‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 78 sur 160 · Mon oncle m'avait accompagnée à Luchon · texte numérisé non relu

Mon oncle m'avait accompagnée à Luchon

La mienne était par moments bien rébarbative. J'ai appris à Paris que plusieurs personnes (entr'autres Gustave Moreau, le peintre) étaient affectées de la même maladie que moi, c'est-à-dire Vinsiippoi'tation de la foule. C'est une affection commune depuis « nos désastres », à ce qu'il paraît. Aujourd'hui, je me suis promené dans le jardin par un temps splendide et triste et j'ai lu de la philosophie médicale, car je commence mes grandes lectures pour Bouvard et Pécuchet. Je t'avouerai que le plan que j'ai relu hier soir après mon dîner m'a semblé superbe^ mais c'est une entreprise écrasante et épouvantable. Tu n'as pas dû y comprendre grand'chose, d'après ce que je t'en ai dit; et après avoir relu mes quatre pages de scénario j'ai le regret de t'en avoir parlé.

Ah ! pauvre Caro, le rêve pour moi ce serait de vivre ici ensemble, que la scierie n'est-elle au Mont-Riboudet ! Mais je t'ennuierais trop. Il faut que les jeunes habitent avec les jeunes. Mes quatre jours passés à Paris n'ont pas été suffisants pour mes recherches de livres et de renseignements, mais j'en ai assez pour m'occuper pendant un bon mois.

J'ai vu Carvalho, le directeur du Vaudeville, qui m'a rappelé que je lui avais rendu service quand il était au Théâtre-Lyrique. Je dois lui lire le Sexe faible quand je reviendrai à Paris. Mlle Julie a été fort contente de me revoir et voudrait bien voir « sa Caroline ». Je lui ai conseillé la patience.

Aucune nouvelle locale à t'apprendre. Et tu ne m'as pas donné la moindre nouvelle de Putzel ! Comment oublier un petit être aussi intéressant!

Il y a aujourd'hui trois semaines, à cette heure-ci, nous revenions de Bozos ! Que fait maintenant Damos? Où est Barrier? Marie bougonne-t-elle? etc.

Adieu, pauvre chère nièce; j'espère que tu vas te remettre à la peinture? Écris un peu moins de lettres, afin d'occuper la plume à des choses plus sérieuses, ou plutôt, quand les envies épistolaires te prendront, pense à ta vieille nounou.

Je t'aurais écrit dès hier soir; mais Ernest t'aura donné de mes nouvelles.

GLXXXYI

Croisse!, lundi, 5 heures, 1872.

Mon pauvre loulou,

Il faut d'abord que je t'embrasse (car je m'ennuie de toi énormément), puis il me semble que j'ai pas mal de choses à te dire. l°Le jardinier mettra demain matin au chemin de fer un panier pour toi. Mais l'envoi sera peu important, car il n'y a pas grand'chose dans ton jardin, ce qui n'empêche pas la cupidité des voleurs, car la nuit on passe par-dessus le mur et on casse le treillage, d'où terreur de Mlle Julie.

2"" Je viens d'avoir la visite de Laporte qui m'a invité à déjeuner pour jeudi prochain avec Raoul Duval.

Ce matin j'ai eu la visite de Philippe.

J'ai reçu une lettre lamentable de Mme Brainne. Son fils est très malade. Elle va l'emmener aux Eaux-Bonnes, et elle me paraît pleine d'inquiétude ou plutôt de désespoir. Il lui a fallu trouver de l'argent et elle ne sait pas comment faire avec son journal. Elle a peur de perdre sa place. Il y a des gens peut-être plus à plaindre que nous, ma petite dame ?

A propos de malheurs, je ne t'ai pas dit que Feydeau m'avait fait la confidence entière des siens : ils sont complets et, quant à lui Je le trouve très stoïque. Il m'a navré, le pauvre garçon !

J'ai commencé mes études de médecine. Fortin m'a prêté des livres. Quant à la chimie, que je comprends beaucoup moins bien, ou plutôt pas du tout, je l'ajourne. Mais il faut être enragé, et triplement phrénétique pour entreprendre un pareil livre! Enfin, à la grâce de Dieu!

Je ne sais pas trop que te conseiller pour faire suite à Hérodote. Le mieux serait de lire maintenant Eschyle dans la traduction de Leconte de Liste, puis des traductions de Thucydide et de Démosthènes, et le plus de Plutarque possible.

Gomme manuel d'histoire, pour te reconnaître dans les faits, je te conseille Thirwall (en anglais) que je possède...

J'ai commencé h prendre des bains froids, mais qui me semblenttrop froids. Aussi n'en prendrai-je pas beaucoup.

Voilà une lettre bien décousue et écrite avec une absence complète de coquetterie littéraire. Ne méprise pas pour cela, mon Caro, et aime toujours

Vieux.

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