Chez la princesse Mathilde
de réponse d'ici à la fin de la semaine, je me regarderai comme complètement libre, et alors je verrai ce que j'aurai à faire. Quelle pluie! quel temps! quelle tristesse ! Mon chagrin ne vient pas tant de la guerre que de ses suites. Nous allons entrer dans une époque de ténèbres. On ne pensera plus qu'à l'art militaire. On sera très pauvre, très pratique et très borné. Les élégances de toute sorte y seront impossibles! Il faudra se confiner chez soi et ne plus rien voir.
Beaucoup de personnes «ne prennent pas ça y> comme moi, et je suis un des plus affectés. Pourquoi?
La grande bataille que j'attendais, la semaine dernière, sur les bords de la Loire n'a pas eu lieu. C'est un bien pour nous; les Prussiens semblent maintenant remonter vers le Nord, revenir sur Paris? D'autre part, ils menacent Amiens; mais Bourbaki va venir de Lille. En finirons-nous avec ce système de petites défenses locales? nos armées ne sont pas prêtes. En attendant, Paris résiste et les use. Je ne vois pas ce que les Prussiens y font de bon pour eux. Ils n'ont guère avancé depuis cinq semaines.
Ce matin les journaux parlent d'une intervention diplomatique. Il paraîtrait (mais je n'y crois guère) que l'Angleterre prendrait l'initiative? Le voyage de Thiers en Russie a-t-il servi à quelque chose?
Moi, je ne compte que sur Paris et sur Bazaine surtout. Paris pris, il n'est pas sûr que les Prussiens en sortent, La bataille dans les rues peut être formidable.
J'admire ton énergie de pouvoir apprendre l'allemand. Tu fais bien de t'occuper. Moi, je ne le peux plus. J'ai l'oreille tendue aux roulements de tambours. Le soir, je vais mieux, mais l'après-midi je m'ennuie démesurément. C'est mon oisiveté forcée qui me ronge. Pour se livrer à des travaux d'imagination, il faut avoir l'imagi-
nation libre. C'est la première condition. J'ai reçu ce matin du pauvre Feydeau une seconde lettre. Il est toujours à Boulogne et dans un pitoyable état. Il m'apprend que le père Dumas est tombé en enfance.
Nous avons caché à ta grand'mère la blessure de M. de la Chaussée.
Olympe avec sa famille est arrivée à Nogent sans encombres, au bout de cinq jours de voyage.
En mettant les choses au pire, la guerre ne peut pas durer plus de six semaines encore? Quel poids de moins on aura sur la poitrine quand la paix sera faite! Et comme je t'embrasserai avec plaisir, ma pauvre Caro! Adieu, je t'envoie toutes mes tendresses.
Ton vieux bonhomme d'oncle.
Ci'oisset, samedi soir, 11 heures, 1870.
Je ne peux pas croire encore à la reddition de Metz! La dépêche de Guillaume est en contradiction avec une autre dépêche prussienne de la veille. Comment se fait -il que cette catastrophe ne soit pas encore officielle en France?
Cependant, comme il ne nous arrive que des malheurs, l'événement doit être sûr.
Les troupes ennemies qui étaient devant Metz vont se porter sur Paris, sur la Loire, ou sur Rouen par le Nord.
La Seine-Inférieure, jusqu'à présent, est bien défendue. Mais elle ne résistera pas au nombre. Ce sera là comme ailleurs, comme partout!
La reddition de Metz va démoraliser toute la province, j'en ai peur, mais enrager Paris. De là, dissension.
i6S LtTTRES DE G. FLAUBERT A SA MÈCE CAROLINE
Nous sommes dans un bel état! mais il ne peut pas durer longtemps. Le dénouement, quel qu'il soit, doit approcher? J'imagine que Paris va faire des sorties? Avant que les Prussiens n'y entrent, que de sang, quelles horreurs!
Ah! mon pauvre Caro! Comme je suis triste! et las de la vie! Te figures-tuce que sont mes journées passées en tête à tête avec ta grand'mère? Si cela dure encore quelque temps, j'en mourrai, je n'en peux plus. J'ai tout fait pour me donner du courage ! mais je suis àboutî On se garantit contre une averse et non contre une pluie fine. J'ai Tune et l'autre à la fois. A quoi occuper son esprit, mon Dieu!
Ton mari est arrivé ce soir. Je le trouve bien raisonnable, et bien aimable de venir ainsi tous les samedis.
Ta grand'mère change d'avis tous les jours. Elle veut maintenant retourner à Rouen. Elle a eu envie de prendre Pilon ^ pour garder la ferme. Mais ce soir elle trouve que ça lui coûterait trop cher, etc.
Nous avons eu hier, à déjeuner, les Lapierre. Ils étaient pleins de confiance! On en avait encore cette semaine.
Et ces pauvres Nogentais qui ont été bombardés! Quelle peur ils ont dû avoir! Nous n'avons pas reçu de leurs nouvelles.
Si nous avions un vrai succès sur la Loire, un seul, et si Trochu faisait trois ou quatre sorties furieuses, les choses changeraient peut-être; mais je n'ose plus espérer.
Adieu, ma pauvre fille. Quand nous reverrons-nous? Comme je m'ennuie de toi!