LETTRE CXXV
a8 juillet 1780.
Je reçois, mon amie si tendre, ton aimable lettre, dans uu temps et un moment où je ne manque pas d'écritares et d'occupations^ de sorte qu'elle m'est an soalagement aussi agréable que nécessaire. La lettre de madame de Mirabeau^ dont le bon ange nous avait donné asseï^ bonne opinion^ est en efifet d'un ton affectueux et convenable. Je ne te l'envoie pas, parce que Dupont me l'a demandée^ pour je ne sais qneUe inr trigoterie. Il est depuis survenu un mémoire de nia mère. Tu sais que c'est là un de ces monstres que
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chc à m'en effrajer beaucoup • mais iiioi^ qui sais que l'amitié veille de ce côté, par l'organe de M. Boucher^ je suis assez tranquille* Toujours est*il que j'ai lait la jolie grimace d'écrire une lettre ostensible^ ou je parais trés-iuquiet du soupçon que l'on pourrait foiiuer que j'y eusse quelque part, lequel soupçon ne serajamaiB conçu de bonne foi. Ce qui pourrait seulement me nuire, c'est que, par un zèle inconsidéré, ma mère eut Iflché quelque phrase désobligeante pour madame de Mirabeau. J'ai prié M. Boucher d'y veiller, et, encore une fois, je suis tranquille. Mais Dupont n'a pas manqué une belle occasion de faire de l'importance et
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de la politique. H a tu et revu M. Boucher^ écrit et
récrit, et me mande hier qu'il « croit avoir bien con- » vaincu mon père, chez qui il a été en arrivant au » Spisnles-Fossés, qu'il me ferait la {dus grande in- )) justice, en me croyant capable de dupliclLé^ et en » supposant que j'eusse, la moindre part à ce qu'on » a pu écrire. Il m'assure qu'il s'est livré d'émotion » jusqu'aux larmes , et qu'il y a mis toute Tadresse
j» du cœur^ qu'il croit préférable à celle de Tesprit ^
» qu'il a acquis quelques lumières, etc., etc. « Mais, en vérité, les lettres de Dupont sont si politiques, si remplies de mezzo termine^ que je n'y.iais plus aucune attention : quand il parle, c'est autre chose, parce qu'il n'y a plus de tiers. Les deux visites qu'il m'a faites, coup sur coup (car je ne sais où diable tu as péché qu'il était toujours au Bois-des-^Fossés, puisque je t'ai mandé très-formellement qu'il était à Paris) ^ m'ont fait voir assez clair à mes affaires, dans lesquelles, au reste, il suit servilement l'avis d'une personne à qui je permets très-fort de me servir^ pourvu que je ne le lui demande jamais. Au reste, dans cette dernière lettre, il rabâche toujours les mêmes choses qu'il a sans cesse écrites et qu'il ne dit plus. Mon père est fidèle à son plan, et y met une fermeté et une suite rares. Certainement il ne sera ^jpiiâild^^ qu'on me démiiiifi^lh^ inàtàtice (ainsi maintenant il faut des instances)^ mais il veut prendre acte qu'il ne m'a qu'accordé à des demandes qu'il ne croît pas depair refuser, qu'il n'a contribué en rien à les exciter. Il veut, en cas de malheur , y n'être esKposé à aucun reproche, et rendre mon onde et sa bdle£lle eux«*mêmes responsables des événemens; Il y a un fond de sentimens « paternels, et tcès pater-
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» nek^ cacbé^ sous une prudence ii^fiiwient circon- ».specte,Y La confiance est. lpip ïéijiJblui> diraîl-on pas que ce ton sentencieux est en date do mois d'avril 1779^ où j'ai vu Duppnt^.pouT la pcer mière fois?) Mais voici le plus beau; aussi ^Bupont le souligrie-l-il : « On ne fait rien que par l'espérance, >i m'a-t-il dil^ mou fils a besoin de Fespérance de 1;^ » g^agner mon estime et mon amitié. Je neia lui reni » pas ôter j mais je ne la lui dois pas mettre prochaine: » ce doit être raiguiUon et la perspective d^j^^fgkr. » tière. » J'ai mandé k Dupont^ au sujet de cet alinéa^ que celte âentenpe, qu'il souli(j^uait si respigic^j^usiSmeut^ était susceptible d'un commentaire, WMbfbto sant que je lui épargnais; mais que mon père était comme tous les despotes (qu'il se croyait éternel), et comme tous les pères de <b:oit écrit, cpjiimugmmli que leurs enfans avaient etaur.iieiil toujours quinze ans. Dupont ajoute gravement;, après cette belje |ifQ&9pft-. pée : c( Je vous dirai les détails de bouche la semûne. )» prochaine (car ce serait, en effet, une grande indiç- » crétion par écrit). »
