LETTRE CXIV
A LA M£M£
a6 décembre 1779*
Le bon ange m'a fait passer avant-hîer ta lettre, ô ma bien aimée ! avec une de mon oncle qui exigeait une longue réponse; de plus^ j'étais vraiment malade et souffrant, et je me suis dit : Ma Sophie me saura plus de gré de me reposer un jour que d'aggraver mes maux en me forçant de travail. Ce n'est donc qnW jourd liul que je me mets à te répondre, aujourd'hui que je suis mieux ^ sans cependant dire bien, car mes reins, mes urines et Finsonmie ne cessent de me tourmenter. Pour m'achever, mes a£Ëûres sont plus obscures et vont plus lentement que jamais, Aacnnes de mes espérances ne sont détruites, mais presque ton* tes se reculent à mesure que ma santé exigerait davantage qu'elies se hâtassent. La lettre de mon onde^ dont en général le ton de discussion est un bon symptôme,
ou DOJfJON DE YUrCENNES. ^69
m'anûûoce draille urs assez clairement que mon père ne vent pas enieiidre parler de mon exil à Mirabeau. D'abord ce n'est que le 4 décembre qa'il répond à ma lettre du 6 novembre. Il a eu le temps de consulter. Ensuite, après ses morales ordinaires, il me dit (c que » je reconnais, mais trop tard, que j'ai mal fait d'où* » blier les conseils d'un père, et, s'il ose se citer, d'un » onde, qui ni Fun ni l'autre ne m'ont donné » aucun siçet de plainte^ et dont les intérêts naturék » étaient les miens, pour suivre les impulsions qui m'éj» taient données par des personnes dont mon orgueil n seul pouvait me&ireméconnmtreIesvue8.i>II conclut que j'ai ôté à mon père, comme à lui, tous moyens de me secourir. Il parle des deux familles que j'ai outragées, c'est-à*-dire de la mienne, et «de celle d'une » jeune femme, triste victime de mes emportemens, et » qu'il m'a plu aussi de ^BfGuner. » Il pasise au crime que le roi fait serment à son sacre de ne pas pardonner; « des dépenses énormes qui empêcheront toujours mes • » partiesdese désister, » d'autant qu'ilreste une preuve existante « en la personne du iGrnit de mes criminelles » amours. » Cette phrase, qui m'a fait rire, m'a rappelé celle-ci d'un livre nouveau, intitulé « l'Art de » rendre les femmes fidèles. Voici comment les maris t) pourront empêcher que ces empoisonneurs de la » source de leurs contentemens (c'est-à-dire les amans) }} ne réusdssent daiis leurs détestaUes entreprises. » Mon oncle, après cette sortie bizarre, revient u à ma ré- » iiA\jàainsiet€tussi caractérisée em^erstinpère^révoltb » que le public ne pardonne point; de sorte qu'il est » désormais impossible de me procurer une existence .» honnête. Je me sids mis dans le cas de u'ea pouroir
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ayO LETTB^^ ÉCRITE.S
» avoir à l'avenir qu'une précaire et sons ûn nmn mi^
» prunté. »> (Ceci me déclare des projets nouveaux, mais ç'^si ce qu'il faudra yoiç.) ïéowji màJemmt^ à mon beau-père « encore avec l'orgueil qui in'a peidtb^ » Upe femme doit être eatièrçmcAt ^ soa mari^ ila .» toii( droit sur eUe^ mais aucun sur son honneuri;^ » dès qu'il y attente, il a perdu tout droit sur elle aux >i jjBUX des honnêtes gens^ et elle ne doit plus rien faire » pour lui sans risquer d'autoriser la diffamaltaib « (Je voudraisqu'on m'expliquàtce que luadamc de Mirabeau a fait pour moi avant sa prétendue difi&mation«)ll coqi» dut enfin, après de longues et très-longues répétitionsf et une sortie véliéuieiite s\iv ma sœur, avec laquejlf j| dit qu'il ne me confondpoint, par dire que Yesféàmm que je lui ai proposé de faire de mon ameademenl eét^ tout-à-iail impossible. <c Mon orgueil me fait traiter de » despotisme la main secourable qui me met^âirat>ii » de la vengeance {)ublique, mais cette main peut- se » lasser^ et ne pas se prêter de nouveau aux prières » d'une famille, et il se trouverait responsabU des^'SfiB^ » nemens s'il agissait, et que tous les intérêts pusseat » condescendre à ce qu'il demanderait pour imob» G^tainement cette lettre est dure et déraisonnables Je suis fâché de ne pouvoir l'envoyer ma répoûse, qui est noble, tendre et forte de choses. Mais mam celte lettre est de quatre pages très-serrées, comme j'étais fort malade quand je l'écrivis^ et que je voulais l'envoyer tout de suite ; comme je deviens tous lestjoars plus aveugle, je n'ai pas même fait de brouillon, t^lie n'est point du tout dans le genre de Dupont^^ellâfst purement dans le mien, franche, vive et chaudev Jft veux voir si je toucherai ce bon et respectable vieillard,
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qui, je le sais, m'aime naturellement. Je n'ai point soumis cette missive à la prudence et à la logique de Dupont, qui n'a point jugé à propos de rqpondre i ma dernière lettre. C'est sa coutume toutes les fois que je l'ai embarrassé; et voilà de tous ses tics céhâ qui me dé[dait le plus, parce que j'y trouve de la mauvaise foi el de la pusillanimité. Je patienterais, mon amie, je patienterais^ comme on me le répète tant^ â je n'étais vraiment malade; mais je le sois, et de la manière la plus inquiétante pour l'avenir... Parlons de toi.
