LETTRE CXXIX
ài odobreijSo.
Qae ta lettre est tendre^ chère Sophie ! qa'dieest bien empreinte de cette douceur pénétrante qui te gagne tous les ccBOcsI qa'elle est bien de toi I Ahl oni^ tu es et tu seras toujours toi^ c'est-à-dire la plus précieuse des amies^ la plus incomparable des amantes. Tu crois à Famonr étemel de Gabriel 1 Ah ! je ne m'en étonne pas ; tu portes trop bien au fond de ton ftme là conviction que celui qui reçut de tes mains le bonheur n'en peut désirer un autre; que qui tu aimes ne saurait aimer aiHeurs, et qu'il n'est plus pour moi qu'une femme ^ que ton sexe est pour mon cœur composé de toi seule. Il fmt que les autres hommes se &ssent d'étranges idées de l'amour. Dupont, qui connidt tonte 1 étendue de ma passion^ et qui^ loin d'en être étonné^ s'yintéresseetrapprouve, n'en paxadtpasmoinsfortinquiet que d'autres femmes ne me fessent finre des folies* U faut^ pour t'expliquer cela^ te donner notre état de âtuation. M. de Pompignan revient à Paxis^ et par conséquent le voyage de Pompignan est rompu, Les déesses du Bignon ont conçu le projet noble et conve- W nable de se servir de moi pour finir ce trbte procès^ qui divise depuis si long-temps les autenfsde mes jours. Ceci, combiné aux. circonstances^ a suggéré beaucoup
3go LETTRES ÉCRITES
d'idées. D'abord on a vonlu que^ restant au donjon^ mais en sortant pour négocier avec ma mère, je profitasse de l'émotion que doit lui inspirer ma situatioo actuelle, pour arracher d'elle un accommodement dont le pris: fût sa liberté et la nûenne. Il m'a été aisé de Élire sentir l'absurdité de ce plan» J'en ai proposé an autre. J'ai dit : Laissez -moi trois semaines à Paris^ aussi inoognilo que vous voudrez^ sous prétexte de santé; et' nous verrons. Ceci a souffert trop de difficultés, parce qu'on prétend que mon père ne peut pas pardtre» Cependant le temps courait, et m» amis criaient aptè^ ma liberté provisoire t alors s'eitraon^ veiée la proposition du voyage en Limousin, dont je me soade on ne sauràit moins, comme ta pMmm j et, en pis aller^ celle de me faire donner le châteaU; où, étant à Paris sans y être, je pourrais suyie Tidée de ces dames, et être mis à l'épreuve if tme nismèie non alarmante pour les Marignane^ puisque je serai à la même distance d'eux, et toujours sous ordre du roi. Nous avons suivi avidement, mais sans en avoir M, cette lueur qui^ après tout, est l'idée la plus raisonnable qu'ils aient encore eue. £n conséquence^ f ai écrit ce que j'ai dû écrire ; je tiens la balance, et je parais pencher pour le Limousin. Dupont^ au contraire, a opté; et, exposant d'abord l'impossibilité d'avoir l'avsa dn bailli, la nécessité de s'en passer pour l'obliger lai* ! même, la certitude qu'il sera le premier à courir au* • devant de M. de Marignane, A cdokn songe à la séparation, la vraisemblance que ce dernier n'en fera rien, la difficulté; l'absurdité de croire qu'il le veuille et le puisse sans sa fille, et l'inconséquence qu'il y annit que celle - ci me tirât de prison pour me imt uh
ou DONJON DE YINCBIINES. Sgi
procès plus à Taise , il parle de mon désir d'aller ea Limoasui, parce que^ pour mt servir de ses exprès-*
sions, « je veux à tout prix reconquérir mon beau- ^ frère, et mériter de lui, parc^ que j'aime ma. bouae
sœur avec la foreur que je mets dans toutes mes » affectiûijs; » mais il montre l'impossibilité de rien £ûre de là à Paris, et le très-grand éloig^nemeut de Provence, qui ferait tout languir, d'où résulte que Ton doit tenir sur cela rigueur à mes désirs.
Au Bois-des-Fpssés^ un . gepjli^ fidèle, l'avantage des bons conseils, des bons exemples, la douceur de voir incognito ma sœur à la promenade ou chez Dupont, l'avantage plus grand d'être aidé des conseils immédiats, des lumières supérieures, animé de l'âme de nos amies. Mais l'éloignement de Paris^ l'impossibilité dy traiter que par lettres, la douleur de mancper la seule manière hosovaUe, utile et méritoire de ren*-
trer dans le monde.
