CXXXVIII
Lundi soir, 1871.
Mon pauvre loulou.
L'arrivée de ton mari, avant-hier soir, nous a fait grand plaisir. Quel homme ! Je ne peux pas te dire l'admiration qu'il m'inspire, tant je le trouve fort et courageux; il est tout l'inverse de moi, car personne plus que ton oncle n'est désespéré. Mon état moral, dont rien ne
peut me tirer, commence à m'inquiéter sérieusement. Je me considère comme un homme perdu (et je ne me trompe pas). Chaque jour je sens s'affaiblir mon intelligence et se dessécher mon cœur. Oui, je deviens méchant à force d'abrutissement. C'est comme si toutes les bottes prussiennes m'avaient piétiné sur la cervelle. Je ne suis plus que l'enveloppe de ce que j'ai été jadis. Que veux-tu que je dise de plus ? J'afflige ta pauvre grand'mère, qui de son côté me fait bien souffrir! Ah! nous faisons un joli duo!
Ton mari nous a proposé de nous emmener à Dieppe; mais 1^ ta grand'mère n'y aurait aucune compagnie (et ici elle reçoit des visites tous les jours) ; ^"^ elle serait inquiète de ton oncle Achille; 3' le voyage se ferait dans des condition? bien inconfortables. De plus, je ne veux pas m'absenter trop loin de mon pauvre domestique qui reste seul à Croisset, à se débattre au milieu des Prussiens. En quel état retrouverai-je mon pauvre cabinet, mes livres, mes notes, mes manuscrits. Je n'ai pu mettre à l'abri que les papiers relatifs à Saint Antoine. Emile a pourtant la clef de mon cabinet, mais ils la demandent et y entrent souvent pour prendre des livres qui traînent dans leurs chambres.
Nous touchons au commencement de la fin ! Au reste^ tu sais mieux les nouvelles que nous. Elles sont déplorables. Le pauvre Paris ne pourra pas résister longtemps à l'effroyable bombardement qu'il subit! Et puis après? Comment faire la paix? Avec qui? Le dénouement me parait fort obscur. Quelle dérision du droit, de la justice, de l'humanité, de toute morale! Quel recul ! Il me semble que la fin du monde arrive. Les gens qui me parlent d'espoir, d'avenir et de Providence m'irritent profondément. Pauvre France qui se sera payée de mots jusqu'au bout!
Adieu, ma chère Caro! Quand te reverrai-je? Je t'embrasse bien tendrement.
Ton vieil oncle épuisé.
1^'- février 1871.
Chère Caro,
Ton mari m'a écrit hier qu'il t'engageait à revenir dès que le paquebot de New-Haven sera rétabli. Le blocus est donc levé, ce que je ne crois pas. Il ajoute qu'il croit te revoir dans une huitaine. J'ai peur que la huitaine se passe sans ton retour. Ce sera une grande déception pour ta grand'mère qui est à bout de force et de patience. La route de Saint-Valery est toujours là, mais est-elle sûre?
La capitulation de Paris à laquelle on devait s'attendre pourtant nous a plongés dans un état indescriptible! C'est à se pendre de rage! Je suis fâché que Paris n'ait pas brûlé jusqu'à la dernière maison, pour qu'il n'y ait plus qu'une grande place noire. La France est si bas, si déshonorée, si avilie, que je voudrais sa disparition complète. Mais j'espère que la guerre civile va nous tuer beaucoup de monde. Puissé-je être compris dans le nombre. Comme préparation à la chose, on va nommer des députés. Quelle amère ironie! Bien entendu que je m'abstiendrai de voter. Je ne porte plus ma croix d'honneur, car le mot honneur n'est plus français, et je me considère si bien comme n'en étant plus un, que je vais demander à Tourgueneff (dès que je pourrai lui écrire) ce qu'il faut faire pour devenir russe.
nm LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE
Ton oncle Achille Flaubert voulait se jeter par-dessus les ponts et Raoul Duval a en comme un accès de folie fariause. Tu as eu beau lire des journaux et t'imaginer ce que pouvait être Tinvasion, tu n^en as pas Vidée. Les lunes fières sont blessées à mort et, comme Rachel, a ne ^renient pas être consolées ».
