Grand'mère de Guy de Maupassant
Paris, mercredi, 2 heures, 5 mai 1864.
Mon cher Caro,
Ça ne va pas mieux, ton petit oncle est cloué chez lui et n'en bouge. Je ne pourrai demain aller dîner à Neuilly chez Théo, ni après-demain chez Mme de Tourbey. Malgré l'onguent de la Mère et les cataplasmes, ma ridicule infirmité ne se guérit pas ; tout cela prolonge mon séjour à Paris où j'ai tant à faire, et que je voudrais cependant quitter pour jouir de ta gentille compagnie à Ca^oisset. Il faudra que vous y refassiez un séjour à l'automne, car voilà longtemps que nous ne nous sommes vus tranquillement.
J'ai, hier, travaillé toute la journée avec Monseigneur au plan de mon livre. Nous en étions, le soir, plus brisés l'un et l'autre que si nous eussions cassé du caillou; mais nous avons fait, je crois, d'excellente besogne? L'idée principale s'est dégagée et maintenant c'est clair. Mon intention est de commencer à écrire, pas avant le mois de septembre.
Je n'ai aucune nouvelle à te donner, car je ne vois personne, ne sortant pas et ayant fait défendre ma porte pour travailler plus librement avec l'archevêque. Hier cependant, j'ai eu la visite du sieur R... L... qui est un idiot; il est resté chez moi trois quarts d'heure et pour le mettre à la porte il m'en a coûté dix francs.
Adieu, pauvre bibi.
XXX Vil
Paris, dimanche, 6 heures dii soir, 23 mai 1864.
Mon loulou,
Il me semble quil y a longtemps que je n'ai reçu de nouvelles de ta grand'mère. Dis-lui de ne pas oublier de me répondre relativement à la chambre de la rue de Vendôme.
Quand venez- vous à Paris ? Retardez votre voyage tant que vous pourrez, afin de ne pas laisser seule la pauvre maman qui s'ennuierait trop dans la solitude. Mon séjour ici sera bien encore de quinze bons jours (mais pas plus); il me faut bien cela pour en finir (momentanément du moins) avec mes ennuyeuses recherches. Mes séances à la Bibliothèque Impériale ne sont pas douces, d'autant plus que je me prive à peu près de déjeuner afin d'y arriver de meilleure heure, et quelle compagnie? J'étais hier, à côté d'un véritable La Pommerais, un bourgeois qui empoisonnait.
J'ai vu Mme Cloquet, qui désire beaucoup faire la connaissance de M. mon neveu et Mlle Bosquet ^ qui m'a dit avoir reçu une lettre de toi.
A propos d'amies, as-tu des nouvelles de cette pauvre Flavie^? Où est-elle, maintenant?
Je vous envie beaucoup de vous promener le soir en canot, au clair de lune, s'il ne fait pas froid toutefois; depuis avant-hier, la température a baissé et le fond de l'air, etc.