Ce n'est rien que tout cela auprès d'une lettre de trois pages que j'ai reçue hier de mon oncle,, e^ntérieurc aux dernières que j'ai écrites en Provence^ et oail&mt d'ignorer la démarche de madame de Mirabeau. Jesui» fort lâché de ne pouvoir pas le l'ei^ivoyer; je l'ai iait partir tout de suite, pour que Dupont y fabriquât une réponse : il y va de son honneur^ car cette lettre est une critique, phrase par phrase, d'une des,^ennes, laquelle est follement, mais plaisamment arrangée. Ta n'as pas d'idée de toutes les injiures quç l'on m'y dit^ cela va jusqu'à m'appeler gladiateur inclusi^reioepty
^ parée qa'm prétend qa'we phme, oà jediws qu'une explication nette avec M. de Marignane empêcherait D k le procès que Ton redoutait taut^ e^it uue manière de ^^1 cartel^ cela a dei'e^rit^ eomme tu Toie« ■^k Ensuite on relère à < toute ligne mon infernal or* ^ gueîl, mes délits, mes crimes, je crois, et, entre au- " i très, la double rupture de mon ban, article sur lequel lik) je répondrai ferme assurément. Il est un peu dur que 4 ce coquin de âaittt-^JVIauns publie que je lui ai manfli que de parole, après avoir dit si hautement qu'il ne il m'en avait point demandé, et ne m'en demanderait pas. m Somme toute, il n'y a rien du tout à conclure de 9f toutes ces lettres^là, sinon qu'eUessont Êûtes au Bignon, û et qu'ils font, tous tant qu'ils sont, plus les fâchés qu'ils ij, ne le sont réellement. £n attendant, M. le chevalier est 'à leur héros, parce qu'il faut bien avoir quelqu'un à
m'opposer, et que les du Saillant se raccrochent à cette
pauvre branche pourrie. U a été aux trois combats de i M. de Guichen, et n'a pas été blessé. On loue son cou- ; rage, sur ce qu'il s'est embarqué malade, pour ne pas
manquer le premier. Dupont observe très-bien, à ce H sujet, que cda est bien, mais fort «impie, parce que
Ton ne va à la guerre que pour y chercher des coups I de fusil, et que cette espèce de courage est si commun i pour les flpm^d^lwpeiu, que ce n'est pas la peined'en i parler. Pour moi, je n'appelle poml un homme d'hon- I neur celui qui invente d'aussi lâches mensonges pour I nuùre à son frère ou à qui que ce soit ; 'et, quant à sa i bravoure personnelle, je sais à quoi m'en tenir. I Dupont me mande aussi qu'il a reçu une lettre de I toi, du g de ce mois, qui n'a plus de rapport aux cirv-
coiistances présentes, et me prie de mettre son respect
à tes pieds. Ne va pas le recevoir comme Roxelane reçoit celui de Soliman. Le vrai est, comme je le mandai* hier à M. Boucher^ que Dupont est bon et franc par nature, mais politique et finasseur par prétentions. Il a aussi plus de finesse dans l'esprit que dans le caractère. Or l'esprit fin est quelquefois faux, parce qu'il est trop fin. La finesse imagine au lieu devoir; à forcede supposer, elle se trompe. Mais le principal défaut de Dupont est, je crois, de n'avoir point assez de caractère pour son esprit. C'est d'ailleurs un homme trèsestimable, et qui veut de bonne foi me servir autant que cela peut se concilier avec sa prévention pour mon père. Dupont est capable de grandes vues, de concevoir, digérer et ordonner un grand dessein j s'il passe à l'exécution, il pourrait bien échouer, parce qu'assez souvent il est rebuté des obstacles mêmes qu'il avait prévus, et dont il voyait les ressources; parce qu'aussi il est imbu de mille petites craintes. Ce n'est point, en pareil cas, par défaut d'esprit ou d'adresse qu'il aura manqué ; c'est qu'il n'a pas toute la fermeté et la suite possible dans le caractère, quoiqu'il s'en vante; c'est qu'il a aussi beaucoup de paresse naturelle ; qu'il n'est pas trop capable d'une volonté forte, à laquelle peu de choses résistent, même pour les gens bornés; c'est qu'enfin il n'a pas le caractère de son esprit. Sans manquer d'esprit, on manque à son esprit par légèreté, par passion, par timidité.
Mon amie, je suis persuadé que ma famille ne peut, avec honnêteté, finir pour moi, sans tenter de finir pour toi ; je crois que l'on ne s'y acharnera pas, si les Valdhaon sont trop récalcitrans ; mais on essaiera précisément pour éviter que je m'en mêle, et il faut en ce
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a cas les. laisser i^Sfse. Supoat m'a sondé à cet égard je loi ai dit natarélleiiient les conditions que je ifayais
dictées; il les a fort approuvées : il voulait que tu eus* ses ton dciTiaire aussi ; nuds cela me parait fou à espé^ rer ; car il est tout nmple qâe les Yaldhaon répondant: — Mais qu'aurait-elle à demander de plus^ quand il n^ amait point de procès? .
