‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 73 sur 160 · Aux Dernières chansons de Louis Bouilhet · texte numérisé non relu

Aux Dernières chansons de Louis Bouilhet

Paris, lundi malin 18Ti\

Mon Caro,

Mme Sand ne me répond pas relativement à la dame de compagnie. Donc j'en ai reparlé hier chez la Princesse.

Tu recevras demain, à 11 heures, la visite d'une dame recommandée par Mme de Galbois^, qui la connaît si bien qu'elle est la marraine de sa fille. C'est une veuve.

La Princesse avait une autre personne à recommander, mais celle-là est sur le point de se marier.

Mon intention est toujours de m'en aller vers la fm de la semaine prochaine. D'ici là, j'ai bien des choses à faire! J'irai probablement te faire une visite mardi matin. Vous déjeunez trop tard pour que je déjeune avec vous. A propos de repas, ton dîner de samedi avait le caractère d'une chose réussie : jolie nourriture, bons vins, amphitryons charmants et, en fait de femmes, de vrais anges! Le père Giraud^ était dans c( un enthousiasme impossible à décrire » ; son frère me l'a dit et je m'en suis, d'ailleurs, aperçu!

Tu ne m'avais pas assez vanté Mme Siredey que je trouve « un morceau » appétissant! et l'air bon enfant.

Si on ne se met pas tout de suite à peindre la petite salle à manger, le corridor et la chambre de ta grand'mère, nous serons fort incommodés quand nous allons

1. Mme de Galbois, dame d'honnerir de la princesse Mathildf. '2. Charles Giraud, peintre.

revenir à Croisse!, et cette opération me semble indispensable. Ne pas oublier aussi de faire laver la cuisine. Et THôtel-Dieu? As-tu une lettre?

Adieu, pauvre chérie! Il faudra avant mon départ faire encore un déjeuner chez

Vieux.

Groisset, mardi, 11 heures, 1872.

Mon loulou.

Ta grand'mère a très bien supporté le voyage et, malgré l'abominable état où est plongé Croisset, son humeur est bonne.

Je n'en dirai pas autant de la mienne. Mon irascibilité touche à la démence.

Je vais m'habiller pour aller à Rouen payer des notes, choisir des papiers, et faire une visite à THôtel-Dieu. J'ai couché dans ta chambre. On ne sait pas comment se retourner dans la maison, qui pue violemment, et nous n'avons ni femme de ménage ni cuisinière.

Ton Vieux peu gai.

CLXXVÏÏ

Fin mars, jeudi, 2 heures, 1872.

Ce que j'avais prévu se réalise : l'été ne sera pas gai! Ta grand'inère, qui avait très bien supporté le voyage et qui avant-hier était de bonne humeur, est retombée

plus bas que jamais depuis hier au soir. Elle vient de se donner une espèce d'indigestion et m'a fait grande peur. C'est la suite de la manie qu'elle a de manger sans cesse pour se fortifier, croit-elle. 11 faut maintenant avancer d'une demi-heure chaque repas. On ne sait plus que faire.

La maison est dans un tel état de délabrement et de saleté, et les histoires du ménage si compliquées, que depuis mon arrivée je n'ai pu rien faire.

Comme la vie est lourde par moments! J'en suis gorgé à en vomir!...

La dame de compagnie n'aura pas de chambre libre avant la fin de la semaine prochaine. Donc, vers le 8, elle peut venir.

Toutes ces occupations-lày et surtout le tête-à-tête lamentable de ta grand'mère, me cassent bras et jambes. Je sens que je ne pourrais pas écrire, car j'ai peine à comprendre ce que je lis. Mon rêve est d'aller vivre dans un couvent en Italie, pour ne plus me mêler de rien !

J'ai été vaillant, cet hiver, jusqu'à ma brouille avec Lévy^ Mais depuis lors, je me sens épuisé jusque dans les moelles. J'attends Philippe, à qui je vais conter des choses désagréables. Dimanche, j'ai rendez-vous avec Deschamps pour l'affaire de la fontaine! Quand donc

me f -t-on la paix? Quand n'aurai-je plus à m'oc-

cuper des éternels autres? Je passe tour à tour du rugissement à l'accablement.

1. Elle avait eu pour cause le refus de mettre en vente les Dernières Chansons, de Louis Bouilhet, pour lesquelles mon oncle avait é(.rit la préface dont il a été question précédemment.

Et toi, pauvre chérie, comment vas-tu? Pense à Vieux et écris-lui souvent.

Je t'embrasse.

Ton ganaclion.

Ci-inclus quelques lignes que ta grand'mère a voulu t'écrire hier.

CLXXYIII

Jeudi, 4 heures, 1872.

Mon loulou,

J'ai eu le cœur bien gros en te voyant partirM et je me suis senti encore moins gai, le soir, quand je me suis mis à table; mais il faut être philosophe.

Je me suis remis à travailler. A force d'entêtement, j'arriverai à reprendre goût au pauvre Saint Antoine. Fais comme moi, pauvre chérie, occupe ta cervelle; remets-toi à peindre.