'Depuis dimanche matin nous n'avons plus de Prussîeos à Croisset (mais il en revient beaucoup à Rouen). Dès que tout sera un peu nettoyé, j'irai revoir cette Ipauvre maison, que je n'aime plus et où je tremble de orcatrer, car je ne peux pas jeter à l'eau toutes les choses ^û&nl ces messieurs se sont servis. Si elle m'appartenait, il est certain que je la démolirais.
€hî quelle haine ! quelle haine! Elle m'étouffe! Moi cfui étais né si tendre, j'ai du fiel jusqu'à la gorge.
Aîdieu. Je t'embrasse.
Ton mari nous invite à venir chez lui, à Neuville. Le woyage ne sera pas commode pour ta grand'mère. Mais (islle le fera, malgré tout.
Jeudi, ï lieures soir, 1871.
Ma chère Caro,
Au lieu de partir ce matin, je ne pars que ce soir*, Hamas n'étant arrivé qu'à midi. Et au lieu de nous en ^mller par Amiens, nous allons coucher à Paris, d'où nous
!• Entre cette lettre et la suivante, l'armistice avait été signé aivcc la Prusse, j'était rentrée d'Angleterre et mon oncle était venu [passer quelque temps chez moi, où il avait recommencé à s'occuper •4le son Saint Antoine; il me quitta pour aller avec Alexandre 1 fils visiter la princesse Mathilde, alors à Bruxelles.
repartirons à 9 heures du matin demain. La ligne de Rouen à Amiens est occupée par les Prussiens, cb^-> combrée de leurs troupes, et nous n 'arrive rioos h Bruxelles qu'après dcQiain soir... peut-être?
Ils se conduisent abominablement à Rouen, et Je ne vous engage pas à y faire un long séjour, ni surtout èk vous promener le soir dans les rues.
Emile a reçu ce matin ta lettre. Écrivez-moi h. Bruxelles, à l'hôtel Bellevue, ou chez M. Giraud, rue d'Arlon, 15 (pour remettre à M. G. F.). Je suis impatient de savoir comment vous auVez fait votre voyage et coiament se sera passé votre séjour à Rouen, surtout à cause de notre pauvre vieille.
Dumas m'a dit que les Prussiens quittaient Dieppe demain, définitivement. Il est fâcheux que tu ne puisses; pas y rester un peu plus longtemps.
Adieu, pauvre chère Caro.
Ton vieux scheik-
En vous écrivant samedi matin de Bruxelles, vous ne pouvez pas avoir la lettre à Rouen avant lundi. Tâche de faire comprendre ça à notre vieille.
GXLI
Bruxenes, dimanche, 3 heures^ 18TI»
Êtes-vous à Paris ? et y êtes-vous tranquilles ? Je ne? suis pas sans inquiétude, à cause de l'émeute ètdenotreî pauvre vieille mère.
Je voudrais que vous fussiez restés à Dieppe, car Rouen ne m'avait pas l'air non plus bien tranquille.
Écrivez-moi par le télégraphe pour me dire ce que
VOUS devenez. Il faut que la dépêche passe par l'Angleterre.
Je pars pour Londres mardi, donc répondez-moi tout de suite.
Rue d'Arlon, 15, Bruxelles.
Bruxelles, rue d'Arlon, 15, dimanche, 2 heures, 1871.
Ma chère Caro,
Nous apprenons ce matin qu'on se bat à Paris. Est-ce bien vrai? J'ai peur que vous ne vous trouviez pris dans la bagarre. J'ai envoyé hier à Rouen un télégramme vous annonçant mon arrivée, et le soir je vous ai écrit.
