A M. LE NOIR
Je commence, monâeur, par les remerdmens que
je vous dois, et, pour beaucoup dire en un mot, je vais vous répéter ce que je prolère chaque jour, en pensant à vous : « Je ne pourrai jamais m'acqultter; mais » au moins je ne cesserai de publier que je suis dans » Fimpossibilité de m'acquitter envers vous..»
Maintenant permettez que je vous demande uie grâce absolument nécessaire à la tranquillité de ma conscience et dé mon cœur. J'appren^ aujourd'hui que mon amie , ma divine amie , travaille pour subvenir aux besoins de sa iille La plume m'échappe
des mains; je frémis d'indignation, et je plenred'ar mour et de douleur. Monsieur, je n'aurai jamais un moment de calme, si vous ne daignez permettre que je paie une dette aussi sacrée que l'entretien de ma fille, au moins autant que je le puis. Sophie, qui m'assure gaîment qu'elle a assez, et qui se passe eocore des fantaisies pour moi, ma Sophie ne souffrirait pas j que je donnasse tous les malheureux deux cents écus auxquels je suis réduit; et je ne le pourrab point, puisqu'au moins me faut-il des souliers. Mais je puis, je dois, je veux doni\er cent écus, et vous conjure a genoux
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de le permettre. Mais il fant que tous souffriez aussi
qu'ils restent à la police ; car^ pour mille et mille raisons qu'il serait trop loug de vous déduire^ on ne peut prendbre aucun arrangement pécuniaire avec M. de Roogeraont. Dans un temps où j'étais bien loin de croire mon amie si génée^ et où je ne me doutais pas qu'on eût l'indignité de la réduire à six francs par mois^ je le priai de faire acheter un fourreau de satin rose pour ma ùile, et de remettre à la police vingt-quatre livres pour sa nourrice ; il y a six mois de cela, et je n'ai encore pu l'obtenir. Je vous supplie doue de irouvier bon que M. Boucher, à qui j'écris sur ce sujet, pour lui demander avec instance, an nom de l'humanité, de se charger de cet ennuyeux détail; je vous supplie de permettre, dis-je, qu'il soit l'administrateur de ces cent écus; et la bonté de son cœur, qui le rend digne d'être l'organe du vôtre, ne me laisse pas craindre un refus de sa part. Accordez- moi cette grâce, monsieur, et faites-moi celle de m'informer incognito ^ ou du moins sans en révéler les motifs, que vous me l'accordez. £h quoi ! j'ai de l'argent, et je souffinrais que la mère de mon oifiint, que l'amante passionnée à qui j'ai coûté sa réputation, sa liberté, sa fortune, en gagnât!... 0 monsieur, monsieur ! mon âme se brise en y pensant, et si je suis assez fort pour lutter contre l'infortune, je ne le suis pas, je ne le serai jamais assez pour supporter les remords.
rai l'honneur d'être avec le plus tendre respect, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
HlEABBAU fils.
1 4 décembre 1779.
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454 IiETTAVS iCBJTlBB
LETTRE CXIIL
s3 dtembr^ 1779.
