‹ Lettres à un ami (volume 2)Chapitre 4 sur 11 · PENDANT LA COMMUNE · texte numérisé non relu

PENDANT LA COMMUNE

NOTE DES ÉDITEURS

Pendant la Commune, M. Rousse écrivit à M. Vesseron très peu de lettres gui n'ont pas été conservées. On a vu dans les Lettres à un ami la place que tenai} dans ses affections la famille Nicolet. Il a paru à propos de mettre sous les yeux du lecteur les lettres qu'il adressait presque quotidiennement, en ces jours d'angoisses, à M. et M™ Jules Nicolet qui se trouvaient alors à CréniUe,près Chaumes, dans le département de Seine-et-Marne.

Taris, 21 mars 1871

Je vous écris quelques ligues pour vous faire savoir seulement que ma mère, mon frère et moi sommes en bonne santé, et que jusqu'à présent il n'est advenu malheur à aucune personne de notre intimité.

Depuis samedi Paris est— comme vous le savez sans doute par les journaux, si on les laisse partir — livré à une bande énorme de pillards et d'assassins faite de toute la canaille de l'Europe, sans distinction de nationalité. Samedi ils ont assassiné à Montmartre Clément Thomas et le général Lecomte. Ils ont arrêté Chanzy qu'ils retiennent prisonnier. Ils se sont emparés de tous les ministères, de la Banque, des États-Majors, de la Préfecture de Police, de l'Hôtel de Ville. Jusqu'ici, ils n'ont fait de dégâts qu'à la Préfecture de Police, où ils ont brûlé, dit-on, lous les dossiers contenant la biographie de beaucoup d'entre eux. Ils ont mis la main sur le Journal officiel, de façon que les départements ont dû croire ces deux jours passés à une fièvre chaude de mon ami Wittersheim.

Hier, j'ai assisté, au ministère des finances, a la réception par mon ami Clerc d'une députalion venant réclamer la solde de la garde nationale.il les a renvoyés avec de bonnes paroles, leur faisant comprendre que, le Gouvernement ne lui laissant qu'une clef pour ouvrir une caisse à trois serrures, il ne pouvait, à son grand regret, donner satisfaction au peuple souverain. Aussi aujourd'hui le peuple souverain réquisitionne à force dans les

boutiques de boulangers et depiciers. C'est une variété du vol, confinant d'un coté à l'escroquerie, de l'autre au brigandage. Ou nous annonce pour ce soir une réquisition chez notre voisin l'épicier. Au premier tumulte, j'enlève ma mère et je la mène, comme c'est convenu, chez Mme Darcel qui demeure au fond d'une longue cour, rue de la Chaussée-d'Antiu.

La garde nationale de nos quartiers, par bien des raisons, toutes très mauvaises, qu'il serait trop long de vous dire, est restée sourde samedi au clairon et au tambour. Elle a laissé faire le coup, après une opération militaire conduite par nos généraux avec leur talent habituel, et exécutée par nos soldats avec ce brillant courage et cette parfaite discipline qui depuis six mois nous ont valu tous nos succès. Ils ont livré leurs armes avec un empressement tout patriotique, et noyé leur honte dans des flots de vin bleu.

Plus tard je vous dirai plus en détail ce que j'ai vu et senti depuis trois jours. Je croyais n'avoir plus de larmes de rage dans les yeux et dans le cœur; je me trompais. Samedi j'ai failli me faire écharper, en compagnie d'Escalier, par des soldats que j'ai injuriés. Ce malin mon frère m'a arraché d'un groupe où je m'élevais à la plus dangereuse éloquence. J'ai promis d'être sage désormais.

Je suis allé chez vous hier. J'en arrive encore à présent. Jules a bien fait de ne pas revenir. Lente n'est pas à Paris.

Denormandie et Desmarest ont élé chassés de leurs

mairies presque devant moi. Ce matin on m'avait assuré qu'ils étaient arrêtés. Ce n'est pas vrai. Je viens de chez Denormandie.

Je fais mille efforts depuis hier pour chercher un centre et un point d'appui qui nous permette de nous soulever un peu au-dessus de cette fange.

