CCXXXVII
Kallbad-Rigi (Suisse), mercredi soir, 6 heures, 16 j lillet 1874.
Dieu merci, mon pauvre chat, voilà notre correspondance redevenue réi^uli^re. J'ai reçu ta lettre partie de Paris vendredi dernier et une antérieure renvoyée de Croisset.
Il fait ici une chaleur étouffante! encore un orage! et je tombe sur les bottes, d'autant plus que je ne peux piquer aucun chien dans l'après-midi, à cause du tapage environnant et surtout des sonnettes électriques. M'agacent-elles le système! me l'agacent-elles! Enfin, dans quatre jours mon compagnon arrive, et à la fin de la se-
maille prochaine, sans doute vendredi (d'après-deniain en huit), j€ serai à Paris. Je ne vais pas y rester longtemps et très prochainement j'irai vous voir. Maintenant causons de mon beau neveu.
D'après ce que tu me dis, son état, suivant Guéneau de Mussy, n'est pas bien grave. N'importe : il faut se soigner (?f aller aux Eaux-Bonnes malgré les Affaires. Ah ! il n'y a pas à barguigner. Vous pouvez très bien rester à Dieppe encore tout le mois d'août, car les Eaux-Bonnes peuvent se prendre dans n'importe quelle saison. Ce qui n'empêche pas que, si j'étais de vous, j'avalerais cette pilule, je subirais cette corvée le plus tôt possible. Note que voilà longtemps que l'on recommande les Eaux- Bonnes à ton mari : il ferait mieux de se soigner une bonne fois plutôt que de traîner toujours, de se préparer un mauvais hiver, et de finir par se flanquer quelque maladie sVrieuse. Les Affaires? eh bien,- tant pis! II me semble que la santé doit passer avant elles. La nature est plus forte que nous et n'attend pas nos convenances.
Je conviens que la perspective d'un re-voyage doit vous embêter. Cependant, c'est à toi d'être raisonnable, mon Garo, et de forcer ton époux à ce déplacement. J'ai la plus grande confiance dans les Eaux-Bonnes pour toutes ces affections-là, en ayant vu les résultats prompts et incroyables.
Bien qu'Ernest regimbe à la locomotion, je parie que c'est un monsieur à se frapper le moral. Qu'il ne s'inquiète pas, mais qu'il se guérisse.
Il est dans mon rôle d'oncle de vous prêcher, de vous tanner, do vous lavementer. C'est donc ce (jue je viens de faire, après quoi je vous embrasse.
Vieux.
GGXXXVIII
Rigi, dimanche, 19 juillet 1874.
Ma chère Caro,
Nous partons ce soir de Kaltbad ; nous allons coucher à Lucerne; demain, à Lausanne; mardi, à Genève, et nous serons vendredi matin à Paris.
Je vois que Monsieur mon neveu persiste à ne pas vouloir se soigner. Quand il sera très malade, il faudra bien qu'il s'y résigne; et alors que deviendront ses atîaires? Est-ce pour imiter Melotte pour faire Y W"^ Je suis content qu'il ait vu Noël Guéneau de Mussy. Qu'est un homme plus sérieux que son cousin. Je Fai autrefois connu, d'abord à Rouen où il a dîné chez ton grand-père, qui lui a fait un dessin pour lui expliquer je ne sais quoi sur les fractures du fémur que Guéneau n'avait jamais pu comprendre jusque-là; puis je Tai revu à Trouville, et chez Taine, dont c'est un grand ami. Enfin cet excellent M. Gommanville a gvand tort de ne pas suivre illico ses prescriptions. Je ne peux pas le forcer à s'en aller aux Eaux-Bonnes, et je regrette de n'avoir pas ce pouvoir. Maintenant n'en parlons plus.
Le Moscove a maintenant la goutte aux deux pieds. J'ai reçu de lui, ce matin, une lettre charmante, mais fort triste.
Le Sexe faible ne m'inquiète nullement. Qu'il réussisse ou ne réussisse pas, je m'en bats l'œil, profondément ! M. Vieux a tant d'orgueil qu'il est (je le crois, du moins) inaccessible à la vanité.