■ Je yab tâcher d'arranger avec M. Bonchér des moyens de t'envoyer^ dans le mois prochain^ du moins ime partie de la sonoone qm te serait nécessaire pour arranger tes afi^es. Je croîs que la montre^ qui ne nous a été donnée qu'en paiement^ pourrait être aliénée^ ippisque^ si l'on nous avait donné à la place les louis qu'on nous devait, nous en aurions assurément usé ; mais il hux laisser notre ami remplir des formali* tés de son métier, et sArement il tâebera d'arranger tout pour le mieux. Il faut certainement que je paie mon copiste, mais il reçoit assez souvent de petites sommes, etcelaéqiihranti.degDà8ses;talmasunpea nui cette fois, nous réparerons cela en août, et, si je redeviens libre, il n'y perdra rien. Four les £mtaisies quettt urenx me suggérer, apparemment que tu temo^ ques de moi. Que diable me font des fruits.'* Je n'ai qu'ui;^ passion, c'est toi; qu'on goût, c'est des livres. Û teparaltrapeulrAtre assez naturel que la passion passe avant les goûts; ainsi, de quoi te plains-tu? Crois- ta qu'après l'incomparable bonheur de vivre avec toi, j'aurai jamais un .plus grand plaisir que celui de t'ai» der...^ Eh! mon cher tout, en sommes-nous encore aux élémens ? JNe sais-tu pas quelle est l'activité du cœur de Gabriel, . et ne finit-il pas que ta l'empbies toute> cette
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activité? Ahl ma bonne anùe^ ne m'ôte pas les seules jouiflsaiiees qai me restent*.
Puis(jiie tu as été contente du premier volume de Boccacci tu le seras du a^ùoad, que- je. te bis pauer. Tous les sujets en sont gais^ et j'espère avoîr odoserté cette gaité en y mettant plus de délicatesse et de décence. Tous les sujets ne sont pâs également hmm et j ai été obligé d'en supprimer plusieurs par trop plats. L'ouvrage portera cependant, avec les imitations, dnq volunus bomsètes. J'ai à peu pvèsfiiii> vm non pas mon copiste. Tu ne saurais croire combien j'ai eude peine à riyeunir tons ces sujets connus, et dont les meiUeim ont été si embeUis par La Fontaine. Il fillait lutter contre lui, et en prose, ceia n'est pas peu d'oa** tt9^4j^f^jiJ^,m la eonvwenee dii stfle ne sont nécessatféî nfnUe^pavt autant que imhtwi»' tes, et cette partie de l'art dramatique n'est rien moins que facile. Mt quant à l'unîté, à Jkiquelle jwiiiUlBiini s'applaudissent de n'être pas astreints, ils se trompante l'unilé n'est pas aussi sévèrement prescrits au conte qu'à la comédie; maÎ8«n tiàt qui ne senxtt qa^iut^ chainemeut d'aventures sans celte tendance conunune qui le^ réunit en un. point, et les réduit à L'unité^ ce i^cit serait un roman et non pas uniiunte* Ge^n'eitdoiie point une chose aussi aisée que Ton fait semblant de le croire» Pour la moralité, dont on nefait pas mie loi li* gourense an conteur, il doit pourtant avoir son bu^ s'jf diriger comme elle, et commeelley atteindre. Rien ne le dispense d'être amusant, rien ne fempéche d'être utile ; il n'est par&it qu'autant qu'il est à la fois plai* santet moral > il s'avilit, s'il est obscène. Marot, poor
la naïveté^ ftit le modèle de.La Fontaine; mais, après
La Fontaine;, qui est le premier de nos conteurs en voli vers^ comme le premier de nos £gd)ulistes^ il n'en reste laii|i ancon à citer : tous en ont imite ce qa'il y avait déplus 3i:j? facile, la négligence et la licence; mais aucun n'en a m eu la grâce^ la facilité> le. naturel ingénieux. Un seul Dtli homme est peut-être supérieur à lui en ce gènre^ c'est Sfi FArioste, parce qu'il a plus de chaleur, de coloris et
dabondance^ et qu'à l'invention des détails^ qui est
celle de La Fontaine, il joint celle des siqets* Tu verras té dans mon Boccace un conte tiré de TAminte du Tasse; 1^ c'est l'aventure de l'abeille^ que j'ai substituée à une.
platitude; je crob que c'est^ du moimf^^ti^^^i^^ |ji modèle pariait de l'art de conter. Je crois en général
que Boccace a été trop vanté 3 il a cependant du natu- 1,^ rel et du comique. Mais quand on a lu ce qii^a iaft ên cie il genre Hamilton, soit dans ses Contes, soit dans les Még - moires de Grammont, on n'aime plus aucun conteur, g Pour moi, j'ai tâché de compenser l^éiailifintage de ,1 ne pas travailler sur nies sujets, par la finesse, le natu- ^ rel et la gdlté» Si j'ai ton suffrage^ je me^conso^e^ptrde I ceux qui me mànqueront ; car Sophie sera à [àmàis iitiîlli ^ univers, le but, le prix et la récompense de tods mes I efibrts» Âdiea^ chère amie que j'adore.
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