Nos gouvernants actuels sont dans l'impuissance absolue de gouverner. Vienne un signal, un homme, et deux régiments sûrs du dehors : Paris suivra. Mais les Prussiens nous laisseront-ils le temps de nous en tirer seuls? On les attend dans deux jours. Quelle ignominie!

Adieu, chère madame et amie. Pardonnez-moi ce griffonnage aussi anarchique que tout le reste. Je vous écris du Conseil, où nous nous trouvons encore cinq fidèles.

Soignez-vous, ne vous inquiétez pas de nous. Toutes les douleurs, tous les dangers personnels sont confondus dans cet immense danger de la patrie et dans cette immense douleur de la France qui agonise. Écrivez-moi pour me donner de vos nouvelles, souvent et longuement. Mais modérez les sentiments que vous inspireront ces calamités nouvelles. Qui sait si ces gueux abominables respecteront le secret des lettres?

Ils ont, ce matin, supprimé le télégraphe. Adieu, l'heure me presse. Mille bonnes et tendres amitiés. Donnez à tous un souvenir de moi, une poignée de main à Mmc Cogniel.

Votre bien dévoué ami.

Paris, 22 mars 1871.

4 heures. — Que personne de vous ne revienne en ce moment. Nous voici aux coups de fusil. Tout à l'heure, les insurgés, maîtres de la place Vendôme, ont fait une effroyable décharge sur une manifestation bourgeoise sans armes et sans uniformes, conduite par l'amiral Saysset. Aux exhortations de l'amiral ils ont répondu par des coups de fusil qui ont tué ou blessé une quarantaine de personnes. Agissez ou faites agir à Versailles pour qu'on nous envoie, si c'est possible, deux ou trois régiments sûrs à l'une des portes de Paris. Toute la population se mettrait avec eux, mais seuls, sans chef, sans direction, nous ne pouvons rien.

On a apporté les blessés au Crédit foncier, où mon frère les soigne. Je rentre et je trouve ma pauvre mère bouleversée.

Pendant que l'on se massacre sur les boulevards, les Prussiens tirent des salves en l'honneur de je ne sais quel anniversaire, et nos gouvernants nous invitent par affiches à ne pas nous effrayer du bruit du canon. Bismarck, Napoléon et la canaille de toute l'Europe, voilà les acteurs et les comparses de cette tragédie.

Adieu, mes amis, je vous tiendrai au courant des événements, à moins que l'on ne supprime la poste.

Paris, 23 mars 1871.

L'abominable boucherie d'hier a décidé dans la garde nationale un mouvement assez accentué. Les bataillons se sont réunis dans tous les quartiers, mais ils sont réduits à un effectif assez maigre par les absences innombrables qui se sont produites depuis la levée du siège.

Le quartier général de l'ordre est place de la Bourse. La mairie de la place des Petits-Pères a, dès le commencement été très bien défendue et elle n'a pu être envahie. C'est là que l'amiral Saysset donne ses ordres. Notre camarade Poyet s'est fort distingué.

Les mobiles des bons bataillons commencent aussi à se grouper; il y en avait ce matin deux cents, armés, place de Bourse. André Colmet y était avec ses camarades. Il a failli être tué hier.

Les mairies des Ier, VIe et IXe arrondissements ont été reprises hier par nos gardes nationaux. Cela fait quatre.

Les insurgés se sont barricadés toute la nuit place Vendôme et dans les rues adjacentes.

Mon frère couche à son ambulance où je l'ai reconduit hier soir à neuf heures. L'aspect de ce coin de rue, bordé par les sentinelles des insurgés, est sinistre.

Une douzaine de personnes tuées hier, et une trentaine blessées. M. Hottinguer va aussi bien que possible, mais la blessure est grave. Le beau-frère du gendre de M. Labour, M. de Molinet, tué.

De ce massacre, le Journal officiel de ces messieurs

ne dit pas un mot ce matin. En revanche, il avertit les journaux réactionnaires que, le gouvernement de Versailles ayant suspendu les services judiciaires, on traduira les journalistes rebelles devant le Comité. Le Comité de la rue des Rosiers! ! !

Après les assassinats, les fusillades et les vols, les arrestations. Le président Bonjean arrêté. Mme G. Fould arrêtée, puis relâchée. Vingt officiers du bataillon de votre quartier, arrêtés. Henri Heude a échappé hier soir à un mandat, en se sauvant en habits bourgeois.

