet. Son avis est que : c'est très bien, très raide, très fort, et pas du tout ennuyeux. Voilà mon opinion...

Te souviens-tu de la farce De Vœil du Maître? quelqu'un m'en a fait une autre pareille. J'ai reçu de Russie une photographie représentant ce le théâtre du crime » de Pantin! affaire Tropmann. Est-ce Mme Pasca qui m'envoie cette œuvre? mais dans quel but?

Ma lettre est stupide et peu remarquable comme transitions. Aussi ne la relis-je point!

Adieu, pauvre chat...

Vieux.

GCGLXI

Paris, mardi soir, 4 heures, 9 septembre 1879.

Merci de ta bonne lettre, ma chère fille; elle a réjoui le cœur de ton Vieux, Continue à m'envoyer des choses aussi gentilles : tu sais que Monsieur aime les douceurs et a besoin d'être caressé.

Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que d'apprendre le rétablissement de ta santé; mais n'en abuse pas. Il me semble que « des quatre heures » employées à peindre, c'est de « l'exagération ». Prends garde de retomber dans ton état anémique ! Amasse des forces pour cet hiver, où il faudra faire un chef-d'œuvre. Penses-y !

L'affaire de Salammbô avec Reyer est très sérieuse. D'ici à peu de temps, j'aurai le scénario de du Locle, et peut-être aurai-je à Croisset, le mois prochain, la visite de du Locle et de Reyer.

Quant à l'opéra de Faustine, Galet est aux bains de mer ; Fauré m'a écrit pour l'excuser.

Les corrections d'épreuves de VÉducation m'occupent tous les jours, pendant deux heures au moins, et j'en suis tanné...

Yoilà tout, pauvre chérie.

Vieux.

CCGLXII

Saint-Gratien, mercredi matin, 11 heures, 17 septembre 1879.

Je suis étonné, stupéfait et même inquiet de n'avoir pas de nouvelles de ma pauvre fille ! Comment ! depuis plus de huit jours, pas un mot !

...Je continue à corriger Y Éducation sentimentale. L'affaire avec la Vie moderne pour la publication du Château des cœurs est arrangée. Ils vont faire faire des affiches ! Il faudra que (( Mme Comrnanville » collabore à cette publication par un dessin. Je t'expliquerai ça dimanche soir, car j'espère être revenu à ce moment-là près de toi, mon pauvre loulou.

Ma vacance m'a fait du bi-en, mais je commence à éprouver le besoin d'être rentré chez moi, comme un petit bourgeois.

Le Moscove a été enthousiasme de mon chapitre. Voilà un public, celui-là, et « il fait des remarques ».

J^ai lu deux manuscrits de Jeunes, qui sont stupides! L'un est un protégé de Raoul Duval, chez qui j'irai prochainemenL Après quoi, solitude complète jusqu'à la terminaison de Bouvard et Pécuchet,

Adieu, pauvre fille; je t'embrasse tendrement, bien que tu ne mérites guère de l'être... sous-entendu embrassée.

Vieux.

CCCLXIII

Saint-Gratien, jeudi 18 septembre 1879.

Pauvre chat,

Confiteor ma bêtise. J'avais cru que j'avais chargé Ernest de te dire de m'écrire, en premier lieu, puis que je te répondrais, et je m'étonnais de n'avoir pas de tes nouvelles, quand c'était moi qui devais commencer!

Secundo : mon portier est la cause des inquiétudes que j'avais depuis avant-hier. Je ne sais pourquoi il a mis, cette fois, tant de retard à m'envoyer ta lettre.

Celle que j'ai reçue ce matin n'est pas gaie : le ton en est bien dolent! Tout cela est la conséquence des efforts que tu as faits pour être une Femme Forte. Ma pauvre fille ! espérons que ta petite vacance au bord de la mer va te retaper un peu. Mais sais-tu où est l'adresse de Laure^? Moi, je l'ignore complètement. La vacance de Guy (qui se promène maintenant en Bretagne) ne doit pas se prolonger au delà du 25. Ne sais quand sa mère reviendra. Il est plus prudent d'écrire à Mme d'Harnois.

Ainsi, à peine Vieux sera-t-il rentré, que tu décamperas et, quinze jours après ton retour, sans doute tu Fabandonneras pour Finfâme Paris. Néanmoins, j'approuve beaucoup ton idée d'un séjour au bord de la mer, car cet état de langueur permanent me désole, mon pauvre loulou.

Je compte toujours être revenu dimanche pour dîner, malgré les instances de la Princesse. Et puis, j'en ai assez î II est temps de revoir la nièce et de reprendre Bouvard et Pécuchet f

Je me doute quel est le Monsieur qui est venu me voir : c'estunprotégédeRaoulDuval. Quant à la dame? mystère!

Les épreuves de VÉducation me tannent aujourd'hui : je n'ai à corriger que quatre-vingts pages ! J'ai tant sermonné Charpentier, que l'imprimeur me pousse Fépée dans les reins, et je ne suis pas encore à la moitié!

Demain, je passerai toute la journée à Paris, pour en finir avec la Vie moderne. Samedi j^y reviendrai pour faire mes paquets. Il me tarde de te revoir et de rentrer dans ma solitude, qui est, décidément, ce que je -préfère M tout !

Adieu, pauvre chat; h bientôt !

Nounou.

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