Comme je compte partir d'ici pour Londres mardi matin, ou mardi soir, envoie-moi par le télégraphe un mot pour me dire ce que vous devenez. La dépêche doit aller par TAngleterre.
Bruxelles, lundi 20 mars 1871.
Chez M. Giraud, rue d'Arlon, 15.
J'espère que vous n'avez pas fait la bêlise d'aller à Paris d'où il nous arrive des nouvelles déplorables.
Je ne sais pas ce qui se passe à Rouen. Comment vous en tirez-vous? Tu n'as donc pas reçu un télégramme que je vous ai envoyé avant-hier par la voie d'Angleterre? Je
VOUS ai écrit plusieurs lettres. J'envoie un télégramme à Lapierre pour avoir de vos nouvelles.
Comme je pense que je reviendrai plus facilement à Rouen par New-Haven que par Paris, je partirai pour Londres mercredi, à moins que d'ici là je n'aie de vous un mot qui me rappelle. Comment se porte notre pauvre vieille?
Bruxelles, mardi soir, 4 heures, 1871.
Chère Caro,
Où êles-vous? à Dieppe, à Rouen, ou à Paris? J'espère que ton mari n'aura pas fait l'imprudence de vous mener à Paris? J'ai télégraphié deux fois à Rouen (par la voie d'Angleterre qu'on m'a dit être la plus sûre) et n'ai reçu encore aucune nouvelle. Je vous ai écrit tous les jours, et dans tous les endroits où vous pouviez être. Rien !
Je regrette beaucoup d'être parti ! Aujourd'hui on ne peut pas rentrer dans Paris, et à la frontière française l'autorité républicaine vous cherche des chicanes. Donc je m'embarque demain à Ostende pour Londres, d'où je compte revenir par New-Haven.
Les Prussiens sont-ils rentrés dans Dieppe et à Croisset? Que faire? et où aller une fois revenu en France?
Comment va notre pauvre vieille?
J'ai reçu hier sa lettre de vendredi, mais à ce moment vous ne saviez rien de Paris.
Tout n' st donc pas fini ! On sera éternellement inquiet et embêté! Et les affaires d'Ernest? Comment s'arran-
gent-elles avec Fémeute? Si je n'avais promis positivement d'aller en Angleterre, je reviendrais immédiament à Dieppe, sans m'arrêter à Londres, tant j'ai envie de savoir ce que vous devenez.
Nous revoilà dans les mêmes tracas que cet hiver.
Adieu, pauvre chérie. Je t'embrasse bien fort ainsi que maman.
Ton vieux scheik.
CXLY
Jeudi, 4 heures, 1871.
Ma chère Caro,
Je suis arrivé ce matin à Londres, non sans difficulté, et là j'y ai appris par la lettre de mardi que vous vous étiez décidées sagement à retourner à Dieppe. Tu m'y reverras lundi, mon intention étant de revenir par New-Haven.
Tâche donc de me répondre tout de suite : Hatchett's hôtel, Dover Street, London W.
Je voudrais savoir s'il y a des Prussiens à Croisset, car où aller maintenant? Je crois cependant que l'agitation de Paris touche à sa fin? Peut-être pourrons-nous y aller dans quelque temps.
Ton vieux scheik d'oncle.
Je vous ai envoyé force lettres et télégrammes. J'ai reçu une lettre de maman et une de toi.
Londres, samedi soir, 1871^ Ma chère Caro,
J'ai reçu tout à l'heure ta lettre de jeudi qui me rsc^sure beaucoup. Comme je suis content que vous soycac revenues à Dieppe !
Je comptais partir demain soir et être près de vous lundi. Mais le paquebot de New-Haven ne part pas Iife dimanche. Donc, mon séjour ici est retardé de vingtquatre heures et je ne compte pas arriver à Dieppe avant mardi matin. Il est inutile que tu m'envoies Anselmej, si Mercier promet d'avoir une de ses voitures sur le quaî quand je débarquerai.