Nous allons bien, aussi bien du moins qu'on peut aller au milieu de ces horreurs.

Je vous écrirai, si cela se peut, tous les jours.

Paris, 25 mars 1871.

Je ne vous ai pas écrit hier parce que la journée s'est passée sans incidents remarquables, ou du moins je ne les ai connus que le soir. Les mairies des Ier et IX° arrondissements ont été très sérieusement menacées par les insurgés qui, dans les jours précédents, les avaient prises et abandonnées tour à tour. A l'heure où j'écris elles sont encore au pouvoir de leurs municipalités légitimes. Mais peut-être n'en sera-t-il plus ainsi dans un quart d'heure.

Hier soir il a couru des bruits d'apaisement, et on donnait comme certain, à huit heures, que tout était arrangé. Les insurgés rendaient les mairies et les

canons, et, d"un commun accord, les élections étaient fixées aa 3 avril. Une proclamation de l'amiral Saysset affichée partout semblait confirmer ces heureuses nouvelles. Mais à onze heures, lorsque je suis revenu sur les boulevards, j'ai trouvé tout changé; des groupes très bruyants, des récriminations violentes sur la tuerie de mardi. Puis un long manifeste du Comité, placardé sur les colonnes, et qu'on lisait à la lueur d'allumettes chimiques. Ce manifeste, que publie ce matin le Journal officiel, est une vraie déclaration de guerre aux bourgeois; et elle est suivie d'une proclamation des généraux (!!) Brunel, Eudes et Duval qui ne laisse aucun doute sur les intentions du Comité : reprendre de vive force aujourd'hui les mairies occupées par les anciens maires, c'est-à-dire les mairies des Ier, IIe, VIe et IXe arrondissements, afin de pouvoir faire voter partout demain.

11 faut donc nous attendre à des coups de fusil tantôt, à moins que nos bataillons, ne se sentant pas en force, ne cèdent la place sans combat. Ce dernier avis paraît être celui de M. Thiers.

Ce que l'on donne comme positif, ce qui m'a élé assuré tout à l'heure par Picot et par Ribot arrivés de Versailles hier soir et le tenant de Jules Favre, c'est que les Prussiens sont tout à fait sur le point de demander l'entrée de Paris.

Voilà où nous en sommes. Pardonnez-moi de ne pas vous donner de plus longs détails sur cette situation qui devient à chaque instant plus horrible. Vous me

connaissez assez pour savoir ce que me coûte chaque mot sur un pareil sujet. Les angoisses du siège étaient peu de chose auprès de celles-ci. Celte semaine me semble éternelle. La lecture de ce Journal officiel, à laquelle je me force chaque matin, est pour moi un affreux supplice. Puis tout le jour se passe dans une sorte de torpeur affairée, sortant, rentrant, cherchant les nouvelles, écoutant aux groupes, poussant les minutes et les heures. Je n'ai pas eu cette fois le courage d'écrire des notes de révolution comme j'écrivais mes notes du siège. Non, je ne l'ai pas pu. Le dégoût m'a fait tomber la plume des mains; il me semble que je rêve.

On dit ce matin que le vote régulier aura lieu le 30 mars. Mais si nos maitres font leurs élections demain, il me parait clair qu'ils nous empêcheront de voter le 30. Et d'ailleurs, d'ici là, l'entrée des Prussiens aura peut-être tranché la question. Si — ce que je ne crois pas — ce vote régulier doit avoir lieu, il est indispensable que tous les absents s'y trouvent. L'effectif de la bourgeoisie diminue chaque jour.

Il parait qu'on assomme ou qu'on fusille chaque nuit, à petit bruit, quelques anciens sergents de ville ou agents de police. Malgré Y avertissement d'avant-hier, je ne sache pas qu'on ait arrêté encore aucun journaliste. Un mandat a été lancé contre Larousse, le secrétaire du parquet. Deux avocats, les citoyens Combes et Raveton, étaient chargés de l'exécution! Ce brave Larousse a échappé jusqu'à présent aux recherches.

Je n'ai va ces jours-ci aucun de vos amis.