Selon ce que tu medisde laseconde scène de Marville, qui est vraiment odiense, je pense que cet homme/ importuné par les persécutions de ta mère^ ne cherchait^ soit honnêtement^ soit malhonnêtement, qu'un prétexte de se dégager. Il n'en a pas trouvé de plus commode que de déraisonner avec toi au point de t'en impatienter, et de te pousser en sorte qu'il pût dire que tu rejetais toutes les propositions. Cela n'est pas plus généreux qu adroit. Mais qu'importent à certaines gens l'adresse et la générosité? Que lenr importe surtout le suffrage ou Faffection de ceux dont les seules vertus donnent du prix au suffrage et à l affection ."^ Si tu avais porté un habit d'homme, cet insolent vieil'^ laid^ (jauique vieillard, eût été plus poli 5 mais le propre des caractères lâches et vils est d'opprimer la faiblesse et l'infortune. Je ne crois point du tout que cette né-^ gociatiori, à la supposer même réellement projetée (je ne dis pas entamée)^ ce que je ne crois pas, eût jamais réussi. Je doute aussi que ton père prenne jamais riiUcUiie réisolution de consi^'pier ta dot. 11 faudrait qu'il n'eut pas un ami pour qu'on le laissât se couvrir d'une telle tache. Si* cela arrivait, ils te donneraient le
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droit le plus légitime d'entreprendre légalement ta défense ; car, puisquHls te traiteraient aussi rigoureusement que Tarrêt, il serait aussi trop atroce de prétendre t'empêcher d'attaquer cet arrêt. Je ne crois point, quoi qu'en disent nos parens, qu'il soit inexpugnable, et en tout je réponds un peu à leiu's raisonnemens, comme M. Fox à M. Adams. Celui-là est membre de l'opposition en Angleterre; celui-ci, partisan du ministère. Us se sont querellés et battus. Fox a été blessé. Quelqu'un lui ayant marqué sa surprise de le voir si promptement guéri d'un coup de feu dans le ventre : Vraiment ^ répondit-il, cest que le pistolet d' Adams était chargé avec de la poudre du gouvernement y autrement c'était fait de moi. Cependant j'attends avec quelque impatience la première lettre de ta mère j et si elle est un peu décisive, je désire que tu ne répondes pas que nous ne nous soyons consultés. Il est assurément peu décent que M.deMarville se donne les airs de traiter de gueux rhorame que M. Lenoir t'a donné pour conseil. Mais je voudrais que tous, tant qu'ils sont, avec leur bel-esprit et leur profonde sagesse, me disent quel crime tu as donc tant commis en donnant à la fille ton nom de fille. Leurs consciences timorées regardent apparemment comme une fadaise une suppression d'état, et aussi leur inspirent qu'on doit beaucoup moins à sa fille qu'aux convenances, au public, à l'homme dont on n'est pas ia femme, etc. Vivent les consciences dévoles! Pour la levée de l'ordre du roi, crois qu'ils ne sont point assez enragés-fous pour y penser, et que, s'ils avaient celte démence ou cette atrocité, l'administration, qui sait mieux qu'eux quelle a été et quelle est ta conduite, et
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qui ncms donne des preuves sî dâires de sa protectloii
et de son indulgence, ne nous permet pas^ sans ingratitude^ de craindre un tel abandon.
Quant à ta fille, essaie si tu seras plus puissante que moi pour guérir les muets volontaires. J'en parle au bon ange dans chacune de mes lettres, et il me répond à tout, excepté à cela. U se pourrait que je le visse bientôt, et je tâcherai de finir quelque chose à cet égard ^ mais parle-lui-en de ton côté.