11 me semble que Paris reste dans le même étal? Aujourd'hui on n'a reçu à l'ambassade de France (oà îp vais tous les jours) aucun journal de Paris. Mais nous savons, par un voyageur parti hier soir h 5 heures des Champs-Elysées, que tout était calme. Je n'y comprends goutte î
J'avais pensé à m'en aller par Calais, Boulogne, Amiens et Clères. Mais je n'arriverais à Dieppe que Imudi soir au plus tôt et peut-être seraîs-je arrêté en route par un convoi de Prussiens? Le plus sûr, je crois, est de prendre le chemin le plus court. Comme il me tarde d'être installé quelque part et travaillant!
Adieu, pauvre chérie, ou plutôt à bientôt. Embrasse ta grand'mère pour moi et tâche de la faire patienter jusqu'à mardi matin.
Mes félicitations à ton époux de ce qu'il a échappé aux balles de « nos frères ».
Croisset, mercredi, 2 heures, 1871
Ma chère Caro,
Contrairement à mon attente, je me trouve très bien à Croisset, et je ne pense pas plus aux Prussiens que s'ils n'y étaient pas venus! Il m'a semblé très doux de me retrouver au milieu de mon vieux cabinet et de revoir toutes mes petites affaires! Mes matelas ont été rebattus, et je dors comme un loir. Dès samedi soir, je me suis remis au travail et, si rien ne me dérange, j'aurai fini mes Hérésies à la fin de ce mois. Enfin, pauvre chérie, il ne me manque rien — que la présence de ceux, ou plutôt de celles que j'aime, petit groupe où vous occupez le premier rang, ma belle dame.
J'avais la boule complètement perdue, quand nous nous sommes retrouvés au commencement de février; mais, grâce à toi, à ta gentille société et à ton bon intérieur, je me suis remis peu à peu, et maintenant j'attends le jour où tu reviendras ici (pour un mois, j'espère). Le jardin va devenir très beau : les bourgeons poussent; il y a des primevères partout. Quel calme! j'en suis tout étourdi !
J'ai passé la journée de dimanche dans un abrutissement singulier qui était plein de douceur. Je revoyais le temps où mon pauvre Bouilhet entrait, le dimanche matin, avec son cahier de vers sous les bras; quand le
père Parain^circulaitpar la maison, en portant le journal sur sa hanche, et que toi, pauvre loulou, lu courais au milieu du gazon, couverte d'un tablier blanc. Je deviens trop scheikî je m'enfonce à plaisir dans le passé, comme un vieux! Parlons donc du présent!
Ton mari doit être soulagé? On vient d'administrer à « nos frères » une raclée sérieuse ! Je serais bien surpris que la Commune prolongeât son existence au delà de la semaine prochaine. L'assassinat de Pasquier^ m'a ému; je le connaissais beaucoup : c'était un ami intime de Florimont, un camarade de ton oncle Achille, un élève du père Cloquet et un cousin germain de Mme Lepic...
Duval, le pêcheur, m'a apporté, ce matin, cent francs en donnant congé de sa maison pour la Saint-Michel prochain, ou prochaine?
Quoi encore? Il passe beaucoup de bateaux sur la rivière. On dit que les Prussiens quitteront le département le 14 de ce mois; mais j'attends qu'ils soient partis pour tout à fait, avant d'entreprendre aucune réparation dans le logis.
Ton mari m'avait l'air bien tourmenté par ses affaires, quand je suis parti? Par contre-coup, elles m'inquiètent. Je serais bien content de savoir que ses ennuis diminuent. Il me semble que, maintenant, la fin du trouble général n'est pas éloignée.
Comment va ta grand'mère? Le dentiste de Dieppe est-il parvenu à la soulager? Embrasse-la bien fort pour moi.
Mes tendresses à Putzel ! Il m'en ennuie, ainsi que de ses parents.
1. Sur l'oncle Parain, voir Souvenirs intimes, p. 21, correspondance Gustave Flaubert, tome I.