Cette lettre a été publiée par M. Rousse sous le titre de
Chaudey est un homme de cinquante ans environ, marié, père de famille, très laborieux, très honnête, enchaîné au parti républicain par les antécédents et les attaches de toute sa vie. Franc-Comtois, compatriote et ami de Proudhon, qui l'avait choisi pour son exécuteur testamentaire, il a subi toutes les tyrannies intellectuelles de cette despotique intimité. Les sophismes philosophiques et politiques, qui n'étaient pour le maître que les distractions savantes d'un esprit blasé des curiosités littéraires et la gageure railleuse de la raison contre ellemême, avaient faussé un peu, en y tombant pêle-mêle, l'esprit sérieux et sincère du disciple. Les paradoxes sociaux de son grand ami ont laissé dans cette nature honnête, expansive, un peu bruyante et déclamatoire, un fonds de mysticisme emphatique, tempéré par des retours de bon sens natif et de droite raison. Avocat, ce brave Chaudey n'a guère eu qu'une clientèle de parti. Pendant quelques années il a habité la Suisse, et il dirigeait, à Genève ou à Lausanne, un journal important. Adversaire furieux de l'Empire, la Révolution du 4 septembre avait fait de lui un personnage politique. Pendant deux mois, il a été maire du IXe arrondissement. Battu par Desmarets aux élections du mois de novembre, il avait été nommé, par le Gouvernement, adjoint au
Souvenirs de la Commune de Paris. Il y a lieu de penser qu'écrite à la date indiquée, elle n'a pas été envoyée sur-lechamp. Dans ces lettres que M. Rousse ne voulait confier ni aux messagers ni à la poste, il s'exprimait sans réticence. Le lecteur n'aura pas de peine à distinguer des billets qui précèdent le ton de ce récit.
maire de Paris, et il occupait encore, je crois, cette fonction, lorsque l'insurrection du 18 mars s'empara de l'Hôtel de Ville.
Depuis cette époque, il était attaché à la rédaction du Siècle, et il avait entrepris contre la Commune une guerre loyale, sans amertume ni violence, mêlée même de tempéraments et de complaisances qui pouvaient sembler hors de saison.
Mercredi dernier, dans un de ces articles qui sont la honte de notre honte, un immonde journal, le stupide Père Duchesne, avait dénoncé ce digne Chaudey, « s'étonnant qu'un Jean-foutre qui avait fait fusiller le peuple le 22 janvier ne fût pas encore à l'ombre ». Deux jours après, il était arrêté dans les bureaux du Siècle.
Je ne suis pas lié avec Chaudey, je n'ai jamais eu aucune sympathie pour ses doctrines; mais c'est un honnête homme. 11 est avocat. Comme bâtonnier, comme confrère, mon devoir était de chercher à lui être utile, et j'y songeai tout de suite.
Depuis quinze jours environ, la Commune a fait un Garde des Sceaux; c'est le citoyen Protot. Protot est un garçon de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, avocat stagiaire de son métier, mêlé par goût, par vocation et par relations, à la cohue démagogique qui nous gouverne aujourd'hui. L'année dernière, il a brigué avec ardeur et il a obtenu la défense de Mégy, qui avait assassiné un malheureux agent de police. Pendant l'instruction de cette affaire, Protot lui-même avait été l'objet d'une prévention politique. On avait fait faire chez lui une
perquisition à laquelle il avait échappé après une scène violente et ridicule. Le conseil de l'Ordre s'était occupé de lui à cette occasion et avait contribué à le tirer d'affaire. Devant la Haute-Cour de Blois, il plaida pour Mégy, et, depuis cette époque, je n'avais plus entendu parler de lui, lorsque, vers la fin du mois dernier, le Journal officiel m'apprit que le citoyen Protot <( était délégué par la Commune pour expédier toutes les affaires urgentes criminelles , correctionnelles ou civiles ». Voilà une juridiction d'un nouveau genre, et jamais l'Hôpital ni Daguesseau n'ont rêvé pareille puissance.
Je résolus de voir cette incarnation souveraine de la Justice communale. Mais, auparavant, je voulais voir Mme Chaude y et savoir si déjà elle n'avait pas fait quelque démarche. Je suis allé chez elle hier. Elle m'a raconté l'arrestation de son mari comme les journaux l'ont rapportée. La pauvre femme n'a pas pu le voir encore. M. Cernuschi fait des démarches actives, mais qui ne paraissent pas devoir aboutir.