Mon frère couche toutes les nuits à son ambulance, s'attendant à chaque instant à quelque bataille sous ses fenêtres. Ma mère est très agitée. Pauvre femme ! Elle se contient pourtant autant qu'elle peut. Pour comble de bonheur nos deux domestiques nous quittent. La femme était avec ma mère depuis près de dix ans, le mari depuis vingt-deux ans. Vous pouvez penser ce qu'est pour notre pauvre aveugle ce changement, cet inconnu, ce tâtonnement et cet apprentissage d'une domesticité nouvelle. C'est pour elle rapprendre son infirmité à chaque minute, à chaque mouvement.

Comme il doit faire bon à Crénille! Hier, j'ai vu un bout de verdure, des lilas qui bourgeonnaient place Saint-Georges, dans le petit jardin de ,M. Thiers. A cent pas plus haut, il y avait une barricade gardée par huit immondes lansquenets de l'égout. Les bourgeons poussaient tout de môme.

11 fait chaud, il fait beau, le printemps est là. C'est une douleur et une souffrance de plus. Adieu. Surtout restez où vous êtes. A bientôt.

Paris, 2G mars 1811.

3 heures. — Voici du nouveau. On m'a fait appeler

à la mairie hier à six heures pour me dire, ainsi qu'à

quelques autres personnes, que les députés, les maires

et le Comité s'étaient entendus pour faire voter aujour-

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d'hui. Les députés de Paris, bien entendu ; car rassemblée a résolu, parait-il, de considérer Paris comme une abstraction géographique. Il n'existe à ses yeux que pour les besoins de la discussion; je demande de ce côté depuis huit jours une direction, un conseil... Rien, pas même une réponse.

En nous faisant cette communication, le maire nous demandait de présider les bureaux de vote. Vous comprenez les mille objections qui m'ont sauté à l'esprit : d'abord, voter... sur quoi? Sur la nomination d'un conseil municipal, ou de la Commune avec toutes les conséquences qu'attachent à ce mot les théoriciens du 18 mars? Voter avec qui? Avec les hommes qui ont assassiné Clément Thomas, Lecomte (peut-être Chanzy!) qui ont fusillé la foule inoffensive mercredi? Voter comment? Il n'y a pas de loi électorale faite, et une bonne moitié des électeurs bourgeois est hors de Paris. Voter pour qui? Quand on vous prévient le soir d'avoir à voter le lendemain! Reconnaitre par nos suffrages ce qui s'est fait depuis huit jours et légitimer d'avance tout ce qui se pourra faire demain? — Toute réflexion faite, non seulement j'ai refusé de présider ce guet-apens, mais nous sommes décidés, mes amis et moi, à ne point voter. La prudence nous conseillerait peut-être une mesure connexe à celle-là, ce serait de quitter Paris; mais je ne crois pas que nous nous y décidions. Dans tous les cas, si vous m'écrivez, supprimez toute réflexion sur ce qui se passe ici.

Si vous m'écrivez?... En effet, depuis votre départ, je

n'ai pas eu une seule fois de nouvelles de vous. Je commence à croire que, sous ce régime de liberté, les correspondances privées pourraient bien subir quelques entraves. Je vais passer chez vous pour savoir si vous y avez écrit.

Gustave Clerc est venu nous voir tout à l'heure et nous a un peu déridés en nous racontant ses relations avec nos nouvelles Excellences du ministère des finances. Il est au mieux avec Elles, et il les a quittées hier, destitué, mais le sourire sur les lèvres. Vous savez qu'il a dans le langage et dans les allures une désinvolture démocratique qui lui a gagné le cœur de ces Turgots d'estaminet fort empêtrés dans toutes ces ficelles administratives.

Je suis passé hier chez le président Berthelin. Il est à Versailles.

L'émigration grossit tous les jours. Les rues sont sinistres, les boutiques fermées, — y compris la nôtre. Aucune préoccupation pour Jules de ce côté.

Vous avez dû recevoir des lettres de moi tous les jours, sauf un, depuis samedi de l'autre semaine. Vérifiez cela, je vous prie, pour mon instruction et ma gouverne.