Mon tendre amour^ c'est toi-même que je te àvm pour évaluer la scène de Marville. Plus il est évident qu'elle était méditée^ et moins elle doit t'inqoiéter. D'àbord je n'ai jamais cru à ce personnage ni l'himiear, ni les talens nécessaires à la négociation dont on feignait de ie charger. Secondement^ je n'ai jamais cm à cette négociation, qui, s'il faut parler nettement, n^a pu être qu'une amusette pour toi. Madame de Ruffei n'est pas foUe : il n'est pas possible qu'elle ait espéré que l'iûJlexLblo M. Mon nier revînt sur ses atroces démarchesf pas plus possible qu'elle t'ait soupçonnée csh pable de recevoir ta grâce à tout prix. Mais pourquoi donc tant de finasseries et de détours? Tu m te pkûm point de ta situation ; on n'a nul besoin de pouTdir te dire : P^ous ne l'avez pas voulu j et de quel front te le dirait-on ï A quoi t'obstines-tu ? à ne vouloir signer qu'un accommodement^ dont l'anéantissement de la procédure soit la base. Tout autre parti est lâche et insensé. D'aiUeurs^ et pour la millième fois^ qu'ils montrent donc les pouvoirs de M. de Monnier^ pour finir la procédure subsistante ! et quelle raison donnent-ils de cette clause bbarre? et quelle sûreté^ si on en tombe d'accord? Encore une fois^ ils ne difiient pas un mot de
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DU DOirioN m ymcBHNBS. a5S
tout cela^ et cela leur serait impossible. Madame do Rufifei n'a jamais pensé à traiter avec les Yaldliaon que quand ils seront^ par la mort de M. de Monnier, trèstranquilles sar ses dispositions testamentaires. Madame de Ruffei sait aussi bien que nous que Ton ne traitera' jamais avec M. de Monnier sans le consentement et Tinterrention des Valdhaon. Ëst-ce ta fiUe qui sert de pré* texte à cette condition exclusive de Fexistence de la pro^ cédiu'e^ tenue en réserve pour t'écraser ? Cela est tout*^-» £Eiit absurde* Cette prooédare-là ne peut rien contre ta fille;, conçue avant Fairêt; elle n'y peut rien^ dis-je^ de Taveu de tous les gens de loi. Mais^ quand elle y pourrait, ttt ne refuses point de te prêter, autant qu'il est en toi, à lever les craintes des Valdhaon, et il y a des mesures pluâ efficaces à prendre qu'une procédure par contumace, dont nous nous ferons relever en jouant, surtout après la mort de l'intéressé, si l'on nous laisse faire. En un mot, je me bats ici contre des monstres diimériques. Us ne croient pas un mot de ce qu'ils te disent ; voilà ce qui m'est évident. M. de Mar ville a eu tort dans le fond et dans la forme. C'est une dureté très-gratuite que de harceler de persécutiona et de prcn pos une femme déjà trop malheureuse, et qui a Êiit preuve d'une inflexible fermeté. Mais encore une fois, c'était convention £iite avec ta mère, pur jeu d'esprit, leçon de perroquet, dont il n'a pas voulu perdre la façon ; il a cru peut-être que ses dignités nouvelles t'en imposeraient. Pauvre homme ! qui ne sait pas que de certaines âmes ne connaissent qu'une peur, c'est celle de se manquer ; et qu'un devoir, c'est celui de se res*pecter. Je m'attends, mon amie, qu'il t'aura revue, et suriout qu'il aura plâtré toute cette iucartade« Laisse-lui
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S56 LfiTTRES : ÉCRITES
croire que t» n'en as pas la plus petite rancune^ et en eCfet, n'en aie point. Conserve-toi politiquement "MK
lui^ a6n d'élaguer une iniiDité de petites chicanes de détail, qui ne sont rien, mais qui rendent la vie dnt$§' et d'ainenrs reste dans ton plan. Ce n'est pas^ je te k répète, qu'il ne me soit parfaitement inutile; mais c'est que tu te le dois à toi-même ; et je défie un luttai nête homme de parler autrement. Gomme au fond tu ne Tas prié de rien, ta mère seule lui doit de la reconnaissance, s'il est vrai qu'il ait pris des peines, et je crois que nous en attendrons le résultat; mais comme il ne tient qu'à ta mère de lui laisser de l'autorité Bùr ma fiDe, et même une sorte d'inspection snr toi, tu don le ménager, d'autant que, dans le fait, il n'a point mis de méchanceté à ceci, mais de la faiblesse pour ivMère et de la plate bêtise pour toi. Il se trompe fort en te disant que tu n'es point dans le cas de /aire des conditions. Ttt n'es point dans le cas de £siire la Mi mais des conditions ! tout le monde a le droit d'en faire dans toutes les situations. De plus, puisque les Valdhaoa ont tant de peur de ta fille, et que c'est de toi qu'ils atten^ dent des sûretés contre elle, il est fou de dire que tu n'as point de conditions à &ire. Tu as bien Ait de promettre de passer sur tout (excepté le retour), moi lî* bre; il est bon que madame de Kuffei sache cela. Mais, encore mie fois, ils ne feront rien, et n'ont jamais projeté de rien faire, au moins pour le moment. Il me dit à moi, qu'il avait dans sa poche une lettre de M. Daudenx. n te dit à toi, qu'il ne lui a point encore écrit... Crois-moi, nous n'avons point assez d'esprit pour traiter avec tous ces gen&-là. . ^ Ta sais que j'ai des gens d'esprit après moi àW;
