A MON FRÈRE
Il y a bien des années que je ne vous ai embrassé, mon cher frère ; et lorsque vous lirez ceci il ne me restera aucun moyen de mériter votre t^idresse et de vous prouver la mienne. Je ne serai plus, et ce n'est qu en ce moment^ où je ne pourrai rien pour vous^
'^o6 • LETTRES ÉCRITES
t[Ue -vcm ponrm beaucoup pour moi. Jt im m»
expliquer cette énigme, et déposer entre vos mains un :86or6t €pie je confie à votre hoimeaf et à votre générosités
Vous sa^ez à peu près l'histoire de mes malheurs : je ne la retracerai point ici,' elle vous attristerait inuth lement. Peut-être, el sûrement même, j'ai été calomnié auprès de vous j mais vous n'avez point oublié que vous ne pouvez être le juge d'un frère infortmié qne vous u'avez point entendu, et dont vous n'avez point à voiw plaindre. Quelles qaVient été mes Êiutes et ma 'erreurs, îl suffit, j'espère, pour les expier, deinonnr dans une prison où l'on a vu ensevelir les plus belles adiiées de sa jeunesse : tel est mon sort. TbûI de malheurs, sans intervalle, devraient avoir désarmé mes ennemis.
Vous savez, mon cher frère, que j'ai trouvé nn seul
être qui s'intéressa trop vivement à mon sort. Celle femme, aussi respectable par toutes sortes de vertus^ qu'aimable par tons les avantages du caractère et de l'esprit, renonce à une fortune brillante, à sa réputation même, pour me suivre dans un pajrs où je cherchais la liberté ; et j'eus la faiblesse d'y conseniîr. Heureux pendant quelques mois par les soins de celle généreuse amie, mon destin l'emporta : mes persécuteurs m'atteignirent dans mon asile, et j'eus i la foi« la douleur de rentrer dans mes fers, et le désespoir d'avoir • enveloppé dans ma perle l'incompaiable amante •qifi m'avait 'tout sacrifié. Elle ponaitdanssoii sein un enfant quand je lui fus arraché* Cette fiile existe; et j'ai pensé assez bien de vous, mon cher frère^ pour espérer que vous ne refuseriez pas à votre nièce les
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m DONJON m TrmcsNNES. 4^7
Bficours que je n'ai pi\,iui assurer. Elle est privée par ma ^ute d'imé existence civile. Réparez^ autant quHl
-est en vous, ce malheur. Vous serez riche, mon cher frère : votre fortune et celle de ma mère vous permet*tent cfétre généreux; mais j'ose dire qu^il nei^a^t ici que d'être juste. Vous senteZ;, mou auii^ que la nature jet la loi m'avaient destiné à jouir avant voua de vos èiena. Une grande partie m'était anbstituée^ et je n'ai de regret h ne pas les avoir administrés, que parce que j'aurais pu vous les laisser en lueiUeiiM: ordre (oar, mon fil» étant mort, il était bien lâx que cet. héritage fierait le vôtre), et peut-être aussi vous convaincre qn^iL«st; heureux et doux d'avoir, un bon Irère. Quoi qt^il eu aok^ vous devez eroire que j'eusse assuré un patrimoine honnête à mon enfant, et vous m'en au-r riez pressé, ai j'avais eu besoin de i'ét£e«.aBfiiaplissez nw.Âftfb irs, mori oby Mir e. Soyez le tuteur^ le pio^ tecteur du malheureux fruit de mes amours, qui se trouve à la fois privé des biens de sa mère, qu'un act rêt bien zéfrère Ini -a- ôtés, et de qu'il devait att€8li dre de moi.