Je n'ai ni dû, ni voulu m'expliquer avec toi lors de ton enthousiasme pour le Marville dans des lettres qui passent sous les yeux d'un ami qui m'est cher, et qui répond de leur contenu; mais il 7 a long-temps que j'en sais tout ce que tu en penses enfin. J'ai fait à M. Boucher et je ferai à M. Lenoir, si je le vois bientôt, des plaintes amères sur les insolentes rdations de Brugnière à qui je serais tenté de faire donner cent coups de bâton si je le pouvais. Mais ce serait une en&nce à toi que de t'ajBPecter de cela. Tout le monde, ma tendre amie, trouvera très-simple que, revenant avec moi pour en être sitôt et si cruellement séparée^ tu aies passé dans mes bras les derniers momens que tu as pu me donner. Nous ne pouvions empêcher Bru-
d'y être. Où est Findécence de tout cela, surtout quand
on y ajoute que tu passais en Hollande pour ma femme, et que tu revenais sous le iiom que tu portais en Hol-
lande? Va, mon amie, les gens qui te connaissent savent assez combien tu es réservée et décente ^ ç'a même été toujours Fétonn^ment de ceux qui, ne te connaissant que par ton histoire, travestie par le public malin, VI. 18
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se fiûsaienl un portrait de toi à miUe lieaes de ce tu es. Pour moi qui t'ai vue nue dans mes bras^ et coih
verte encore du voile de la pudeur et de Tiunocence^ moi que ta douce timidité » a rendu si lieureda^^qiaâi-
quefols même en limitaiiL les plaisirs, je méprise de tQute mou âme les vilâ croassemens des Marville^ des Brugnière et de toutes les espèces 'qu'ils peuvent ameiH ter. Console-toi donc. Was-tu pas tout sacrifié^ tout consacré à l'amour? Je vais prier M. Boucher idei^M^ sérieusement à ce Bru^ière du restant de sa dette, que je ne lui céderais pas maintenant^ fût-elle dé douze sous. Il a eu plus de deux cents louis de préseQi^de nous. En vérité je le crois payé de ses jolis procédés.
J'approuve uès-*fort le silence froid, dédaigneux et profond que tû proposes de garder avec le Marvillfr. Cepeiidani^ s'il t'écrit à la nouvelle amiée^ réponds-lui, et comme il t'aura écrit. Je ne suis en vérité p^4M>Ai?^ qu'il ne se soit point vanté de sa belle scène #rec toi* Ce n'est pas la plus belle époque de sa vie, d ailleurs assez galante, pour ne pas dire lubrique et criipuIlBqsef Il faut convenir que le bon ange a mal pris son me* ment pour nous vanter sa bonhomie. Je suis fort aise qu'il n'ait plus aucun prétexte de revenir id^ earj'ai)'^ rais été fort embarrassé de ma contenance, ne devant pas savoir ce qui s'était passé entrer vous,^^ et .ne pouvant me résoudre à témoigner des politesses, mèmertrivialeS) à un liomine qui t'a manqué.
. JiC silence de Dupont est encor!^ p]ius ridiGuieifie<8& lettre dont tu te plains; J'ai répondu à cette lettre par une U'ès-vigoureuse, qui Ta rçduit au .sileftçg^^slest annonci&o^ lesiete$r de NQël>^^
le
DU D01f40^ I>9 yiNCBWNES. iijS
en honnmTy je n'en attends rien que quelques nouvelles de rintérieur de ma famille^ leBqualles je d^im encore plus à son indiscrétion qu'à son amitié. Je te prie de lui écrire la première pour la nouvelle année. Nous devons être fort atMlessus des poîntiUeries d'écrire le premier ou le dernier.
J'ai absolument abandonné au bon ange la destinée de mes nomes ^ auxquels il a la bonté de s'intéresser avae toute la vivacité de Tamitié* Je t'envoie, mon cher amour^ trois des quatre nouveaux que j'ai ûiits^ le quatrième est entre les mains du copiste» Chargés des notes où j'indique les imitations, soit des Anciens, soit des étrangers modernes que je me suis permisesi ils fe* ront un assez bon volume, oâ je ne mettrai^ je crois, qu'un frontispice et une vignette. Recommande-toi à M. Boucher pour en avoir un exemplaire* Je orois cependant que nous aurions daigné t*en envoyer un, même sans ta demande.
O ma tendre amie! quelle époque tu me rappelles I et qu'elle est présenté à mon souvenir ei chère à mon cœur 1 Dut la somme de mes maux être troublée, dût le bonheur être fini pour moi, je le jure, ô mon amante I je ne la trouverai jamais assez payée. Quatre années sont révolues depuis l'instant qui m'a donné à toi; nous en allons commencer une autre : je ne sais, mais j'espère qu'elle sera la dernière où nous aurons à lutter contre un sort jusqu'ici si contraire^ mais tel que soit celui qui m'est réservé, je puis succomber^ je puis mourir^ mais^ j'en jure par toi et par l'honneur, je ne puis jamais ni me repentir ni cesser de t'aimer . Adieu, mon amante; adieu, la plus aimable et la plus aimée des femmes. Tes étrennes sont sur mes lèvres^ les
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miennes sont dans ton cœur c ah ! quand les trouverai-je sur ton sein?
Gab&iel.
Je ne sais ce que c'est predsément que cette cohh
missîon du conseil; mais je sais que mon père, harcelé par les cris et les mémoires de ma mère^ s'est démis de ma curatelle. Il veut apparenoment y rentrer. Je ne sais ce que le conseil a à démêler là. C'est peut* être conune prisonnier d'État.
Devine cette énigme :
L'amîtîé, le plaisir et l'amour m'ont fait naître; le iuia de tons les trois la douce expression ; Biais, hélas ! des humains le coupable abandon M'a rendu trop souvent rarme et le prix d'un tratcre. Aiguillon du désir, j'anime la beauté; Je suie don ou larcin fait par la Tolupté *.
]^'as-tu donc pas des nouvelles de ta fille?