Pasquicr, chirurgien militaire fusillé par les insurgés
Adieu, pauvre Caro; tu ne diras pas que, cette fois, je me borne à écrire un simple billet...
A toi.
Ton vieil oncle en baudruche.
cxLTni
Mardi soir, 6 heures, 1871.
Trois jours sans lettres ! Il me semble que la correspondance entre Neuville et Croisset se ralentit, car je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis samedi matin.
Je m'attendais à avoir ce matin un mot de notre vieille, me disant ce qu'elle pense de sa nouvelle femme de chambre, c'est-à-dire comment elle Ta trouvée.
J'ai eu, dimanche, la visite de neuf personnes à la fois : Raoul Duval et ses trois enfants; Mme Perrot avec sa fille el sa petite-fille; Mme Brainne avec son gamin, et le sieur Dubois, du Mont-de-piété. Les enfants ont couru dans les cours et fait des bouquets d'herbes sa?iivages. Ma maison est si peu bien montée que j'ai été obligé, pour leur collation, d'emprunter un pot de confitures au jardinier. Toute la société, néanmoins, a eu l'air très satisfait de sa petite promenade.
La mère Lebret a vendu son mobilier et m'a apporté 225 francs.
C'est bien gentil, mon pauvre loulou, les encouragements que tu me donnes sur Saint Antoine. Je commence à croire, en etfet, que ça pourra être bon. Quel , dommage que nous ne soyons pas toujours ensemble ! J'aime tant ta compagnie 1
Ton Vieux.
L'issue de l'insurrection parisienne est retardée, parce qu'on emploie des moyens politiques pour éviter l'effusion du sang. Les Prussiens n'y entreront pas (dans Paris) : c'est un épouvantait de Thiers.
Croisset, dimanche de Pâques, 6 heures du soir, 1871.
Mon loulou,
Ta grand'mère m'écrit, tous les jours, pour me répéter qu'elle va revenir à Rouen.
Que dois-je croire? et que dois-je faire? Elle pourrait, à la rigueur, coucher dans sa chambre de Croisset, bien qu'il vaudrait mieux y faire remettre, dès maintenant, un papier neuf, si l'on était sûr que les Prussiens ne revinssent pas.
Quant à aller sur le Port, cette perspective me sourit peu, puisque maintenant je suis réinstallé dans mon cabinet et que je recommence. Dieu merci, à travailler. Ta grand'mère ne resterait pas à Rouen pendant que je serais à Croisset! Quelle pauvre bonne femme pour n'être jamais en repos! Elle me dit dans ses lettres qu'elle <( a peur de vous déranger ». Si tu crois que ses dents lui font trop de mal, je pourrais bien aller chez Collignon voir s'il voudrait faire le voyage de Dieppe. Ou bien tu pourrais (encore une fois!) l'amener à Rouen.
La future femme de chambre m'a formellement promis qu'elle serait libre de demain en huit; ainsi, tranquillise-toi.
Depuis mon retour ici, je n'ai eu qu'une visite — c'est
192 LETfRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE
tout à l'heure, celle de la famille La pierre au grand complet. Lapierre (qui est revenu de Paris hier au soir) croit que, d'ici à deux jours, on en aura fini avec les Communaux. On doit aujourd'hui tourner Montmartre, et peut-être entrer dans Paris.
Il a assisté au combat de dimanche et a vu, à Versailles, d'Osmoy qui se porte comme un charme. Ledit d'Osmoy est du nombre des députés qui se mêlent aux soldats, sur le champ de bataille, pour les encourager. Du reste, les bons tourlourous sont enragés contre nos frères et ne leur font aucun quartier.
Adieu, pauvre chérie. Es-tu de meilleure humeur? Ta dernière lettre était faite pour me remplir de fatuité...
Dimanclie soir, 1871.
Mon pauvre chéri.
Ta grand'mère me semble aller mieux; elle est moins triste depuis deux jours : la consultation que ton oncle Achille lui a donnée jeudi a, je crois, rassuré son moral.
Aujourd'hui, nous avons eu tonte la journée Julie, Juliette et Ernest (avec qui j'ai fait une partie de bouchon !); puis j'ai été à pied (! ! !) à Bapaume, pour déposer mon bulletin de vote, sur lequel j'avais effacé le nom du Pseudo. Si ce coco-là réunissait encore beaucoup de voix, il pourrait devenir notre maire, ce qui serait embêtant!
J'ai choisi, pour la cheminée de la chambre à deux
lits, des petits pavés blancs, et hier, le philosophe Baudry est venu déjeuner. Voilà toutes les nouvelles.
... Le communal, communiste et commun Cord'homme est au secret. Sa femme fait des démarches pour qu'on le relâche, en promettant qu'il émigrera en Amérique. Avant-hier on a également incarcéré d'autres patriotes.
Quant à moi, je suis saoul de l'insurrection parisienne ! Je n'ai plus le courage de lire le journal. Ces continuelles horreurs me dégoûtent plus encore qu'elles ne m'attristent, et je me plonge de toutes mes forces dans le bon Saint Antoine, J'ai commencé ce soir la description d'un petit cimetière chrétien où les fidèles viennent pleurer les martyrs. Ce sera estrange.
