‹ Lettres à un ami (volume 2)Chapitre 3 sur 11 · Le nom n'est pas dans le manuscrit · texte numérisé non relu

Le nom n'est pas dans le manuscrit

tent de tous les régimes, fruit sec de tous les terroirs, cassaut et pénétré de son mérite. Il a quelques mots heureux et parle avec une aisance qui permet de bien juger qu'il est absolument dépourvu de tact.

M. de Pressensé fait un petit discours convenable, honnête, un peu lourd.

Desmarets parle pendant une demi-heure sans rencontrer une idée, sans même, je le crois bien, avoir vraiment conscience qu'il parle : c'est quelque chose qui fait du bruit, à côté de lui, une onde qui fuit...

Dimanche, 5 février.

Hier, j'ai appris encore un affreux malheur. Depuis le commencement du siège, mon vieux camarade Housset était séparé de sa femme et de ses cinq enfants qu'il avait laissés à Orléans. Plusieurs fois, je l'avais rencontré et je l'avais trouvé très changé, nerveux, irrité, frappé de pressentiments sinistres. Il n'avait eu aucune nouvelle de sa famille. Vendredi, il reçoit une lettre de sa femme, au bas de laquelle on avait fait signer trois de ses enfants. Trois sur cinq! Les deux autres étaient morts, morts à quelques jours de distance, après les combats d'Orléans, succombant à ces émotions terribles et aux suites des mauvais traitements qu'ils avaient eu à subir des Prussiens; menacés, poursuivis, frappés peut-être. Tel est le récit qui m'a été fait par un voisin de mon pauvre camarade. Ce

malheureux homme a été rejoindre sa femme à Versailles. Ou craint qu'il ne devienne fou.

10 heures. — Comité au Grand-Hôtel. Georges Picot et moi, nous recommandons les candidatures de Didier et de Desmarest. Desmarest seul est agréé. Nous faisons mettre aussi sur la liste M. Sebert, président de la Chambre des notaires.

Lundi, 6 février.

Je reçois une lettre presque illisible de quatre pages de ce pauvre Housset, datée de Versailles. J'y déchiffre, à travers toutes les prolixités du désespoir, les détails navrants de son malheur. Voilà notre crevasse qui s'élargit, il arrive de la lumière et des lettres dans notre cachot. Une lettre de mon confrère Chégoin, datée de Pau, qui me donne des nouvelles de Templier et de Champetierde Ribes.

M. Labour que je rencontre, me décrit les ravages commis par les Allemands et les francs-tireurs dans son château de Lagny.

Du pain blanc! Du vrai pain blanc! Une fête pour les yeux! Une fête pour l'estomac! Depuis huit jours, nos miches de paille n'étaient plus mangeables. Et cependant, quand on dînait chez des amis ou au restaurant, chacun apportait son croûton noir. Aujourd'hui notre boulanger, pour célébrer le joyeux avènement du Roi Froment, nous fait cadeau d'un pain de quatre livres d'une éblouissante blancheur»

En rentrant chez moi, daus la journée, je trouve sur non bureau une dépêche. Je l'ouvre avec des battenents de cœur. C'était la première depuis cinq mois! Je lévorais déjà les lignes... « Trente-sept ans de services militaires et civils. Conjure demander croix à J. Favre. » Voilà! Et ce chef-d'œuvre, tout français, signé d'un brave garçon qui n'est même pas mon ami! Il y a des gens qui, si Dieu descendait sur la terre, Tiraient attendre au départ pour lui demander un bureau de tabac. Voilà le pays dans lequel il faut fonder la République!

8 heures, soir. — Seconde réunion publique à la salle Herz, qu'il me faut présider cette fois encore.

Denormandie parle avec clarté, avec aisance, avec esprit, avec chaleur. Le même auditoire, qui vient de s'enflammer aux sottises d'un niais emphatique, applaudit les paroles sensées d'un homme d'esprit.

Un très bon discours, plus élevé, plus fait, plus politique, et très habile, de Cochin. Celui-là est un orateur et serait un excellent député. Il veut et il sait. Je doute fort qu'il arrive. 11 obtient pourtant un grand succès. Goussard vient ensuite. C'est un homme de fer-blanc. Tout en lui sonne dur et faux.

Mardi, 7 fovrier.

Garde civique. Service de boulangerie et de boucherie. A la boucherie, on nous donne encore du cheval; et à la boulangerie, de très mauvais pain noir.

il. 17

2 heures. — Conseil. Nous ne sommes plus que trois Entra ceux qui ne sont pas revenus et ceux qui vont partir, je me trouverai bientôt tout seul.

On commence à voir quelques revenants. Je reçois la visite du fils de Josseau, qui m'annonce le retour de son père. Sur le boulevard, j'aperçois M. Denière.

Depuis hier, on parle beaucoup d'une scission violente qui s'est faite entre le Gouvernement de Paris et la délégation de Bordeaux. Gambetta a rendu un décret qui déclare inéligibles les anciens sénateurs, les anciens candidats officiels, et les membres de l'ancien Conseil d'État. Sont frappés également d'incapacité politique tous les membres des familles qui ont régné en France depuis 1789. Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant.

Autre décret, signé Crémieux, qui destitue, sans autre forme de procès, une douzaine de magistrats, entre autres. M. Devienne, premier président de la Cour de cassation, et M. Raoul Duval, premier président de la Cour de Bordeaux. A ces étonnantes nouvelles, le Gouvernement a expédié à Bordeaux Jules Simon, Arago et Pelletan. Le Journal officiel déclare les décrets non avenus, et enfin M. de Bismarck (ô honte!) adresse à M. Léon Gambetta une note tranchante dans laquelle il proteste, « au nom de la liberté des élections », contre les exclusions prononcées par le décret! Ainsi ces malheureux républicains n'épargneront à la République ni une faute, ni un déchirement, ni une ignominie. Cette fois encore, ils vont l'égorger de leurs mains. M. de Bismarck protégeant, en France, la liberté des élections!!!

