On appelle les groseilles des « gardes » en Normandie
Mme Gommanville. La provision est petite, mais nous manquions de pots. On a même été obligé d'en racheter.
Depuis ton départ, mon pauvre chat, je me suis baigné deux fois. J'ai liai Flammarion, j'ai expédié toutes les notes ta prendre dans Daremberg et j'ai lu pas mal de Buffon.' Puis j'ai beaucoup pensé à toi. Voilà ma vie.
Aucune nouvelle de Carvalho.
Préviens-moi un jour d'avance de l'arrivée de Tabbé.
Ton vieux scheik d'oncle qui t'aime.
Fait prendre de l'Eau-bonne à ton mari.
CGVII
Croisse!, samedi, 2 licures, 1873.
(( Ecris-moi ici » ! ici où? Il faut que je devine que tu es à l'hôtel Frascati? Nous sommes « légers, bien légers! »
Eh bien, moi aussi, mon loulou, j'ai fait un voyage! Moi aussi je me promène en bateau à vapeur! Moi aussi je m'amuse ! Jai été hier à la Bouille f!f et cette petite excursion m'a semblé délicieuse.
Charpentier est arrivé hier à 11 h. 1/2. Après le déjeuner, nous nous sommes mis à notre affaire^, et voici ce que nous avons décidé. Il publiera, en appendice, l'assignation près du juge d'instruction, le réquisitoire de Pinard, la plaidoirie de Senard et le jugement. Piien de plus. Pas un mot des critiques. Je trouve cela plus
1. Il s'agissait d'une réédition de Madame Bovary avec les pièces du procès.
digne. Je lui ai, parla même occasion, vendu Salammbô qui paraîtra cet hiver.
Ledit Charpentier n'a pas cessé de caresser Julio et Putzel. Je crois que la vue de Croisset, qui était splendide hier, ne m'a pas nui dans son opinion, et tout à rheure en partant, il m'a remercié, avec effusion, « de mon hospitalité ».
Comme il faisait une chaleur à crever, à 3 heures nous avons pris le bateau pour aller à La Bouille d'où nous étions revenus à 7 h. 1/2. Il a, et j'ai comme lui, beaucoup admiré les rives de la Seine.
Après le dîner, lecture du Sexe faible, qui Ta fait rire. Mais il m'a fait sur le troisième acte la même observation que Mme Commanville ! et d'une façon tellement claire, que maintenant je comprends ce qu'il faut y mettre. Il ne doute pas d'un très grand succès. Ainsi soit-il ! .
J'ai re-écrit à Carvalho, hier, pour lui dire que je l'attendais.
Yoilà tout, ma chérie. Je compte sur vous mardi à midi. Profitez du bon temps.
Ton vieux bonhomme d'oncle.
Croisset, mardi, 3 heures, 29 juillet 1873.
Ma chérie,
Emile, bien qu'affligé d'une véhémente colique, si tu tiens à avoir des détails intimes sur mon ménage, Emile, dis-je, vient de partir pour Rouen afin de mettre au chemin de fer, grande vitesse, ton petit chapeau noir.
Je compte être à Dieppe mercredi de la semaine prochaine, si toutefois il y a « une chambre d'ami » pour Cruchard. J'attends l'abbé Chalons et lui ai fait disposer sa couche dans la chambre à deux lits. A quoi vais-je Toccuper, ce soir?
J'ai reçu par autographe la nouvelle du mariage de Bardoux 3i\ec Mlle Villa-Bimar ou Bemar; c'est un nom de maison de campagne, et non pas un nom de femme ! Raoul Dnval ne se trompe pas ; notre législateur avait des sentiments.
J'ai encore reçu ce matin des épreuves de Lemerre que je viens de corriger; mais je n'ai aucune nouvelle de Carvalho. Je viens de lui écrire pour savoir si je dois l'attendre plus longtemps.
Tl fait présentement un temps d'orage accablant. Néanmoins, je ne suis pas vache comme hier, où je me sentais si las que j'ai renoncé au bain froid. C'était peutêtre d'avoir trop lu ces jours-ci? ou plutôt la suite d'un abominable accès de tristesse que j'ai eu, dimanche. Rarement, je me suis senti plus isolé, plus vieux! La philosophie a repris le dessus et je me suis remis aux notes pour Bouvard et Pécuchet! Gomme je pense aux bons jours que nous avons passés ensemble, pauvre chère tille! Je ressemble à ta mère, n'est-ce pas? Ou plutôt à une vraie nounou. Mon poupon m'assottit? et je le bécote sur ses deux bonnes jouettes.
Vieux.
GGIX
Croisset, samedi, 1"" août 1873.
Eh bien! pourquoi pas de lettre? As-tu eu la ^ï)igraine tellement que tu n'as pu m'écrire, pauvre chérie? Qu'y
a-l-il? Je m'attendais hier ou avant-hier à la visite d'Ernest. Je commence à m'inquiéter et ta nounou va en avoir son lait tourné! Mais j'espère que demain matin, pour mon dimanche, j'aurai une épître?
Mercredi a été une journée farce. Je venais de reconduire au bateau l'abbé Chalons, quand une voiture s'arrête à la porte. J'ouvre et qu'aperçois-je, ô mon Dieu? Le gigantesque Arthur Fontenillat et l'inéluctable Mme Doche*. Tableau : poignée demain à lui, deux baisers à elle. Ils venaient me faire une visite. Promenade dans le jardin. Grogs à l'eau-de-vie, inspection de tous les appartements et enthousiasme universel.