Du reste, je me propose d'être à Cluny terrible et pas du toul bon enfant, pas du tout commode.
Adieu, pauvre chère fille ! Dans une dizaine de jours j'espère être à Neuville et t'embrasser, car il a bien envie de te voir, ton pauvre
Vieux.
CGXXXIX
Paris, vendredi, 4 heures, 24 juillet 1874.
Nous sommes arrivés ce malin à 7 heures. Je viens de me réveiller et j'ai la lête tout étourdie.
J'ai reçu toutes tes lettres. J'irai voir Flavie, certainement. Mais, de ce pas, je me précipite vers le théâtre de Cluny.
Demain ou après-demain je t'écrirai le jour de ma
visite à Dieppe.
A bientôt donc, chère fille.
Ton Vieux.
Paris, 25 juillet 1874.
Ma chérie,
Malgré une nuit de douze heures, je continue à tomber sur les bottes. Il est vrai qu'aujourd'hui j'ai eu huit heures de voiture, et je ne suis pas au bout.
Mes affaires sont réglées à Cluny qui compte plus que jamais sur un grand succès d'argent.
Bref, je prends demain Texpress de 1 heure, mais j'irai coucher à Croisset pour me débarrasser de mes cantines, et prendre des chemises. Puis lundi j'espère dîner avec vous. Donc à lundi. Je vous embrasse.
Ta vieille Nounou qui s'ennuie de son joli poulot.
GCXLI
Dimanche, 4 heures, 16 août 1874.
Quel beau temps! ma chérie. Quel calme autour de moi, et quelle solitude! Il faut être parfois robuste pour l'endurer. Mais, enfin, aucun bourgeois ne m'embête par ses discours ou le spectacle de sa personne! C'est l'important. N'importe! il y a des moments où le cœur s'ennuie.
Bouvard et Pécuchet continuent leur petit chemin. J'espère avoir fini le premier mouvement du premier chapitre dans quatre ou cinq jours; ce sera toujours cela de fait! Mais la mise en train est bien difficile...
Le bon Laporte est venu avant-hier m'inviter pour jeudi prochain à déjeuner ou à dîner. Cette question n'est pas encore réglée.
Julio s'est uni morganatiquement à une jeune personne de la maison Davy, répondant au nom de Gilda. Je n'ai pas assisté au mariage. Voilà toutes les nouvelles de céans.
Je suis bien aise que Laure Lepoittevin t'ait bien reçue. Je regrette de ne pas la voir plus souvent pour causer ensemble de bien des choses et des gens dont nous seuls nous souvenons.
As-tu au moins brillé dans ta conversation sérieuse
avec M. Frank^?
Écris souvent de bonnes petites lettres à ce
pauvre Vieux
qui t'aime.
Paris, vendredi matin, 28 août 1874.
Comme tu as de la société, mon cher loulou! Est-ce que, vraiment, cette brillante compagnie, cette suite de visites te retiendra à Neuville jusqu'à la fin d'octobre? et que d'ici là le pauvre Vieux doit se résigner à n'avoir pas ta compagnie, à Groisset? N'importe, quand je serai de retour, si tu ne peux venir, j'irai te voir, car il m'ennuie de toi démesurément, pauvre fille. J'ai peur avec l'âge de ressembler tout à fait à ta grand'mère. J'y tourne f Ce qu'il y a de sûr, c'est que le Righi ne m'a pas fait de bien, moralement parlant. Je crois que les spectacles sublimes m'ont abêti. Cela tient aussi à Bouvard et Pécuchet qui me rongent. J'en viendrai à bout, cependant !
Le pauvre Moscove est de retour depuis deux jours, et plus malade que jamais. J'ai été le voir à Bougival (voyage embêtant à cause de l'omnibus, il ne se doutera jamais du sacrifice que je lui ai fait), et nous avons passé notre temps à gémir et à nous attrister sur nos maux réciproques. Je n'échangerais pourtant pas les miens contre les siens. Bien entendu^ nous n'avons parlé que de Bqu-