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DU DONJON DE VÏNCENWES. IkS'J
Il et je t'envoie une nouvelle pièce d'éloquence du nû- ^ nistre plénipotentiaire Dopont^ qui, après s'être hit I attendre tous les jours, depuis mercredi, m'a écrit auj jourd'hui la lettre ci-jointe* J'y ai répondu avec force . et précision. J^ai relevé ses mensong^es, démontré la , fausseté de ses raisonnemens, l'injustice ou la mauvaise . loi de ses reproches^ et surtout quelques épithètes, qui m'ont para aussi un peu trop libres. Ta vois que le ré* sukat de ces lettres est toujours que lui, Dupont, est le plus utile et le plus chaud des amis^ et moi le plus ingrat. A sa commodité. C'est un homme sing^ier, et qui l'est d'autant plus, qu'avec fort peu de caractère il a la prétention d'en avoir infiniment. Tu verras par sa lettre que ma mère remue, et qu'elle me traite dans ses défenses en fils chéri. Dupont est fâché de cela, et je ne m'en étonne pas j mais^ moi^ j'en sds fort aise; et d'autant plus que je les puis mettre au défi de prouver quç je l'aie captée le moins du monde. Dupont ne croit pas cela, et me hit l'honneur de me le dire, quoique je l'eusse assuré formellement du contraire. Je relève un peu vertement ce démenti. Je ne sais pourquoi ttt es fâchée que j'aie envoyé à Dupont ma lettre à ma mère. Il fallait bien qu'il la renvoyât à M. Boucher^ ainsi, comment en pouvait-il abuser? S'il l'eût montrée à mon père (et il n'est pas au Boisées-Fossés), quel mal pouvait-eOe me faire? Tu as pris l'alarme mal à propos. Ne crois pas non plus que j'aie perdu huit mois avec lui. Mes vrais amis, le bon ange et M. Lenoir^ n'ont point oublié pendant ce temps-là mes intérêts, et je me suis lavé de tout soupçon d'obstination et de pervicacité. J'ai montré que je savais avouer mes torts, me prêter noblement aux circonstuuccb, ci travailler ' VI. 17 j
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assidûment à ôter tous les prétextes à mes ennemis; cela n'est, pas rien. Ma mère réussira ou ne réussira pas : si elle réussit^ je réunirai probablement les aTan* tages de U guerre et de la pa^Xi si elle ne réussit pas^ n'aurai point, couru les dangers de la guerre. C'est mon sage et bon ange qui est parvenu à me mettre dans gette iavorable situation ; je lui eu dois une reconnaissance éternelle^ et mon cœur ne s'en rassasiera pas. Tu verras que Dupont est plus que jamais content de toi. Je te félicite dp cette conquête^ mais je parierais ma vie qu'il ne sera jamais mon rival heureux.
Je tQ supplie^ ma bonne et cliarmante amie^ de bien calmer ton imagination sulfureuse sur toutes les rêveries Marville et Ruffei : tout cela ne vaut pas la peine de s'en fâcher, et les personnes aussi sensibles que toi ne se fâchent pas sans se faire du mal. Rends a ta mère un cODipte pur et simple de ce qui s'est passé; et vois-la venir. Ménage tes expressions; couvre de fleurs la rigidité de tes résolutions. Peu importe la forme douce et docile que Ton donne à ses volontés^ pourvu qii ou ne se relâche en rien. J'ai vu des têtes légères comme des girouettes employer des paroles do fer. Ccst une dopeçie y ou perd ie mérite de sa facilité, et Ton n'en fait pa^ moins* ce qc^e les autres veulent. Tu es l'antipode de ces gens-là, ô ma Sophie ! car rien de si doux et de si ferme que toi. Jo sais bien que Ton s'impatiente à U fiu} mais il pe £iut pas prendre la plume dans ces mamens-là. Il faut faire comme le cardinal de Retz. Il était ici : l'exempt qui le gardait voj^ait-il qu'il voulait t(a-> vailler ? il le forçait à se promener. Mcmi Dieu I que vous me faites plaisir ! répondait l'éminence rusée ; l'étude me brûl0 le sang. Ouil disait l'autre : eh bien^ il fût
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trop de serein. Ah ! vous avez raison^ repreoaic le car* «{bal; le temps est affreux* Aiosî il se moquait de ceu^ qui voulaient le &ire mourir de chagrin^ et Ton ne çagaait pas uja iota avec lui; malgré toute cette urbanité. Â.ce propos, je te dirai qu'une des grosses injures que mon père me disait dans ma jeunesse, c'est que j'étais ou userais ua cardinal de Ketz. Certes il me faisait trop, d'ho^eur, car c'était un grand et au fond ua honnête homme.