En sortant de chez Mme Chaudey, je me suis rendu place Vendôme. En travers de la rue de la Paix, une barricade basse, qui part du coin de la rue des Petits-Champs, et qui va s'appuyer, en décrivant une courbe, au coin de la rue des Capucines. Dans celte barricade, plusieurs embrasures, mais un seul canon. Je traverse l'étroit passage ménagé à l'une des extrémités de la barricade. J'en trouve une seconde plus épaisse, construite aussi avec des pavés et armée de
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deux canons, barrant l'entrée de la place Vendôme. Je dis que je vais à la délégation de la Justice. On me laisse passer. Sur la place, en avant de la colonne, un petit retranchement en pavés. Cinq ou six cents hommes environ, l'arme au pied ou les fusils en faisceaux. Des voitures de cantine, un omnibus chargé de victuailles. Des tables avec des brocs et des bouillottes de café, des cervelas et du pain. Le long des trottoirs, une quantité d'hommes couchés et dormant vautrés dans des fleuves immondes et dans des souillures de toutes sortes. Une odeur mêlée de ménagerie humaine et de toit à porcs. La moitié de la place est dépavée.
A la porte de la Chancellerie, je jette aux sentinelles le nom du citoyen Protot, et je passe. Dans le vestibule, une trentaine de gardes. Une longue table sur des tréteaux, chargée de verres, de brocs et de bouillottes. Dans le haut du lampadaire, entre les globes de lampe, un petit drapeau tricolore. J'ouvre la porte de l'antichambre. Je me trouve dans un corps-de-garde occupé par une centaine d'individus. Les fusils en faisceaux sont alignés d'un bout à l'autre de la pièce. Sur l'indication d'un des gardes, je prends le corridor noir qui donne dans le vestibule et je me trouve à la porte du salon d'attente. Là, un jeune homme tout de gris vêtu, coiffé d'un feutre mou, me dit que le citoyen Protot est absent, que je le trouverai le matin, vers neuf heures; je m'en vais, en lui laissant mon nom.
J'y suis retourné ce matin; comme j'ouvrais la porte de l'antichambre, deux hommes sortaient, portant, accro-
ché en travers d'un bâton, un seau rempli de vin. L'un d'eux me salue comme une connaissance. Après quelques mots échangés, il me dit qu'il est à la Chancellerie depuis sept ans, qu'il y est entré sous le règne de M. Baroche. Voyant que la salle d'attente est pleine de monde, je prie le brave homme de faire passer ma carte à M. Protot. Au bout d'un instant, je suis introduit par cet huissier improvisé, bras nus et le tablier retroussé, dans le cabinet du Garde des Sceaux. Car c'est bien le cabinet où ont passé le chancelier Dambray, M. de Peyronnet et M. de Serre, Odilon-Barrot, Dupin, Billault, Delangle, Baroche, Duvergier, OUivier, Crémieux et Dufaure.
Dans cette grande pièce solennelle, pleine de si imposants souvenirs, une demi-douzaine d'individus très sales, mal peignés, en vareuses, en paletots ou en blouses d'uniforme, remuaient des paniers entassés pêle-mêle sur les tables, sur les chaises et sur le plancher. Devant le grand bureau de Boule, un long jeune homme de vingtquatre à vingt-cinq ans, mince, osseux, sans physionomie, sans barbe, sauf une ombre de moustache incolore, bottes molles, veston râpé, et sur la tête un képi de garde national orné de trois galons. J'étais devant le Garde des Sceaux de France. Il était debout, des lettres à la main. En me voyant, il parut fort gêné, devint très pâle, et m'invita très poliment à m'asseoir, pendant que ses secrétaires continuaient à dépouiller la correspondance. — « M. Protot, lui dis-je, vous pressentez sans doute l'objet de ma visite. Je viens vous parler de