Notre révolution domestique est faite. Notre vieux suisse et sa femme nous quittent samedi. Nous avons fait affaire avec un ménage présenté par nos anciens maîtres, qui a bien voulu, sur leurs certificats, nous prendre à son service, et qui nous promet des égards. Ce changement, dans les circonstances actuelles, n'en est pas moins un grand ennui de plus.

Adieu, chère madame, écrivez quand même; peut-è à la fin laissera-t-on passer quelque chose à travers barreaux de notre cage.

Paris, 3 avril 1871. Mardi.

Midi. — On dit que la poste reprend tant bien que va son service. J'essaie donc de vous faire parvenir c lignes à tout hasard.

Nous allons bien tous trois.

Depuis deux jours on se bat entre Paris et Versaillt Une attaque de Paris contre le Mont-Valérien a échoi hier matin.

On dit qu'un corps de troupes communales se dir geait hier dans la journée sur Versailles par Bellevu Meudon et Chaville. On ignore encore ici le résultat l'expédition.

Vous comprenez pourquoi je réduis ma lettre aux pr portions et au style d*un télégramme.

Tout le monde a quitté Paris, je n'y compterais p cent personnes de connaissance.

Jules sait-il que M. Paul Fabre est mort à Versailler

Ecrivez-moi, je vous en prie, ou faites-moi écrire. J" du dégoût, de l'ennui et du chagrin plein le cœur.

Amitiés à tous.

Paris, samedi, 8 avril 18" 1.

o heures et demie. — Nous nous portons tous trois ssez bien, navrés de tristesse comme vous le pouvez enser.

On se bat avec furie depuis dimanche autour des basons, surtout entre Courbevoie et la Porte-Maillot, dans î Neuilly où vous êtes allée tant de fois cet hiver. Les insurgés ont été partout repoussés ; mais la prise es portes sera terrible.

Presque toute la bourgeoisie est partie. Les décrets avant-hier sur les suspects, et sur la levée des hommes 3 dix-sept à trente-cinq ans, ont déterminé une émi- ^ation immense. Nos quartiers sont absolument déserts. Emile est retenu par son Crédit foncier et son ambunce. Nous restons tous trois.

■Ma mère ne voit plus personne, sauf Mme Darcel. Il ne parvient ici aucune lettre des départements. 3s émotions du siège n'étaient rien auprès de ces nouilles angoisses.

Quand et comment en sortirons-nous?

Ici, une très grande partie de la population est folle, i sens littéral et médical du mot.

Comment avoir de vos nouvelles?

Si vous écrivez ici, pas un mot de politique.

Paris, 10 avril 1871.

8 heures du soir. — Je trouve une occasion pour faire mettre ces lignes à la poste à l'isle- Adam ; j'en profite.

La crise touche, je l'espère, au dénouement. Les troupes de Versailles sont à la porte des Ternes et à la porte Maillot. Mais que de combats encore et que de sang l

Nous restons presque entièrement isolés, tous les trois. Vous ne pouvez vous faire aucune idée de l'émigration. Le décret sur les otages, et la presse des jeunes gens, ont fait fuir en deux jours plus de 60 000 personnes.

Sur des avis amicaux, j'ai dû prendre quelques précautions, mais il n'y a plus de danger.

Vous avez su l'arrestation de l'archevêque, de «l'abbé Deguerry, et de plusieurs autres curés.

Nous allons bien. Ma mère, d'abord très effrayée, commence à s'aguerrir à ces nouvelles émotions.

Si vous n'avez pas d'occasion pour Paris, et si nous ne sommes pas débloqués, ayez la bonté d'adresser votre lettre poste restante à Charenton. C'est un des expédients auxquels nous sommes réduits.

Vu Lavoix avant-hier. Il reste à la Bibliothèque avec un surveillant communeux.

Adieu, à la hâte. Le messager attend ce billet. Dans quelques jours, je l'espère, je pourrai vous écrire librement mes impressions sur tout ceci. En ce moment je ne peux et ne veux que vous serrer la main. Souvenir à tous.

Paris, 14 avril 1811.

Quand vous êtes partie, je m'étais promis d'être à Crénille à celte époque et de passer avec vous cette semaine de fêtes! Voilà près d'un mois que vous avez quitté Paris, vous avez été malade, vous l'êtes peut-être encore, et depuis quinze jours je ne puis avoir aucune nouvelle de vous. Pâques est passé. Faudra-t-il attendre la Trinité?