Tu.veux que je te raconte l'histoire singulière que je t'ai promise. Je le ferai, et même avec détail ; car cette cause vraiment nationale, et touchante par la vertu d'un des auteurs^ ma fait un vrai plaisir; et^ comme nous sentons de même (quoique Dupont me répète avec affectaliûu que tu vaux mieux que moi, ce qui est J)ien vrai, mais n'empêche pas que tu ne m'aimerais pas tant, s'il n'y avait du rapport entre nos âmes), elle t'en fsra aussi.
.Samuel lichigaraï, né d'une iamilie d'Ortez en B^n, avait été conduit en Angleterre par qu clques événemens de sa jeunesse. Il y avait établi une maison de commerce et S'y était marié ; mais il était toujours français dans le cœur, et faisait élever en France ses en&ns* Deux de ses lils étaient venus dans cet objet chez l'im de ses frères, l'un desnégocians les plus distingués de la ville de Bayonne. Ce frère meurt, et laisse sa fortune à Tun de ses neveux, qui s'en met en possession, sans que personne s'avise de la lui contester. Le neveu meurt luir-même qudqne temps après, et laisse sa succession par testament à son frère, qui était retourné en Angleterre. Samuel lichigaraï (c'est le nom du frère) revient ^ France pour recueillir les biens auxquels il succède,
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ùSo LETTRES ÉCRITES
et pour se fixer à jamais dans sa patrie. Âlors des collatérauXy à un degré très-éloigné, l'attaquent deyant hb
tribunal de Bayonne, et entreprennent de prouver qu'il est par nos lois incapable d'hériter de la fortune 4^ sou frère ; et voici à peu près comme ils soutiennéift céfié prétention odieuse^ à Bajoune, et au parlement de Bordeaux^ où Tailaire a été portée par évocation. Ils lui disent : « Votre père s'était établi et marié en iljtglé^ » terre. Iljr est mort : il avait donc renoncé à la France, }} sa patrie naturelle; il a donc vécu et il est donc mort » Anglais. Vous êtes Angolais comme lui, puisque voas » êtes son lils. Vous êtes donc un étranger, un aubain. » Nos lois ne permettent pas aux aubains de rebUelBir » des successions en France. Épargnez -vous la peine » d'invoquer en votre laveur la loi naturelle et les der- » nières volontés de votre frère. Ce n'est pas bdotou^ » turelle, c'est la loi civile, qui doit prononcer entre » nous ; et des morceaux de philosophie et d'élajufii^ » n'auront pas sans doute plus d'autorité aupris jle iios » juges, que la législation dont ils sont les organes. » Quand vous pourriez prouver que votre père n'é- » lait pas devenu Anglais, en se mariant, en vivant et » en mourant à Londres, vous auriez tort encore de » prétendre à l'hérédité de votre frère. Votre père était » au moins un Français réfugié en pays étran^^^er. Ory » vous connaissez nos lois contre ceux qui ont lui leur » patrie : elles les condamnent aux galères. Voôefiâre » a donc été mort civilement pour la Jbraace, du mo- )) ment qu'il Ta quittée ^ il n'a donc pu vous transmettre »i une existence et une patrie qu il avait perdues Im-* ^> même. Quel que soit aujourd'hui votre pays, et à ïi supposer même que vous n'apparteniez à aocmie na-
DU DONJON DE VUÎCENWES. aÔx
» don étrangère, il est donc au moins démontré' qae
M VOUS n'êtes pas Français. Vous parlerez encore contre » la rigueur de ces lois, et v^us voudrez nous rendre » odieux, nous qui les réclamons. Mais lorsque le lé- » gislateur a cm qu'il était de sa sagesse de dicter une >i loi;, il est du devoir du citoyen de se croire obligé à » la &ire exécuter, toutes les fois qfue Foccasion s'en » présente 5 et nous n'avons pas la prétention d'être n plus désintéressés et plus sages que le législateur. »