Au château, les plus grands dangers pour moi. La nécessité d'y marcher sur des œufe sans les casser; diic femmes plus ou moins aimables^ plus ou moins coquettes^ plus ou jpaoins intrigantes^ qui peuvent être curieuses d'un jeune homme prisonnier depuis trois ans pour cause d'amour ; la certitude que je ne puis me livrer à aucune sans exciter contre moil^s murmures, les plaintes des rivales, des maria, des amans, toniber dans les querelles et retomber dans le cachot. « Mais s'il résiste cette, épreuve, dit Pupont,il est impossible de lui n en donner une plus forte ; c'est le placer au feu duré-
» verbère. » Et la facilité de venir en fiacre à Paris, d'y voir et la mere et les jurisconsultes, d'arrangé à la fois
et les troubles de fooiille et le procès de Bewiçon, de
3§a IiETTRES ÉCRITES
se montrer en tout sage et habile. Voilà le précis des lettres^ de Dupont^ qui compte que l'ambition^ Ibbh mes de me faire liiiir le procès me poussera au château, et que^ si du Saillant me garde quelque aninuisite Mcrète^Pespoir que je succomberai à l'épreuve md pooflbera au cliàieau ; qu'enfin rimpalience de mon père d'en avoir le cœur net^ et de savoir si je puis vînBSJD milieu de cinq ou six cornettes^ sans faire cinq ou six ^uerelles^ me poussera encore au château.
On croit peut-être maintenant que tout cet étalagede prévoyance est de pur costume pour le Bignon... Point du tout : voici ce qu'ajoute pour moi le philosophe Dupont. Pardonne la liberté du langage^ et songe que tait à moi qu'il était destiné : « Songe à présent, mal- » hemreux paiUard^ que si tu te permets de trousser une I» seule de ces femmes^' tu te noieras sans rasbimee^M » ton sperme inconsidéré. Teierrùua ùeiil causa cun- » 7221^ (ce qui veut dire^ mais en langue dema&vsislieit^ » que l'amour est la source des guerres les plus crnd- » les). Kien de si doux qu une feumie en téte-à-têie; » rien de si tracassier que les femmes en troupeau. )) Sauve- toi avec elles par le respect, vois-les rai'ement; }) étudie et sors. Et si tu ne peux apprendre les vers de » Pavillon^ sous le nom de Bojer, et l'art de la gaeat » du marquis de Santa-Crux (tu sauras que Pavillon » conseille pour toute maîtresse la veutfe Poigaetf et » que le premier principe de guerre de M. de Santa-
» Crux, est qu'un grand générai doit savoir se h
» 1. V. . pour se garer des femmes^ qui finissent par tout » gâter) 'y quand tu viendras voir ta mère, coiiirs chcï » une fille, libertin, et, la vérole exceptée, purge-loi.» — Remercie-le du conseil, je t'en prie ^ je lui aî pro^
DU DONJON PB VINCENNES* 3g3
mis de te faire passer sa lettre^ et que ta loi en paierais le port.
£t tu crois peut-être que ce n'est là que de la goguette; eh bien i écoute un alinéa écrit sérieusement : « Vous avez avec les femmes une manière noble pour » vous sauver^ sans les offenser^ du danger de les voir » beaucoup et de leur Êure des sottises; ce sont /sr » restes de votre grande passion ; le serment fait à l'a- » mour de ne lui être infidèle que pour Thymen. Les n femmes ne haïssent pasleshommes de La Galprenède, » quoique ceux de Crébillon fils leur plaisent assez. »
A toute cette belle prosoposée^ j'ai répondu^ chère aÎQiie^ en me moquant du prédicateur^ qui aurait grand besoin de se prêcher lui-même j 2» en lui envoyant l'alinéa si tendre et si touchant où tu te dis si sûre de moi, et en lui demandant si un homme aimé ainsi pouvait être un homme à femmes • 3** en l'assurant que toutes les belles de ce pajrs^ci sont pourvues^ et courront d'autant moins après moi^ qu'assurément je ne courrai pas après elles. Mais, je t'en prie, venge-moi un peu.
Voilà, ma douce amie, un long compte raidu de mes affaires. Il paraît qu'elles ne peuvent plus ni ne pas finir, ni traîner long-temps. Je serai assez bien ici, parce que j'y serai très-près de mon bon ange. Je n'y aurai point assez de distraction pour m'étourdir^ j'y en aurai assez pour ne pas m'ennuyer, et pour prendre sur moi de moins travailler. Je tâcherai de monter à cheval, je jouerai la comédie, je ferai mes affaires, et ne mepurgeraipoirU. Du reste, j'entretiendrai, par le bon ange, mes liaisons de librairie incogniiOy lesquelles nous mettront à notre aise j ressource qui m'eût abso-
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lument manqué en Limousin^ pu je n'aurais eu lû 1^ YxeSf ni esprit^ ni idées.