Pauvre Caro ! Quel dommage que nous ne vivions pas ensemble ! J'aime tant causer avec toi ! Maintenant, d'ailleurs, je n'ai plus personne pour recevoir mes épanchements.
J'ai appris ce matin, par les feuilles, la mort de , Mme Viardot. Je plains beaucoup Tourgueneff et vais lui écrire immédiatement.
A propos d'écrire, ta dernière lettre à ta grand'mère était bien gentille. Premier prix de style épistolaire : Caro !
Comme ton époux a dû être éreinté de son voyage! Je suis content de savoir qu'il a réussi dans ce qu'il voulait près du sylphe Winter'.
Ton vieux ganachon.
1. Marié à mon amie dont il a été plusieurs fois question, il était lié d'intérêts avec mon mari. Sa corpulence était celle d'un hippopotame.
lU LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE
Mercredi 10, 1871.
Pauvre cher loulou,
J'espère que tu tiendras rengagement que tu nous donnes dans ta lettre d'hier ! et que de dimanche en huit, tu viendras nous voir avec Ernest ? Je crois qu'il serait plus sage, pour établir les peintres dans la maison, d'attendre que nous n'y soyons plus? L'insurrection de Paris aura un terme ! Alors j'irai revoir cette malheureuse ville. Pendant ce temps-là ta grand'mère pourrait bien aller chez toi. Ce sera le moment de faire venir les peintres.
Les nouvelles de ce matin sont bonnes. Je n'ose tout à fait m'en réjouir. Nous avons été si souvent trompés ! Mais il me semble pourtant que nous touchons à la fm?...
En fait de nouvelles, le citoyen Eugène Crêpe l a loué, pour six mois, la maison de la mère Lebret. Jeudi, j'ai eu à déjeuner Je philosophe Baudry, que j'avais fait venir exprès, afin qu'il m'expliquât un point de philosophie indienne que je croyais ne pas comprendre. Je le comprenais très bien, mais j allais faire une balourdise de botanique énorme, car je me disposais à mettre dans l'Inde des végétaux qui appartiennent à l'Amérique ! Hier j'ai eu la visite de trois anges : Mme Lapierre, Mme Brainne et Mme Pasca (du Gymnase). Néanmoins, j'ai refusé d'aller dîner à Bouen, chez elles, samedi prochain. Ce sera assez d'y déjeuner chez Baudry...
Je ferai une visite, peu gaie, à Mme Perrot, la mère
de Janvier! Voilà tout ce que j'ai à t/apprendre, mon pauvre loulou.
Ta grand'mère ne va pas mal. Je la trouve mieux qu'il y a un mois? Croisset est charmant. Je suis content de Duval, le jardinier. Tu sais que c'est moi qui tiens les comptes de la maison !
J'espère éblouir ton mari par ma « Balance du Commerce... »
Adieu, ma chère Caro.
Tu avais raison. Mme Viardot n'est pas morte. Tourgueneff m'a répondu une lettre fort gentille.
Ma pauvre Princesse m'a l'air de plus en plus désespérée. Elle a l'intention de quitter Bruxelles, d'ici à quelques semaines, et d'aller vivre en Italie.
Peux-tu me lire la seconde ligne de son adresse et me la recopier lisiblement.
Paris, jeudi matin, 9 heures, 1871.
Mon loulou,
Je m'étonne beaucoup de n'avoir aucune nouvelle de
vous. La faute en est à la poste, sans doute.
* Hier, dans l'après-midi, je suis passé chez ton mari.
Il était sorti. Je ne sais pas si nous nous rencontrerons,
car nous sommes en courses l'un et l'autre du matin au soir.
Je n'ai pu encore découvrir ni Chilly, ni de Concourt, et je m'en irai probablement sans avoir pu mettre la main dessus.
Aujourd'hui, je vais passer toute la journée à Versailles. Bien que la Bibliothèque impériale ne soit pas ouverte, j'y travaillerai demain de 11 heures à 4 heures.
On fait des recherches pour moi, et je trouverai tout prêts les livres dont j'ai besoin.
A cause de Ghilly, je resterai à Paris jusqu'à dimanche. Donc, attendez-moi dimanche pour dîner. Tu pourras partir lundi.
Quel froid ! Quelle pluie! L'air de Paris n'est nullement malsain. Mais tu y verras de belles ruines. C'est sinistre et merveilleux.
Je suis loin d'avoir tout vu, et je ne verrai pas tout; il faudrait flâner et prendre des notes pendant quinze jours.
Que dis-tu de mon ami Maury ^ qui a maintenu le drapeau tricolore sur les archives, malgré la Commune !...
Adieu, pauvre chérie. Quel dommage que tu ne restes pas à Croisset quand j'y serai.
9 heures trois quarts.
Je reçois ton volumineux paquet. Merci.
Si tu n'as pas absolument besoin d'être à Paris samedi soir, je te prie d'attendre jusqu'à lundi. Tu verras mes raisons.
La difficulté de se procurer des voitures fait perdre bien du temps, et la pluie ne discontinue pas.
Croisset, nuit de lundi, 187J.
Mon loulou,
Je suis tout joyeux de songer que, jeudi, je pourrai bécoter la bonne mine. Mais ce ne, sera pas pour long-