M. Ghaudey. Il y a quelques mois (car les révolutions vont vite), vous avez été l'objet d'une perquisition, vous avez été sous le coup d'un mandat d'arrêt. Vous étier, avocat, le Conseil de l'Ordre a dû s'émouvoir; il a nommé un rapporteur, M. Lacan, pour suivre cette affaire, et au besoin vous venir en aide. Aujourd'hui que vous êtes au pouvoir et que vous faites arrêter un confrère, vous devez trouver tout naturel que le Bâtonnier vienne vous demander quelques explications. — Mais, Monsieur, ce n'est pas moi qui ai fait arrêter le citoyen Chaudey; c'est le délégué de la Sûreté. — Ah! j'en suis très heureux. Mais vous êtes délégué à la Justice. Vous devez, j'imagine, être consulté sur les arrestations et sur leurs conséquences. — Oui, Monsieur. Je ne connais pas bien l'affaire de M. Chaudey. Mais je sais cependant qu'il est accusé d'avoir ordonné le feu sur la place de l'Hôtel-de-Ville, le 22 janvier. 11 y a des preuves. Il parait aussi qu'il a fait partie de la manifestation des amis de l'ordre dans la rue de la Paix. — Ah! cette fois du moins, ce n'est pas lui qui a commandé le feu. C'est sur lui qu'on aurait tiré, au contraire! — Oh! non, ce sont eux qui ont tiré des coups de revolver. —Ah! vous croyez cela? — Oui, il y a des preuves. — Écoutez, Monsieur Protot, ce n'est pas le moment de discuter cela. Je voudrais seulement savoir si vous comptez faire juger M. Chaudey, devant quelle juridiction, et comment je puis lui être utile. — Si M. Chaudey est coupable, le jury d'accusation le mettra en jugement. Vous avez dû voir le projet de décret
que j'ai soumis hier à la Commune. Je ne sais pas si elle l'adoptera. — Je pense au moins, sans avoir lu voire projet, qu'il doit y avoir des garanties pour les accusés. — Oh! oui, il doit y en avoir », répéta le Chancelier machinalement, fort mal à son aise et fort embarrassé de son personnage. « // doit y en avoir. — Eh bien! je voudrais voir M. Chaudey, pouvez-vous m'en donner le moyen? — Oui, je pourrai sans doute vous donner un permis, mais pas aujourd'hui; cela me créerait un conflit avec le délégué à la Sûreté. Mais dans quelques jours, si vous voulez bien revenir, je vous dounerai une permission. — Soit, lui dis-je, je reviendrai. » Et comme je n'avais plus rien à faire dans cette caverne de justice où j'étranglais de colère, je me levai et je sorlis, reconduit jusqu'à moitié chemin par ce pauvre garçon, plus empêtré devant moi dans les poches de sa vareuse, que jamais chancelier de France ne le fut dans les plis de sa simarre.
Je rapporte notre conversation mot pour mot, comme elle vient d'avoir lieu. C'est avec ces souvenirs présents et vivants que se fait l'histoire.
Paris. 19 avril.
Mercredi 10 heures du matin. — Un mot seulement, que je trouve le moyen de faire porter à Saint-Denis. Nous nous portons bien. La crise paraît toucher au dénoue-
ment. Avant-hier et hier, combats désastreux pour les Parisiens, à Asnières.
Les arrestations qui se multiplient vont me créer probablement des devoirs que je tiens à remplir.
Aucune personne de nos connaissances n'a été inquiétée.
Je n'ai pas reçu un mot de vous. Hier, j'ai recommencé ma tournée, rue de l'Échelle, rue de la Villel'Eveque, place de la Bourse, sans rien obtenir. Ce supplice renouvelé du siège et aggravé par votre absence est intolérable. Combien de jours encore?
Le beau-frère de Cartier attend ma lctlre et est pressé pour l'heure du départ. Je n'ai que le temps de vous envoyer mille amitiés et un bien triste, bien inquiet souvenir.
Paris, 20 avril 1871.
Jeudi. — Toujours la même situation. Aucune nouvelle de vous, aucune lettre du dehors depuis quinze jours. Ces deux sièges coup sur coup sont vraiment un phénomène historique bien étrange. Bientôt nous n'aurons plus d'autres journaux que les journaux bien pensants et bien disants, c'est-à-dire le Vengeur, le Cri du peuple, le Mot d'ordre et le Père Duchesnc. Depuis hier, le Soir, le Bien public, l'Opinion nationale et la Cloche ont disparu, supprimés par la Commune. Le Temps et le Siècle louvoient, jusqu'à ce qu'ils sombrent aussi.
Toute la journée et toute la nuit, le canon; chaque matin des bulletins de victoires parisiennes, que les bulletins de Versailles démentent chaque soir.
Les vivres deviennent rares. On recommence à faire des provisions; la viande est très chère, le beurre et le lait disparaissent.
Que puis-je vous dire de plus? Et que n'aurais-je pas cependant à vous dire?