Samuel lichigaràî a répondu : « i ^ Si je suis âls d'un » Anglais^ et Anglais moi-même, je puis, même à ce » titre, recueillir toute la succession mobilière de mon » frère. Les temps ne sont plus où les nations se fed" » saient encore la guerre par leurs lois, lorsqu'elles dé- » posaient leurs glaives et leurs foudres. Tous les peu- » pies conviennent aujourd'hui qu'on n'est pas dispensé )) d'être juste envers un homme, parce que cet homme » aura reçu la vie sur une terre séparée de la nôtre )) par un fleuve, par un bras de mer ou par une mon- » tagne. Ces sentimens si naturels ont pénétré enfin » dans les traités même des nations rivales. 11 a été dé- » cidé par le traité d'Utrecht, que tout Anglais pomv » rait recueillir les successions mobilières en France, » et tout français en Angleterre. Il est fâcheux pour » vous que vous ne soyez pas nés dans ces temps où » quelques-unes de nos lois étaient aussi injustes et fj » aussi barbares que vous-mêmes ^ mais tous les bons | » citoyens auraient trop à gémir, si vous aviez pu » consacrer votre iniquité par une erreur de nos lois. » ^ Vous dites que mon père était devenu Anglais^ » et par conséquent étranger à la France, sa patrie na- » turelle^ et la preuve que vous en donnez, c'est qu'il
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202 LETTRES ÉCIUTE8
» a vécu et ^'il 'est mort en Angleterre/ Cette preàve
» ne suffit pas. Vous confondez le domicile avec la » cùé. On forme un domicile partout où Ton se trans- » porté ayec le dessein d'y établir sa demeore. II fiint >ï d autres solennités pour acquérix* une nouvelle pa- ^ » tine^ une cieé nouvelle. Il âiut ou que le pénale » chez lequel on se transporte vous adopte pour un I) de ses enians, et c'est ce qui se fait par des lettres » de naturalisation, ou qu'il vous élève à quelqu'une » de ces d'uçniésy de ces fonctions publiques dont la » patrie ne peut décorer que des citoyens. Sans Tun » de ces moyens, on ne peut se fiiire nm eité nonvefle^ » et l'on conserve toujours Tancienne, à moins qu'on » n^ ait renoncé par une abdication expresse et fov^ I) melle, et il est possible, par exemple, d'avoir son » domicile en Angleterre, et sa ciùé en France, Mon » père a toujours conservé tant d'amour pour sa part trie naturelle, qu'il a passé presque toute sa vie chez » un peuple libre où il âdsait fortune, sans jamais avoir » eu l'idée de s^ £ûre naturaliser. Au milieu de l'An- » gleterre , il a vécu Français, et il est descendu Français » dans le tombeau. 3^ Vous prétendez que tout Français » quivas'établirenpajsétrang^ersans la permission du » roi est dépouillé du nom français par une ordonnance » du mois d'août 1669, et que ni luini ses enfirnsnepeur » vent plus se faire réhabiliter en France. H est vrai, oetté » loi existe : elle précéda l'édit de i685, qui a révoqué a l'édit de Nantes; elle annonça d^ résolutions désasn tréuses potnr les dernières années de Louis XIV ; elle » fut le premier signal des dragonnades. Vous triom- D phez sans doute, en secret, de'm'avoir mis daiiôs une » situation où il peut être plus dangereux que difficile
DU DONJOV DE YINCEHNES. â63
poi » de se «léfendre. Vous vous trompez encore; il ne aye^l » m'est pas impossible de concilier ma défense avec le e loi ^> respect dû à une loi non révoquée. D'abord, Tordon- «.g^ » nance de 1669 ne dépouille du nom de Français que I) ceux qui se sont établis sans retour en pays étran<» ^ » ger, et qui y ont acquis des immeubles. Or, mon )gy, Ji père n'est ni dans l'un ni dans l'autre de ces cas. Sejlgg » condement, cette ordonnance n'eut que les protes- » tans en vue > elle eut pour objet d'en empêcher les ^. » émigrations^ qui^ à cette époque^ commençaient à » enlever à la France un quart de sa population. Pour ^ » que cette loi condamnât mon père et sa postérité, il » faudrait donc que mon père eût été protestant : où en ^j. ' I) avez-vous donc la preuve? Moi^ je vous déclare qu'il I) ne rétait point, que je ne le suis point. £st-ce votre » assertion ou la mienne, qui peut le mieux constater » la foi de mon père ? Mon père, dites-vous, a été con- ^ Il damné par nos lois à une peine qui ôte lexistence ^ » civile? Quel tribunal l'a jug^é? quel tribunal l'a con- |. » damné? quel tribunal au monde a entendu une ac- ^ D cusation contre mon père, avant que vous ayez osé ' » élever la voix contre sa mémoire, pour avoir le droit ^ w de dépouiller ses cnfans? Certes, il serait trop affreux ^ » qu'une accusation fût à la fois la preuve du délit et k ^ » prononciation de la peine. Cette forme de procédure j )} est inconnue en France. Une fois l'avocat-général Lî- I I) zet la proposa dans le procès de Charles de Bourbon^ » niais on sait de quelles couleurs le vénérable M. de j 1) Thou a peint le génie et le caractère de lavocat-gé- ^ » néral Lizet. Je suis donc né d'un français^ je le suis » moi-même : j'en donne en ce moment une preuve à » laquelle les âmes sensibles croiront sans peine : pour