Bref, tant d'amour avait un but, à savoir : obtenir un rôle dans la pièce de ce bon Flaubert. Pour jouer Mme de Mérillac, le vieil ange Doche rompra son engagement avec rOdéon, etc., etc. Elle demande un rôle dans ma pièce, à n'importe quelles conditions. Comme je crois qu'elle jouera parfaitement celui de Mme de Mérillac, je ne demande pas mieux, bien entendu, que de l'avoir. Donc, j'ai pour samedi prochain un rendez-vous avec Garvalho qui est indisposé, m'a-t-il écrit.
Ainsi, ma chérie, je compte être chez toi mercredi et y rester jusqu'à samedi matin. Si ça te gêne en quoi que ce soit, dis-le moi franchement. Mais pour partir d'ici il me faut, toujours de Vargent.
Le Moscove a enfin donné de ses nouvelles. 11 a fait une chute et est resté dans son lit tout le temps qu'il a passé à Vienne. Puis, de là, il a été aux eaux de Carlsbad, dont il paraît content. Il se disposait à venir me voir ici, la semaine prochaine. Je lui ai répondu qu'afin de le garder plus longtemps je préférais l'avoir au mois de
J. Comédienne célèbre, c'est elle qui créa la Z>ame aux Camélias d'Alexandre Dumas.
septembre. C(^ mâlin-là m'a envoyé un nouveau conte de sa façon intitulé les Eaux printanières qui m'a fait passer une journée délicieuse. Quel homme!
Événement dramatique hier à Croisset. T'o^^ jardinier Chevalier a arrêté un homme qui volait des prunes chez la mère Bréauté! Gueulade sur le quai, en pleine chaleur. Personnages : Remoussin, Leroux, la chienne d'Emile, etc., la bourouette de Chevalier et la petite Marie, fille de Chevalier. On a conduit le délinquant en prison, et messieurs les i>endarmes sont venus faire une en luête.
A propos de criminels, Saint-Martin m'a dit que toutes les nuits, depuis quelques jours, il passait, entre 2 et 3 heures, environ vingt personnes qui s'en allaient à Bonne-Nouvelle, dans l'espoir de voir guillotiner Neveu! Hein? l'humanité! Pauvre chat!
Quand Flavie vient-elle? N'est-ce pas mardi? Je serais bien aise de la voir.
Mais c'est toi, surtout, chère Caro, qui me feras plaisir à contempler et à embrasser.
A bientôt donc.
Ton vieux Cruchard qui t'aime.
Paris, 1ô aoûl 187;].
Quelle chaleur, pauvre loulou! c'est à tomber sur les bottes !
Ce qui n'empêche pas que, ce soir, Monsieur retourne au spectacle! J'ai passé toute la journée d'hier avec Carvalho. Nous cherchons des acteurs.
Il n'est pas besoin de te cacher que je lui ai lu le plan du Candidat! Enthousiasme dudit Carvalho, qui m'a prié de lui permettre de l'annoncer, ce que j'ai formellement refusé. Là-dessus je suis inflexible.
Autre histoire : le sieur*** (m'a-t-on dit) a publié une lettre de moi à lui adressée, sans ma permission! Que dis-tu du procédé? La lettre est ancienne et roule sur la politique. Je vais tâcher de trouver le numéro du journal où elle se trouve, puis j'en écrirai une à mon ami ! une qu'il ne publiera pas, je t'en réponds.
Mes deux éditeurs m'accablent d'épreuves, et je fais toujours des recherches pour Bouvard et Pécuchet.,. Je me réjouis comme toi à l'idée de passer encore une bonne quinzaine ensemble au mois de novembre, dans le vieux Groisset que j'aime de plus en plus.
Ma plume est si mauvaise qu'elle m'agace!
Fais bien des amitiés à tes bonnes compagnes, et tâche de n'avoir pas la migraine.
Donne-moi de tes nouvelles. Enfin, pense toujours à
Vieux.
Je suis tanné de la Fusion ^
Jeudi, 21 août 1873.
Mon loulou,
11 me semble que j'ai plusieurs choses à te dire? Je ne sais lesquelles. Elles vont me revenir à la mérnoire, pendant que je vais t'écrire.
1. La fusion, nom que l'on donnait à la réconciliation entre le comte de Chambord et le comte de Paris.
La princesse Mathilde s'est, hier, beaucoup informée de Mme Commanville. Éloge de ma belle nièce, pendant le dîner.
J'ai passé une soirée fort agréable dans la conversation de ce monstre de Renan, qui est un homme charmant. De quoi avons-nous causé? des Pères de l'église? M. Vieux a étalé son érudition.
J'attends le retour de Carvalho, qui est maintenant à Puy, pour retourner au Vaudeville et régler encore bien des petites choses.
Il est probable que, vers la fin de la semaine prochaine, je ne serai pas loin de mon départ. Mais avant de rentrer à Croisset, je lerai un petit voyage en carriole de Rambouillet à Mantes.
Le Moscove demeure à Bougival (Seine-et-Oise), maison Halgan. Je ne l'ai pas encore vu et ne sais s'il a reçu tes deux épîtres? Il m'a écrit qu'à la fin de septembre, toute la bande Viardot% lui compris, bien entendu, irait passer quelques jours àNohant^, et m'a invité à en faire partie. Mais c'est assez de vacances comme ça. Il faut se remettre à Bouvard et Pécuchet^ pour lesquels je me ruine en achats de livres.
Peut-être qu'une fois rentré, je vais céder à la tentation du Candidat,
Tu sais bien, ma chérie, que je ne partage pas du tout tes opinions sur la Fusion, C'est, selon moi, une sottise pratique et une ânerie historique.
En de certains jours, il me prend des envies d'écrire de la politique pour exhaler là-dessus ce qui m'étouffe! Mais à quoi bon? Le plus clair de la fusion sera que : elle n'aura pas lieu d'abord, puis que les Orléanistes se
1. Famille de Mme Viardot, née Pauline Garcia, illustre cantatrice.