C'est du moins une espèce de soulagement de sentir que ces lignes que voilà sous mes yeux et sous ma main vont échapper à cette abrutissante captivité qui nous étouffe et vont aller vers votre libre retraite. Écrivezmoi, je vous en prie. Envoyez-nous une bouffée de cet air que vous respirez. Ce pauvre mois d'avril!...
Ma mère va bien, très agitée cependant et très inquiète. Mme Darcel lui tient toujours fidèle compagnie. Un de nos amis; Georges Marjolin vient lui faire la lecture presque tous les jours. Hier nous l'avons eu à dîner avec un autre ami, qui part aujourd'hui. Comme tout cela doit vous intéresser!
Ce malin, au Journal officiel de la Commune, un arrêté qui met en adjudication le bronze de la Colonne Vendôme!
Ne maudissez et ne méprisez pas trop ces pauvres Parisiens. Nous ne sommes pas des lâches, et j'admire ces émigrés qui, les pieds sur le gazon d'avril, à vingt lieues de Paris, écrivent dans les journaux des lettres où ils gourmandent la couardise de ceux qui sont reslés!
Jeudi 20 avril 18"!
Je suis retourné ce matin à la Chancellerie. Les barricades sont très mal gardées. Sur la place Vendôme, une centaine d'hommes tout au plus. Au ministère, plus de troupes, sauf les deux sentinelles à la grande porte; il n'y a plus un garde national ni dans la cour, ni dans le vestibule, ni dans l'antichambre. Les deux pièces ont été nettoyées ou à peu près. Les tables, les verres et les brocs ont disparu. Dans l'antichambre, personne. On a remplacé les chaises et le grand bureau des huissiers, et balayé sommairement le fumier patriotique laissé par les gardes nationaux.
Dans le salon d'attente, une vingtaine de personnes, civils, gardes nationaux, citoyens et citoyennes, qui ne rappellent que de fort loin les solliciteurs cravatés de blanc et tout de noir vêtus qu'on voyait là autrefois. Un homme fort sale, sans livrée ni insigne, me donne un numéro. — « Mais, lui dis-je, j'ai rendez-vous avec M. Protot. Il me recevra, veuillez lui passer ma carte. — Oh! tout le monde de même. » — Gomme je n'avais pas l'envie d'entamer une discussion avec ce citoyen officieux, si ami de l'égalité, je rouvre tranquillement la porte et je vais sortir. Au même instant, entrait un employé, le képi sur la tête. Celui-là prend ma carte et l'emporte. Au bout de deux minutes à peine, il revient
1. Seconde lettre publiée sous le titre de Souve?iirs de la Commune.
et me prie de le suivre, ce que je fais, en laissant l'assistance ébahie et probablement fort irritée de ce passedroit aristocratique et réactionnaire. Me voici derechef dans le cabinet du Garde des Sceaux. Cette fois, il est assis pour tout de bon au grand bureau, et, comme l'autre jour, le képi sur la tète. Il parait que c'est l'insigne obligé du chef de la Justice. On disait autrefois que le Garde des Sceaux de France « couchait avec sa simarre »; je commence à croire que le citoyen Protot couche avec son képi. Devant la cheminée, trois messieurs en tenue bourgeoise, l'air honnête; deux sont décorés, et paraissent des amis de la maison. L'un d'eux parle familièrement au délégué. « Eh bien! Grand- Juge », lui dit-il en souriant. Dans le cabinet, les mêmes figures que dimanche, les mêmes comparses épluchant des papiers.
« M. Protot, je viens savoir si vous pouvez me donner un permis pour voir M. Chaudey. — Parfaitement, Monsieur. » Et s'adressant à un de ses scribes : « Faites un permis : M. Rousse, citoyen Chaudey. Parloir de faveur : deux fuis par semaine. » Pendant que le secrétaire écrivait, je m'approche du fauteuil du Grand-Juge : — « J'ai lu, lui dis-je, votre arrêté sur la Cour martiale. J'y ai bien vu un Code de procédure, mais je n'ai pas vu quels étaient les crimes et les délits justiciables de la Cour. — Mais pardon. Monsieur, ce sont les faits de complicité avec Versailles. — Versailles! Versailles aujourd'hui, Fontainebleau demain. Enfin, c'est ce que nous appelions, autrefois, crimes contre la sùrctu de l'Étal?