Paris se ravitaille et revient peu à peu à la vie. Les lettres arrivent, les étalages se garnissent. On se presse devant les boutiques de pâtissiers et de charcutiers. Voici des brioches, des volailles, du gibier, des jambons, des poissons. Il faut une certaine force d'àme pour garder à la conscience la place qui lui convient, devant ces tentations. On dit que les avant-postes allemands offrent un ignoble spectacle. Il se tient là, entre les soldats allemands et la plèbe parisienne, un marché de camaraderie et de légumes qui fait lever le cœur. Des officiers prussiens jettent des cigares à moitié fumés, et d'ignobles voyous se battent pour fumer les restes. Sur ces immondes tronçons de tabac allemand, la bave de la crapule se mêle à la salive insolente du vainqueur. Des courtiers interlopes s'en vont à Versailles pour acheter des comestibles à vil prix et les revendre à prix d'or dans Paris. Jusqu'à quand aurai-je le courage d'écrire?...

Mercredi, S février.

Voici le grand jour des élections. Paris est absolument calme, indifférent à la surface. Aux sections, peu de monde. Dans les quartiers bourgeois le vent parait être à l'abstention.

Jeudi, 9 février.

Une dépêche de Tarbes : « Tous bien portants. Léon au Havre. » Ce qui veut dire que, d'étape en étape, la garde

mobile des Hautes-Pyrénées est descendue jusqu'; l'embouchure de la Seine. Cette guerre aura vu de biei curieuses odyssées.

Lettre de MIle Lucie Fougeroux, datée de Bordeaux Elle nous donne des détails sur la mort du général Saint Yon, notre vieil ami. 11 y a six mois, il avait bien vi cette guerre, et nous en avait prédit le succès.

Les élections tournent fort mal. Autant qu'on en peul dès à présent juger, la liste socialiste passera tout entière.

Hier, dans le journal le Vengeur et sous la signature de Millière, a paru un épouvantable pamphlet intitulé : le Faussaire. C'est l'histoire d'un épisode douloureux de la vie privée de Jules Favre, une de ces légendes terribles qui sont le drame et la tragédie de tant de foyers : une liaison tyrannique, des obstacles légaux qu'il faut tourner, des barrières sociales qu'il faut franchir, des êtres innocents qu'il faut sauver; la lutte éternelle du cœur et de la passion contre la raison et le devoir; des entraînements généreux aboutissant à des abimes. Un sieur Laluyé, autrefois l'ami fanatique de Favre, devenu aujourd'hui son ennemi acharné par suite de je ne sais quelle rancune de procureur, a fourni, dit-on, au Vengeur, les documents de celte lamentable histoire.

Vendredi, 10 février.

Les réquisitions de blés et de farines, de chevaux, ânes et mulets, sont levées. Nous mangeons du beurre

pour la première fois, et un gigot, un vrai gigot de mouton. Mais le pins grand régal pour nous est le pain blanc. Nous avons, ma mère, mon frère et moi, bien supporté la mauvaise nourriture de ces derniers temps. Visite de M. Allaire. Ce jeune homme était, au mois d'août, juge suppléant à Sedan. Il s'est engagé dans l'artillerie de la garde nationale, a pris part bravement aux combats qui ont abouti au désastre du 2 septembre. Il s'est échappé de Sedan sous un déguisement, est venu à Paris et m'a apporté un billet de mon ami — de toimême, mon cher Henri. J'ai contribué à faire admettre M. Allaire dans l'artillerie de la ligne. Il a fait si bravement son devoir que le voici sous-lieutenant et décoré. Le barreau et la magistrature auront décidément une belle page dans cette lugubre histoire.

Samedi, Il février.

Le dépouillement des votes continue. Il ne sera peutêtre pas fini ce soir dans la section. Le résultat définitif ne sera pas proclamé avant mardi. On en sait assez cependant pour être assuré que le parti socialiste remporte une complète victoire. C'est le dernier coup porté à la République, et à la suprématie politique de Paris.

Hier soir, je suis allé rue de la Victoire, au bureau de vote de notre section. Mon brave frère est au nombre ies scrutateurs. C'est un travail effrayant, et cette ipreuve démontre trop bien l'absurdité du mode d'élecion qui nous gouverne. On vote sur quarante-trois

noms, ce qui est déjà bien; mais ce qui est mieux, c'est que la fantaisie de chaque électeur peut faire éclore une candidature nouvelle, de façon que les listes pourraient se prolonger à l'infini. Rue de la Victoire, ils avaient hier 360 candidats. Dans certaines sections il y en a 600. Il pourrait s'en présenter 100 000. On comprend les erreurs et, pis encore, les tromperies abominables auxquelles peut donner lieu un pareil système de vote.

10 heures. — La Madeleine. Service anniversaire de la mort de ma tante Reille. Un an déjà! Que de morts! que de deuils! que de ruines depuis cette date!

Hier, au Journal officiel, une proclamation du Gouvernement, simple et bien faite, faisant connaître avec précision aux départements les causes de la capitulation de Paris.

15 février.

Adieu, mon bon Henri. Depuis samedi je n'ai pas pu reprendre ce journal, cet almanach de hontes et d'ignominies. Je t'écris des larmes plein les yeux, la rage au cœur. J'ai la fièvre depuis cinq jours. Pays, Patrie, France! Tous ces mots qu'il y a six mois nous prononcions avec une insouciance orgueilleuse, j'en comprends le sens maintenant. Ah! tout, tout plutôt que de voir ces Allemands sur le boulevard !

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