« Il faut jusques au bout respecter sa nature. »

Ce que je dis là est hygiénique et moral.

Comme il me semble qu'il y a déjà longtemps que lu es absente, mon pauvre Caroî Au reste, j'ai un peu perdu la notion du temps.

1. Ma grand'mère était morte le 6 avril. Après être restée quelque temps avec mon oncle à Croisset, je fus obligée de le quitter, malgré le grand abattement dans lequel il était.

Emile est parti à Rouen faire des commissions. La grêle vient de tomber, le soleil rebrille. Je me suis couché très tard. Je crois que je vais piquer un chien?... As-tu lu dans les feuilles l'assassinat de la comtesse Dubourg? Quelle alroce avenlureî

Adieu. A bientôl, n'est-ce pas?

Que dis-tu du jeune Philippe qui n'est pas venu me voir une fois. (( L'un n'a-t-il pas sa barque et Tautre sa charrue! »

Croiss t, !u tli soi-', 30 aviil 1872.

Chère Caro,

Je regrette la lettre de quatre pages que tu as déchirée, parce que c'était une longue lettre5 et puis qu'elle n'était peut-être pas aussi (( stupide » que tu le prétends. Je ne veux pas t'embêter avec mes demandes d'épîtres. sachant par moi-même combien il est assommant d'écrire des lettres quand on n'en a pas envie. Mais tu me feras pourtant bien plaisir de barbouiller à mon adresse beaucoup de papier lorsque le cœur t'en dira.

,1'ai lu et préparé du Sai7it Antoine, Demain, définitivement, je me mets aux phrases. Maintenant, je suis calme, ce qui est beaucoup.

Jeudi, j'ai eu la visite de Mme Heuzey et de Mme Crepet. Ces bonnes dames voulaient m'emmener dîner à Rouen. Il n'était que 3 heures de l'après-midi. Or, la perspective de leur compagnie jusqu'à 10 heures du soir m'a

LETTRES DE G. FLAUCEllT A SA iMÈCE CAROLINE ^225

un peu effrayé et je suis resté dans ma solitude. N'importe! les repas ne sont pas drôles!

Hier, j'ai eu la visite de Raoul Duval et de Laporte^ (du Grand-Couronne) qui m'a appris la mort de la fille de mon pauvre Duplan! Encore une mort!... Le soir, j'ai été dîner chez Lapierre. J'aurai la visite de ces dames au milieu de la semaine.

Le peintre aura fini demain sa besogne, et le colleur de papier viendra jeudi. Emile a tantôt rapporté de Rouen tes deux coupes en marbre.

Adieu, pauvre fille. Bon courage!

Je t'embrasse bien tendrement.

Ton Vieux.

Tu n'imagines pas comme ton Croisset- est calme et beau ! Il y a une douceur infinie dans tout et comme un grand apaisement qui sort du silence. Le souvenir de (( ma pauvre vieille » ne me quitte pas et flotte autour de moi comme une vapeur et m'enveloppe.

Croisset, nuit de dimanche, 6 mai, 187-2.

Ma chère Caro,

Le seul événement, la seule distraction de ma semaine, a été la visite de ton mari. Ah! je suis ingrat

1. M. Laporte, conseiller général de la Seine-Inférieure, avec lequel Gustave Flaubert était alors très lié et qui lui servait un peu de secrétaire.

2. La propriété de Croisset m'avait été donnée par ma grand'mère, à la condition que mon oncle y vivrait avec nous.

envers les dieux! car, hier, j'ai eu celle de Mme Achille et de Juliette qui sont venues m'inviter pour le 16 prochain (de jeudi en huit) à la première communion du jeune Roquigny. Tu as dû recevoir aussi une invitation? On a été fort aimable; on s'est informé de toi (de ta santé).

Ça ne m'a pas rendu plus gai! Les repas en tête à tête avec moi-même, devant cette table vide, sont durs. Enfin, ce soir, pour la première fois, j ai eu un dessert sans larmes. Je me ferai peut-être à cette vie solitaire et farouche. Je ne vois pas, d'ailleurs, que j'aie le moyen d'en mener une autre?

Je me force à travailler tant que je peux. Mais ma pauvre cervelle est rétive. Je fais très peu de besogne, et de la médiocre.

En fait de nouvelles, Léon Rivoire^ est mort à Alger. Ses sœurs étaient déjà sur le paquebot, dans le port de Marseille, quand un télégramme leur a appris que tout était fini. Elles doivent revenir à Rouen au milieu de cette semaine.

La Princesse m'a écrit que Théo était fort malade! Encore une mort! encore un chagrin! Quand donc sortirai-je du noir?...

Je ne sais pas où ton mari a découvert un assommant barbouilleur comme Saunier, peintre en bâtiments! Croirais-tu qu'il n'a pas encore fini ta chambre? Reste à faire le marbre de la cheminée. J'espère pourtant que tout sera réorganisé complètement vers mercredi ou jeudi.

A propos d'affaires, Claye, Timprimeur, in 'a écrit ce matin pour que je le débarrasse des exemplaires des Dernières Chansons qui lui restent. Ma brouille avec Lévy s'accentue.

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