— Oui, les actes de ceux qui portent les armes contre nous. — Ah! Enfin, c'est uu tribunal pour juger ce que ic Code appelle crimes contre la sûreté de l'État? — Parfaitement. — Parmi les personnes que vous avez fait arrêter, il y a un prêtre que je connais et qui peut avoir à me parler pour ses affaires personnelles. C'est le curé de la Madeleine. Pouvez-vous m'autoriser à le voir? — Oh! non. Cela ne me regarde pas; cela regarde le délégué ;ï la Sûreté. — Est-ce qu'il y a un procès pour l'abbé Deguerry? De quoi donc est-il accusé? — De complicité avec Versailles. — Ah! toujours. — Oui, oui, il y a des pièces très graves. » Puis, après une pause : « 11 y a aussi des faits plus anciens... » Le permis était fait. Le citoyen Protot le prit des mains de son secrétaire, le signa, le poudra, le secoua d'un coup d'ongle, et me le tendit gravement en se levant et en remettant sur sa tête son inaliénable képi, qu'il avait cependant, celle fois encore, quitté un instant en mon honneur. — « Vous tombez mal aujourd'hui, ajouta t-il gracieusement; le parloir n'est pas ouvert à Mazas, je crois, aujourd'hui. — Je croyais qu'il était fermé seulement le vendredi. — Non, non. — Au reste, comme jeune avocat, vous devez le savoir mieux que moi. »
— Et je regagnai la porte, en ayant soin de mettre mon chapeau sur ma tête avant de sortir, pour rendre à ce grand dignitaire de la Commune la dose exacte de politesse qu'il m'avait montrée.
Paris, 26 avril 1871.
Mercredi 1 heures du soir. — J'ai reçu avant-hier soir, 24 avril, votre lettre datée du 7. — Quinze jours pour correspondre à huit lieues de distance. Voilà les progrès du temps et les bienfaits des Révolutions. J'attends maintenant avec bien de l'impatience des nouvelles plus nouvelles que celles-là, car votre bonne lettre ne me rassure qu'à moitié sur votre santé.
Que vous dire de Paris? Rien de bon. Cette situation se prolonge, et, par le fait seul de sa durée, elle s'aggrave. Depuis deux jours le canon se tait, et ce silence nous fait absolument le même effet que pendant le siège; c'est une tristesse et une angoisse de plus. Hier, il y a eu une suspension d'armes, pour donner aux pauvres habitants de Neuilly le temps de déménager. Pendant toute la journée, nous avons eu le même spectacle qu'il y a trois mois lors du bombardement des Prussiens : des défilés d'émigrants traînant avec eux leurs familles et leurs pauvres bagages. La Commune, qui ne perd pas une occasion de témoigner à la bourgeoisie sa tendresse fraternelle, a décrété avec fracas que « nos frères de Neuilly seraient logés dans les habitations des citoyens qui ont pris lâchement la fuite. » Jusqu'à présent, cependant, je n'en vois pas encore dans mon quartier. J'irai chez vous tantôt pour voir si vous n'avez pas reçu de garnison.
En attendant, notre illustre confrère Protot rend une série de décrets qui ne peuvent manquer d'immortaliser
sud nom. L'un des plus slupides et des plus odieux est celui qu'il a publié hier, et qui décide que les notaires, juges et greffiers qui, dans les vingt-quatre heures, n'auront pas fait acte d'adhésion à la Commune, seront remplacés par de nouveaux titulaires appointés par la Commune. Jules vous expliquera les conséquences qu'une pareille mesure peut avoir pour les familles. Il est vrai qu'hier un nolaire de nos amis a vu un testament reçu par un commissaire de police assisté de deux gardes nationaux comme témoins!
Je peux de moins en moins quitter Paris. Avec la manie légiférante du citoyen Protot, il y a des partis à prendre pour lesquels je suis à chaque instant consulté par des camarades.
J'ai vu à Mazas Chaudey et je vais voir un autre détenu. Reste la question de savoir si nous pouvons et devons défendre devant les juridictions monstrueuses instituées par la Commune. C'est à quoi je vais aviser avec les rares confrères qui sont à Paris. Leherquier est le seul membre du Conseil présent ici. Allou, qui est revenu pendant quelques jours, est reparti.