Je ne crois pas qu'il soit possible d'arranger le procès dd ma mère, si mon père s'obstine à ne poiat par raitre. Enfin nous verrons. Quant à ton aocommodemçut^ je ne me.presserai pas ; il faut que tout vienne de mon père. Duponi lui a déjs^ tak sentir qu'il fidlaît qu'il se concertât avec madame de Ruifei sur le procès de Besançon. Je doute pas un moment que sitôt qu'elle verra que c'eist tout de bon enfin que Ton me lire de ma huche, elle ne l'interpelle. Ainsi, je suis peu inquiet à cet égards d'autant qijie j'ai lu ces mots écrits de la main de l'orade Pavie : « On n'a point écrit depmsie » mensonge du chevalier 3 si l'on écrit, certâiDemeolici » nom ;répondçons convenablemâit^ e|; de, meSm ii \ » inspirer la confiance. »
Je serai j ma chère bonne^ très-économiquemealici. On me conseillait de &ke venir à manger ohes mi, parce que, disait-on, je serai prié cinq fois la semaine; mab tout ce qui approche du coup-d'osil de parasite m'est si odieux, que j e ne veux point de cet arrangement Fontelliau me fournit chez son beau-père un apparie- I ment honnête et une nourriture de méme^ pour 900 liv. ; c'est donné. Or, moi, huché là , j'écrirai des co* | quetteries à M. Voyer, qui ne peut pas refuser a uu j homme de ma sorte^ au château par ordre du Roi> le j premier logement. Mais pourquoi faire ? vas-tn me dire; comptes-tu être là mille ans? Voici le pourquoi : On garde un logement ici, une fois qu'on l'a, tantqa'cN^ veut. Or, je sais que les délices de mon ami M. Bon» cher sont d'aller passer avec son aimable femme les têtes et dimanches à la campagne» Il aura upe clef de eet
DU DONJOH DE VIMCENMES.
appartement. Dupont forait venir plnssoinreDl safemme
à Paris, s'il avait de quoi la loger ; elle trouvera là un pied-à-terre agréable pour quelques semaiuea. Tu voii» que mon projet est bon.
Le tien, pour mon écrivain, est excellent, et j'en profiterai au besoin ^ mais si je reste ici, je le garderai^ parce que j'aurai' de quoi l'^ooEper de reste, et qae, continuant à loger et se nourrir chez son père, il ne me sera point à ohaige, et me coûtera moins cher que tout autre copiste, outre -qu'il est fort intdligent, actuellement accoutumé à mon gribouillage, à mon genre de travail, et que je veux obliger en lui sou honnête homme de père, qui m'est fort attaché.
Mou amour bonne, tu m'inquiètes sur tes yeux. Je te les ai tus si forts, si bons, toujours tendres, mais ausridairvoyansque beaux.N'écrismnelis'âkhimiàre, je t'en conjure 5 éclaire-loi avec de l'huile, si tu peux. Pour les miens, ils sont perdus sans ressource si ma liberté ne me les remet pas.
Pour le fond de ta santé, je vois qu'il est bon, et nous finissons une saison qui m'a donné bien de l'inquiétude, te sachant entourée de maladies épidémiques. Tu as bien fait de te purger pour éviter les fièvres d'autonme. Je tremblais qu'elles ne devinssent une habitude, comme il arrive trop soiivent, pour ma tendre amie, dont tant de malheurs, de privations et de pertes ont bien changé la constitution. O amour de Gabriel! conserve-toi pour lui.
Je comptais t'envoyer aujourd'hui, ma minette bonne, un nouveau manuscrit très-singulier, qu'a bit ton in&tigable ami ; mais la copie que je destine au libraire de M. Boucher n'est pas finies et t'oter à l'ave-
nir VotiffiDsif ce serait Fmteixompre pour long-teiqM.
Ce sera pour la prochaine fois. Il t amusera : ce sontdes sujets bien plaisaos^ traités avec un sérieux non moins grotesque^ mais très-dé<^t. Groirais-ta que Fon p rait faire dans la Bible et Fantiquité des recherches sur rpnaiiisine^ la tiibaderiey etc*^ etc.; enfin sur leé madères les plus scabreuses qa'aîent traitées les casdsies, et rendre tout cela lisible^ même, au collet le plos montée et parsemé d'idées assez philosophiques?
Oh ça, mon bon amour si tendre, tu crois bien que nous ne te ferons pas attendre la grande nouvelle; case donc pas notre triumvirat de lenteurs. Au reste; je ne crois pas qu'elles puissent être bien considérables encore; et le jour approdie ou l'on pourra te dire: L'dmitSé a brisé les fers de V amour. Adieu, ma Sophie^ mon bien^ mon tout. Aime ton ami^ coimae tu en seras toujours adorée.