Il me faut pour vous écrire aujourd'hui, Madame et amie, une volonté bien résolue, car c'est un horrible supplice d'avoir la plume à la main et de sentir sa main enchainée, c'est comme ces cauchemars où l'on a la bouche ouverte sans pouvoir crier. Mais, comme je veux que celte lettre vous arrive, je mettrai toutes les chances de mon côté. D'ailleurs, de ce qui se passe aux portes de Paris, nous ne savons rien, du moins rien de certain. Je ne vous demande même pas de me l'écrire; car cela pourrait empêcher votre lettre d'arriver, et ce que je veux avant tout, c'est savoir comment vous allez. Dites-le-moi, je vous en prie.

Vous ne pouvez vous faire aucune idée de l'aspect de Paris en ce moment. Les souvenirs des jours les plus lugubres du siège ne sauraient vous faire comprendre la morne tristesse de celte solitude. J'erre dans les rues et sur les boulevards, cherchant une figure de connaissance; à l'heure qu'il est, je n'en compterais pas cinquante. L'aulre jour, dans votre rue, j'étais tout seul,

et, si loin que je pouvais voir, il n'y avait pas une persienne ouverte.

Je suis allé hier dans la boutique de l'homme aux médailles *. Un cornac m'a promené à sa recherche à travers ces grandes salles désertes. Le spectacle de ces trésors d'intelligence, de science, de génie, fait mal à voir.

Vous avez lu le décret qui ordonne la démolition de la colonne Vendôme. On a oublié la porte Saint-Denis, la porte Saint-Martin, l'arc de l'Étoile, le pont d'iéna. Mais patience, M. Courbet va prendre la direction des Musées. Heureusement tous les tableaux sont loin de Paris, sauf la Galerie Lacaze. Mon ami Alfred Darcel, remercié, part aujourd'hui. Son départ prive ma mère de sa dernière fidèle. Elle n'a plus une seule femme de son intimité. Notre voisine du n° 12, Mme Victor Lefranc, qui est restée pour soigner son fils, blessé depuis trois mois, vient encore la voir quelquefois. Tous les mercredis, Georges Marjolin, le gendre de votre vieil ami le conseiller Gasenave, vient dîner avec nous. Voilà notre récréation.

Et ce temps! Ce soleil! Ces premiers souffles de printemps! Comme la campagne doit être belle! Aujourd'hui surtout. Je vais aller faire le tour des petits jardins du Louvre et des squares du Carrousel. Je ne sais pourquoi, depuis plusieurs jours c'est ma promenade préférée. J'y suis tout seul et c'est encore un de trop.

\. M. La voix était conservateur du cabinet des médailles.

Pardonnez-moi de n'être pas gai; mais là, vraiment, c'est difficile. Ce couvercle que nous avions soulevé à peine et qui nous retombe sur la tête! Dante aurait dû imaginer cela, et votre ami Doré le pourrait peindre.

A propos de Doré, un de ses imitateurs, dont je ne me rappelle pas le nom, expose chez Goupil depuis quinze jours un grand dessin fantastique très remarquable, intitulé Sedan. On commence à abuser un peu de ces visions symboliques et de ces châtiments impériaux à coups de fusain. Mais enfin, le genre admis, l'œuvre est réussie et saisissante. Au reste, le Sedan de ce monsieur n'a pas de voisinages écrasants à redouter. C'est le seul tableau exposé chez Goupil, et la moitié de sa devanture est fermée; cela peut vous donner quelque idée de la physionomie du boulevard.

Vous savez que nous allons avoir une Exposition de peinture! ! ! M. Courbet l'a décrété.

L'adresse que je vous ai donnée il y a quelques jours ne vaut plus rien. Ayez la bonté de m'adresser vos lettres sous le couvert de M. Garnier, 15, Boulevard du Roi, à Versailles, pour remettre à M. R. au Crédit foncier.

Adieu encore. Amitiés à tous.

Paris, dimanche, 16 avril 1871 l,

Avant-hier, j'apprenais par les journaux l'arrestation de mon confrère Gustave Chaudey.

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