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» vivre et mourir en France^ je renonce à jamais aux » lieux mon père a dépose ses cendres,^»! j^m ? v
Telles sont les réponses de M. Samuel Lichigaraï : mais voici ce qui est parfaitement bcau^ et ce qu'on n'a guère vu dans les discussions du Palais. Lorsque ce n'est pas la mauvaise foi ou Terreur qui y demande des choses injustes^ c'est au moins la justice qui ei^ avec rigueur tout ce qu'elle a droit d'obtenir. Ici, c'eft un homme qui combat des principes qui peuvent lui donner une grande fortune^ et ne montre ses ^imta que pour déclarer combien il serait malheureox de jés voir consacrés par la justice. L'homme qui a donné cet exemple^ peut-être unique dans les annales dubanm> est M. Pétri Lichig-aiciï^ avocat de Bajonnc, parent du testateur du côté de la branche ainée^ a laquelle jbs lois du pays donnent exclusivement la TpréSh&iBd, même à des degrés plus éloignés. Il est intervenu dans le procès, pour dire aux collatéraux qui voulsiia^i^envahir la succession : « Ce que les lois permettent n'est )) pas toujours honncte ; chargées seul ement de punû le » crime, elles sont forcées de tolérer les passions viles » qui y conduisent, et l'on peut êlreiintrès-malhonnéte )} homme avant qu'elles aient le droit de nous punir. » La conscience a des principes antérieurs à ceux de.la législation, et le cîtojen n'est pas moins coupable, » lorsqu'il abuse de Terreur des lois, pour cqmna^t- » tre impunément une injusdce. Si nos lois, comme » V0U3 le prétendez, dépouillaient un frère du bien de » &on frère pour le donner à des parens très^loignés, }) je croirais me déshonorer en réclamant la fortune )) qu elles m ollriraient^ et, quoi que vous en disiez, «nos n^agîstrats jetteraieiit uo, regard d'eçdpe,jfjl,de
DU DONJON DE VINCENNES. a65
âa » bonté snr le citoyen qui, une fois/ aurait été ploff
)) juùie que le législateur. Mais je crois^ mais il est délig» }) montré que Tinjustice est dans votre cœur, et non. tfi }) pas dans nos lois. Quoi qu'il en soit, quand même irïji » ce que vous dites de notre législation serait vrai^en la em }i réclamant vous vous seriez chargés ici d'un opprobre îcf » inutile. Si Samuel Lichigaraî ne peut pas hériter de» » biens de son frère, ce n'est pas à vous, c'est à mci mï » que ces biens appartiennent ; et moi, qui frémis de lèi » l'en voir dépouillé, moi, qui joins ma voix à la )) sienne pour détourner cette injustice, je les demande, m » ces biens, uniquement pour ne pas ies voir passer ils » dans vos mains, uniquement pour vous enlever le >i fruit de votre crime. Vous n'entreprendrez pas même
» de contester la supériorité de mon droit. Son parent, •2, » comme vous tous, je suis le seul qui le soit du côté 3 » de la ^branche aînée ; et cette branche, dans notre If » coutume, donne l'exclusion à toutes les autres. S!il ^ » ÉLUt donc que dans un siècle de lumière l'injustice se jt » commette encore au nom des lois, les citoyens et les i ». magistrats auront moins à gémir de la voir commise i » en fiiveur d'un homme qui a combattu de toutes ses j » forces ces mêmes lois qui devaient l'enrichir. » ^ ïu ne devinerais pas comment on a réfuté ce plai- ( doyer d'une espèce û nouvelle. On a dit que M. Pétri ^ Lichigaraî ne demandait la succession que pour la don- I ner à Samuel Lichigaraî^ et tromper ainsi les lois pour
lesquelles il montrait si peu de respect. Heureux ^ l'honime qu'on ne peut inculper qu'en l'accusant de la { plus sublime vertu î L'arrêt du parlement de Bordeaux
a déclaré Samuel lichigaraî habile à succéder aux
biciib de son frère, à la charge par lui de n'avoir d'au-
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tre patrie qae la France. Certes^ les lois étaieni plus formeUes contre Lichigaraï que contre toi; qu'il faut prouver être coupable de ce dont on t'accuse.