Lenoir> qui m'a comblé de bienfaits jusqu'à mon damier jsoupir, et* M. Boncher^ison premier seerétaire^ à qui je dois beaucoup, voudront bien vous donner tous les éclaircisaeiiic^s nécessaires sur le sort de ma ^e^ que je tous conjure de secourir d'une manière raisonnable et solide. Je n'ai pas besoin de vous re^ commander un secret si saeré. Quoique mon biâU)if e oiMfté tràs'^pubtiquey elle esl oubliée. Je ne sais si la
persofnne intéressée, dont vous n'ignorez pas le nom et l'existence, n'a pas des raisons imfK^iFtiintes de désn:er qn^ette lea^t'à jiimais« D'eilleur» uoe famille pourrait
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réclamer ï enfant que je vous lègue, et vous jugez bien, mon ami, que je ne pois consentir à éire le complice d'un vol manifeste que Ton oonunettrai^ en transpoi^ tant sur la téle de ma ûlle le bien d'un homme quiserait feuissement réputé son pèrey et dont Jes héritiei8 naturels resteraient peut-être victimes de cette supercherie. Mon désir^ auquel vous daignerez suiesp«Dt condescendre, est que ma fille soit librcy etiunllemeitt dépendante ni consacrée à la vie monastique, que je hais et que je méprise. Je suis loin de dem^ç^gife , TOUS vous ^niez pour lui donner une inutile et dangereuse opulence j mais je crois que vous pouvez lui faire une pension honnête sans vous mettre à Xittci^ et j'espère que vous l'assurerez de manière que, à voiw mouriez avant Tàge, sa fortune ne s'en ressentirait pa^, Si cet en£suit a le ccdurde son père, et snnMlil tai^ tus de sa mère, vous ne vous repentirez pas d'èlreson bienfaiteur; et^ quoi qu'il arrive^ on ne ama^ft^^S^ ter d'avoir fait une bonne action. Je snis très-persuadé, mon cher frère, que vous ne vous refuserez poiut à celle-là ; car je vous ai toujours connu km et» néreux. Cette conviction intérieure adoucit un peu ma situation et calme mes inquiétudes. Puissi^^ryM..recevoir au centuple le bien que vous ûreàémowlfik fant ! Puissent les vôtres vous payer, par leur tciP* diesse et leur conduite, de la déférence, qu^. vous.; aurez marquée pour les derniers désirs de vétiwttii^ heureux frère! Adieu, mon cher ami ; recevez mes tendres embrassemens, et croyez que^je vou^ coAqgiâ . toujours au nombre de mes plus vi^BF^ttàdhemeDS et de mes regrets les plus amers. Soyez plus hi^iueiix que votre frère ^ et souvenez-vous que>Tpôur?ii|iieiv^ e|^
OV DONJON DE VINCENNES. /i/OÙ
que vous tous oo-
cupiez du leur. Je vous ecobrasse encore une fois^ et ^ ^, youfi baigne de mes larmes*
Hojio&£>Gabri£]>Riquëty^ Comte de MIRABEAU fils.
A M. LEWOIR.
Me voici enfin^ monsieur et cher bienfaiteur, au moment où le malheur me fait aspirer depuis long* temps. Je vais m'endormir dan/s la tombe : vais trouver un repos que les hommes m'ont refusé. Je l'avoue cependant^ trois regrets amers me poursuivent : je ne pourrai dédommager la plus tendre, la plus fidèle et la plus généreuse des amies^, de la moindre partie des maux que je lui ai causes je laisse ma fille sans îum, sans état, sans biens ; enfin je quitte la vie avant que d'avoir pu vous donner la moindre marque de gmitude et d'attachement désintéressé. Ainsi^ les trois plus doux senthnens dè la nature, Pamour, la teà-^ dresse paternelle et la jeconnaissance, sont empoioonnés poonooi j««qa'e« me» denûe» mstam. Réagnons-nons ; courbons la tête jsous l'inévitable joug de la nécessité.
