Première représentation du Marquis de VUlemer
Paris, jeudi, 5 heures, 4 mars 186i.
Ma chère Caro,
Je suis bien content de penser que dans huit jours nous revivrons enfin ensemble ! Les douleurs de genou de ta grand'mère seront dissipées, espérons-le ! et nous passerons encore avant ton mariage quelques moments comme autrefois.
Il fait un temps horrible, bien défavorable aux gens enrhumés. Je tousse et suis sur le bord d'une grippe. Heureusement que le dîner de Bouilhet pour ce soir est manqué. Il devait nous payer un festival à moi, à l'idiot et à Fournier ; mais ce dernier étant malade par suite des fatigues de Faustine, la partie est remise.
Nous nous bornerons à aller chez le père Michelet en soirée. Et puis demain et après-demain je me prive complètement de bottines et reste chez moi, si ce n'est demain soir où je vais chez la Tourbey. Mais ce qu'il y a de pire, ce sont les courses de jour. Heureusement elles sont finies, Faustine marchant toute seule.
Je vais employer le temps qui me reste, d'ici à mon départ définitif de Paris, à préparer mon terrible roman.
Adieu, ma chère Carolo. Embrasse ta bonne maman bien fort et dis-lui qu'elle touche à la fin de ses maux. Notre pauvre vieille a été bien éprouvée cet hiver.
Un bon baiser de
Ton ganachon d'oncle.
Croisset, lundi soir, 12 avril 1864.
Eh bien, mon pauvre loulou, ma chère Caroline, comment vas-tu? es-tu contente de ton voyage S de ton mari et du mariage? Comme je m'ennuie de toi! et comme j'ai envie de te revoir et de causer avec ta gentille personne. Bouilhet est parti avant-hier, les dames Vasse aujourd'hui; Mme Laurent s'en ira samedi et Virginie en même temps qu'elle, je crois! Mme Desvilles doit arriver samedi ou dimanche. Telles sont les nouvelles.
Nous ne savons pas où vous adresser nos lettres. Vous devriez bien nous faire part de votre itinéraire et de vos projets de retour dès que vous serez arrivés soit à Gênes, soit à Venise.
Nous avons bu ce soir à votre santé et j'ai écrit les dernières adresses des billets de faire part. Le temps est redevenu beau et le jardin verdit. Votre intention estelle de rester à Paris quelques jours, avant de revenir à Rouen ?
J'ai tant de choses à te dire que je ne t'en dis aucune^ ou plutôt non, j'ai simplement bien envie de baiser tes bonnes joues, de te regarder en face et de faire une longue causette.
Adieu donc, mon pauvre Carolo, embrasse pour moi M. mon neveu et pense à ton Vieux.
Ecris-nous le plus souvent que tu pourras. Ta grand'mère compte les jours qui la séparent de ton retour : il lui semble que tu es partie depuis un siècle.
1. Je m'étais mariée le 6 avril à Croisset, et j'étais partie le jour même pour l'Italie.
Croisset, jeudi, 3 heures, 14 avril 1864.
Il était temps que ta lettre arrivât, ma chère Caro, car ta bomie maman commençait à perdre la boule. Nous avions beau lui expliquer qu'il fallait du temps à la poste pour apporter de tes nouvelles, rien n'y faisait, et si nous n'en avions pas eu aujourd'hui, je ne sais comment la journée de demain se serait passée. Je t'ai écrit à Milan lundi dernier.
Tu as l'air de bien t'amuser, mon pauvre loulou? J'aurais bien voulu te voir en traîneau et sur un mulet! Je m'imagine que tu ne dois pas être très brave et penser « à la sécurité de MM. les voyageurs »; je me figure ta bonne mine fraîche au milieu des montagnes*.. Mais ce qui m'intéresse plus que ton voyage, c'est ton P.-S., à savoir que tu te plais beaucoup avec ton compagnon et que vous vous entendez très bien. Continuez comme cela une cinquantaine d'années encore et vous aurez accompli votre devoir.
Je voudrais bien être avec vous à Venise! QUEL CACHET! comme c'est beau, hein? Profitez de votre liberté, mes chers petits. Nous vous embrassons tous et moi particulièrement qui suis
Ton vieux ganachon d'oncle.
Je me suis remis à travailler, mais ça ne va pas du tout! j'ai peur de n'avoir plus aucun talent et d'être devenu un pur crétin, un goitreux des Alpes.
Croisset, lundi, 5 heures soir, 18 avril 1864.
J'espère que ceci vous arrivera avant votre départ, mon pauvre Caro, car dans mes prévisions vous ne devez partir de Venise que samedi? Ta grand'mère attend avec bien de l'impatience Tannonce positive de votre retour. Quant à moi, je vois que tu t'amuses si bien, que je regrette que ton voyage ne se prolonge pas. Vous promenez-vous bien en gondole? Te repais-tu de Véronèse, de Titien et de Tintoret? Je vous approuve fort d'avoir passé légèrement sur tout le reste afin d'avoir plus de temps pour Venise. Il y a peu de choses aussi belles au monde, j'en suis sûr. Ouvre bien tes yeux pour t'en souvenir toute ta vie.
Tu as dû être bien longtemps sans avoir de nos nouvelles, mais c'est de votre faute, mes cocos.
Ta grand'mère. quand elle en a des tiennes, est assez raisonnable; mais au bout de deux jours elle trouve que tu l'oublies ou s'imagine que tu es malade. Donnez-nous votre itinéraire du retour, si la chose n'est déjà faite dans une de vos lettres qui va croiser celle-ci.
Je n'ai plus pour compagnie que la mère Desvilles et maman; elles viennent le soir dans mon cabinet : la première ne dit rien et la seconde dort, ce qui fait des petites réunions fort animées. Heureusement que maintenant je travaille beaucoup au plan de mon grand roman parisien^ Je commence à le comprendre, mais jamais je n'ai autant tiré sur ma pauvre cervelle. Ah!