LETTRE CIV
À 1.1 MÊME
; ii Je veux te conter anjourtfhui^ ma bonne amie^ quel-
ii^, qaes anecdotes que j'ai trouvées dans ua asse^ mauv^ I II recueil où il j a cependant des choses corieuses. L'une m'a fait un grand plaisir^ parce que c'est une haute preuve d'amour qu'a donnée un de mes très-proche S parens^ et que je suis bien aise de t'apprendre oomj: ment oïl sait aimer dans ma famille quand on s'en mêle. If. Le marquis de Grille était très-amoureux d'une belle « demoiselle^ qui mourut de la petite-vérole. M.. de [il Grille^ au désespoir^ fut se cacher dans l'égalise des Jaj. cobins de Toulouse, où elle fut enterrée. Le soir, ua y. irèrej qui avait soin de mettre de Thuile dans les lampes> ht extrémemeni surpris de voir ce pauvre âmant^ qui lui présenta une bourse avec 400 louis, à condition qu'il lui ouvrirait le tombeau dé mademoîselle Danm&« lat, et de Fauire un poig^nard dont îl le menaça de j le tuer, s'il refusait d'ouvrir le tombeau. Le moine
I étai( seal;< les portes de Tégiise étaient fermées ;
l6o LETTRES ÉCRITES
parti prendre? Il s'avisa de tendre à mon pauvre cousin un piège dans lequel il donna, soit qu'il fut fort bête, soit qu'il eût perdu Tesprit. Le frère lui dit que la pierre qui couvrait le tombeau était trop pesante pour qu'il la pût lever tout seul, et l'assura qu'il allait cherdier qudques religieux de ses amis. Toute la communauté survint, saisit Pâmant désespéré, et le ramena de force chez lui. Mais, quoiqu'on le gardât à vue, il trouva le moyen de se jeter du haut de sa maison dans la rue, et se brisa sur le pavé. Tu conviendras, chère Sophie, que celui-là savait aimer. £h ! que faire au monde quand on n'y voit plus son amante? N'estH^e pas un crime de lui survivre?
Une autre anecdote que je vais te raconter, est celle des moyens qu'employa une religieuse pour se sauver de sou couvent avec son amant. Il me semble que toutes ces inventions-là, quelles qu'elles puissent être, ont droit de nous intéresser. Non-seulement cette religieuse voulait fuir avec son amant, mais elle voulait le mettre à l'£d>ri des recherches. Voici ce qu'elle lui inspira.
Elle dit à son amant de se procurer de bons chevaux à une cextaine distance du couvent, et se chargea du reste, sans vouloir lui apprendre les moyens qu'elle avait trouvés pour dérober à tout le monde la connaissance de son évasion. On avait enterré ce jour-là une de ses compagnes, et comme la tombe n'était pas encore refermée, elle entra dedans pendant la nuit, porta la morte dans sa cellule, la coucha sur son lit, et y mit le feu; ensuite, à la faveur d'une échelle dont elle connaissait la retraite, elle franchit les murs du jardin, et joignit son amant. L'incendie ayant mis l'alarme au couvent, on courut à iax cellule ^ et comme la religieuse
DV DOMJOK DE VINCBNKES. ]6l
morte était dans ses habits et à demi brûlée, on ne douta point que la âtgitÎTe n'eût été la viotime des. flammes. On pria beancoup ponr elle^ qui sûrement se portait fort bien^ et employait son temps à autre chose qa'à prier. La substitution du cadavre me parait fort difficile; mais l'invention du feu est très-bonne. L'hîstoire est vraie, et, ce qui t'étonnera bien, c'est la conduite de cette bégueule après un coup si heureux et ri hardi. Les deux amans furent en pays étrangers ; ils se marièrent ; Thomme s'appliqua au commerce et y gagna beaucoup de bien. Ûs eurent plurieurs en£sms; mais la femme^ ayant perdu son mari, se retira dans un couvent^ où elle fit une confession qui ruina ses en- Êms. £Ue déclara qu'elle avait été religieuse, ce qui rendait bâtards les pauvres malheureux; et la femille du mari s'empara du bien. Cette barbare folie te gâtera bien la première partie de son histoire. Je ne puis lire de ces histoires-là sans penser qu'il n'y a que nous d'assez infortunés pour être repris après la plus heureuse fiiite. Mais je remarque surtout quelle différence il y a de ma Sophie à tout le reste de son sexe, et combien elle est supérieure â toutes les légèretés méprisables ou aux faiblesses des autres femmes I £t puis quels autres sacrifices n'as-tu pas £uts à ton amant On voit tous les jours des religieuses briser les odieux liens des cloîtres, et, plus enflammées de l'amour de la liberté que de la tendresse que leur inspire un amant, fuir dans des lieux où elles ne trouvent plus ni grilles ni ennttjreuses pratiques. Mais qu'ont-elles à perdre ? rien ; elles ne peuvent que gagner. Au contraire, ma Sophie a tout quitté pour voler dans les bras de son amant, pour partager son sort, pour embellir sa vie.....