Mais, ô vous, m<m bienfaiteur ! de qui j'ai tant reçu, et à qui je me. Yois forcé de demander jusqu'à mon dei jiier soupir, j'implore votre secoms et la continua-
4lO LETTRES ÉCRITES
don de vos bonté? ponr ma Sophie^ bien plus iûht^
Innée aujourd'hui que dans le temps où elle a ému votre âme sensible^ jusqu'aa point d'en obteui ime grâce nniqne et inespérée. Daignez veiller BUr^e^ adoucir son sort^ réprinxer ses persécuteurs^ et lui accorder la 9ei}le. 00 nisdation qui lui restera maintenant, sa fille^ et les papiers que je Im ai destinés. Monsieur^ rappdez-vous ce que j'ai osé vous dire cent fois : il n'est pas line âme plus pure, plus £ûte pour lè Bieo que celle de mon amie ; toutes ses fautes sont de moi, toutes ses vertus sont à eUe^ et sa faiblesse même en fut empreinte. C'est l'amour le plus ardent, le pins généreux, le plus invincible qui brûle dans son cœur. Âhl si YOUB ne l'aviez pas oru, nous serions morts à d^é^pèi» il y a long-temps. - ^jÎ
Mais, si ma Sophie a mérité votre intérêt et votre indulgence^ combien n'en dois*je pas espérer pour la i 611e? Hélas I la taehe de sa nàMance est mon orime et non le sien. Tous les biens d'opinion lui sont refusés, Je Qe puis pas même assurer sa siibsistancerdle ne connaîtra jamais son père, et sera punie de ses fimtci sans compensation, sans dédommagement. 0 hQvmt bon et tespei^âUdii je monrrab dans les conftttms du désespoir, si je ne comptais pas pour elle sur votre bienMsance et votre équité. A peine puis-je dire moif même ce ^e je désire â cet ég;ard, puisque je m^tA bien ni la situation de sa mère, ni celle de mes af-^ £ûr^s« J'ai recommandé ma fille à ma mère; voilà toat ce que j'ai pu, puisque je suis garotté dans tons Ifli sens. Mais, parce qu'il a plu à mon père d'attenter à toutes mes propriétés^ à commencer par celle de ma ' personne, g'ensnivra-4-il que mon enéiit doit noiaff
DIX Doirjon: de vikcennes. 4ix
de Êiiin? Monsieur^ faites tout ce que vous pourrez pour elle : voilà ce que je vous dis dans le transport de
mon cœiiF; et j'espère que vous voudrez tout ce que vous permettront rautorité^ les bienséances et les lois.
Cette lettre ne contiendra point les détails relatifs à mes papiers et à leur destination; je craindrais de vous en importuner^ et j'en adresse une note précise à M. Boucher, avec mes trè»àumbles priàres et l'exposi^tion de mes motifs pour vous, et mes ardentes recommandations pour lui. J'ose espérer que tout ce que je dàire être remis a mon amie, le lui sera. Elle est incapable d'abuser de votre condescendance, et de rien publier sans votre aveu^ surtout moi le lui recommandant^ comme je le ferai expressément. Le seul de mes manuscrits que je croie intéressant, utile, et à un certain deffé de noAturité^ vous a été destiné de tout temps. Portez^y un œil attentif : j'atteste l'honneur et Fauteur de mon être^ dans ce moment où j'ir^nore ce qu'il en décidera^ que tous les faits qui y sont cousig^nés sont vrais. Sans doute ils méritent votre plus sérieuse attention. De tous mes autres papiers^ je n'ai conservé que ce qui pouvait intéresser Sophie^ el seulement die.
Je finis cette lettre comme je l'ai commencée, par des actions de grâces pour vos bienfaits, et l'assurance de mes vifi regrets de ne pouvoir les reconnaître que par ce stérile hommage. O vous ! qui m'avez fait autant de bien que les autres hommes m'ont fait de mal I vous qui, dans ces derniers temps, m'avez servi de père ! vous que je ne puis nommer sans attendrissement ; ah! crojrez que, si j'ai désiré une pluslongue vie, c'était surtout pourvous montrer que jen'étais pas tout-à-fiiit
4,12 -aLETerJUBS écrites
indigne de rinlérêt <jue vous avez daigné prendre à moi^ et pour vous consacrer , des jours dontyousann renoué le fil en me sauvant da désespoir. Qu'un bonheur égal à vos vertusiy égal à voire bonté^ soit à jamais le partage de votas et des vôtres ! et souvenez-vons
quelquefois que mes yeux desséchés ont versé de douces larmes.de tendresse et de respect en pensant à ce que VOUS' avez fiât pour nion amie et pour moi^et â
ce que vous ferez pour ma ûUe. -
/ HoirORè-GABRIEIr-RiQVETT,
. ■ . Comte de MlIUJBEAll fils.