Je crois que le bon ange va tout de bon faire imprimer mes contes, qu'il croit en valoir la peine. 11 est bien bon I toujours en tirerons^nous quelques sous. J'en ai déjà fait douze. Û t'envoie cenx que tu n'as pas Iiu ; mais renvoie-les tout de suite^ car mon copiste attend. Je savais bien que tu reconnaîtrais les paroles d'Ëuphro* sie. Ah ! ma Sophie^ comment ramonr et la volupté ne les auraient-ils pas à jamais gravés dans ma téte^ ces mots si touchans I C'est aujourd'hui, aujourd'lmi 1 3 décembre^ que tu les prononças. Comme mou cœur palpite â ce souvenir !
Chère bonne^ ne néglige point cette incommodité qui s'aggrave avec 1 âge, et peut avoir dans la suite des inconvéniens désagréables et même funestes. Si tu ne répugnes point aux mercnricls, ne laisse pas Isabeau tâtonner long-temps les autres remèdes, s'ils sont sans effet; mais va doucement* £n tout, ménage ta manvaise poitrine et ta petite santé. Ilélas! elle était si belle, si vigoureuse autrefois ! Le chagrin, aux mains bien plus destructives que le temps, a fané cette belle fleur. Ah! Sophie ! l'amour, le bonheur lui rendront tout son coloris, toute sa fraicheur 3 et c'est dans les bras de Gabriel que tu braveras la douleur et les annte, et les rides et les regrets. Adieu, mon amante.
6ABai£L.
Chère, chère hnfm ! j'ai souffert en effet de mes coliques; mes urijaes ont été détestables : je suis mieux,
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etTintérêt que m'ont tcmoiVj^né M. Lenoir et mon ami Boucher m'a presque iail m'applaudir de mes souiïraaces ^ je me suis mis à peu près an r^fîme que tu m'as prescrit.
Voici des vers tout nouveaux^ qui ne sont pas de moi^ je t'assure. Je puis chanter les tourterelles^ mais
non les papillons :
Papillon, que ton sort est douxl Tu voltiges de belle en belle; Tu charmes sans être fidelle.
Et tu ne fais que des jaloux.
Tu ne vis que peu de journées , Et le plaisir iile tes jours; Mais dans nos ti istes destinées La douleur en marque le cours.
Ta renais y et la race hamaîne Disparaît et ne re? tent pas.
La mort sur noos étend sa chaîne; Cihaqae heore sonne le trépas.
Pour toi la vie est sans nnages, Ancnn chagrin ne la flétrit :
Toujours un cîel pur te sourit .
Pour nous seuls grondent les ora|;es.
Ah .' si d'une fausse lueur Tu suis la trompeuse apparence, Console-toi : Thomme a son cœur, Ses écarts » et ton ignoraoce* '
Agile comme le Zèphir, Ta fiiis une ardenr Impcwtae :
Parmi les fleors ta n'en Tois qa'one, CeUe qui promet le plaisir.
L'Amour^ dît^on, a pris tes ailes,
Ët ce dieu nous blesse en fanant;
Captifs dans ses chaînes cruelles,
JNoiM ne sentons qae dn tonrinent. • -
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a68 LETTRES ECRITES
Affranchi de sa jaunie, Tu ne crains point son fier courroux J L'Amour nous lance tons ses coups.
Et n*ose point troubler ta vie*
Voltigez y insectes charnians :
Tout TOUS rit dans les champs de Flore;!
D^ft la jeune et tendre Anrore OuTre les portes do printemps.
Moque-toi de notre sagesse; Folâtre, joli papillon, Et brave les maux que sans cesse Nous vaut l'orgoeil de la raison.