J'ai embarqué hier, avec toutes sortes de difficultés, le fils Lefranc. Ce pauvre jeune homme est sur le dos depuis sept mois, et il est très loin d'être guéri. Son père avait le plus grand désir de l'avoir près de lui. Les médecins ayant décidé que le transport était possible, toute la famille est partie hier. Nous dûmes descendre le pauvre blessé sur un brancard; mais quand il a fallu le hisser dans la calèche, c'a été une manœuvre terrible,
pendant laquelle j'ai craint plus d'une fois de laisser échapper notre fardeau. 11 a fallu démantèlera coups de marteau et avec des tournevis la carcasse de la voiture, et, pendant cette opération qui a duré une demiheure, le petit malade était dans la cour, en plein air, étendu sur son matelas. Enfin, à une heure, toute cette smalah est partie, escortée par le Dr Hardy, et j'espère que l'expédition est arrivée à bon port.
Voilà notre colonie réduite encore d'autant. Mme Darcel tient bon, le citoyen Courbet n'ayant pas encore purgé le Louvre des suppôts de la tyrannie.
Marjolin nous reste aussi et vient presque chaque jour lire à ma mère des sermons de Bourdaloue entremêlés de quelques comédies honnêtes.
Quand tout cela finira-t-il, et comment? Je crois que, loin de Paris, on ne s'imagine pas ce que nous souffrons ici. J'ai reçu avant-hier une lettre d'un brave avoué d'Aix. qui m'écrit pour me parler d'une affaire que je dois aller plaider là-bas. Il ne fait pas la plus légère allusion à l'état actuel de Paris, et il me demande tranquillement, dans le style provençal, « quand je serai bien aise de me porter devant la Cour ». Je serais bien aise de me porter ailleurs qu'ici: mais j'avoue que, jusqu'à présent, je n'ai guère eu la tète aux procès et aux plaidoiries. Il me semble cependant que je suis depuis quelques jours un peu mieux en équilibre. On s'habitue à tout, même à marcher sur la tète, et, pour peu que ceci dure, nous irons tous à quatre pattes.
Adieu encore, chère Madame et amie. Pardonnez-
moi ce long et insipide bavardage. Quand donc pourraije aller passer quelques jours avec vous? Je n'ose pas y penser. ïl me semble qu'un abîme nous sépare du passé comme de l'avenir. J'ai plus que jamais de ces grands moments d'absence du moi dont je vous ai souvent parlé. Mes souvenirs me paraissent l'histoire d'un autre que je me raconte à moi-même. El cet aulre-là me fait l'effet d'être un triste personnage.
27 avril, jeudi malin.
J'ai bien fait de ne pas porter ma lettre hier à mon messager. Pendant le diner, j'ai reçu la lettre de Jules, datée du 24. Je le remercie beaucoup des détails qu'il me donne sur votre santé, qui ne me paraît pas encore solide. Une de vos lettres me parait perdue.
Vous me paraissez bien prussianisés, là-bas. Je vous en prie, ne vous découragez pas trop de la France.
Toute la nuit, une canonnade assourdissante, la plus terrible que j'aie entendue depuis un mois.
Veuillez dire à Jules que le Journal officiel de Paris contient aujourd'hui la nomination du citoyen Vonken comme Président du tribunal de la Seine!!!
Voilà qu'il pleut à verse. Le canon se tait. Les journaux ne disent rien du résultat de la canonnade de cette nuit. Quel supplice de vivre ainsi!
Amitiés à tous. A quand?
Je vois dans quelques lettres qui arrivent du dehors un sentiment singulier. C'est une certaine mauvaise humeur contre ceux qui sont restés à Paris. Je vous assure que je n'y suis pas par plaisir ni par goût. Mais, aujourd'hui encore, voilà un de mes anciens camarades de collège, l'abbé Caubert, qui est arrêté et qui me fait demander. Puis-je faire répondre à lui et aux autres que je m'en vais?
Paris, 2fJ avril, samedi matin.
Au milieu de tant de tristesses, j'ai eu hier une bonne journée. J'ai reçu presque en même temps deux lettres de vous, chère Madame et amie, l'une datée de jeudi matin qui m'est arrivée par M. Garnier, l'autre datée de jeudi soir, que Mme Provost m'a remise. J'avais reçu, il y a deux ou trois jours, la lettre de Jules. Enfin, pour clore ce chapitre et régler tous nos comptes, deux de vos lettres sont restées en route : l'une que vous avez adressée à Charenton et que je n'ai pas pu faire retirer; l'autre, dans laquelle, à ce qu'il parait, vous me chargiez d'une commission. Je n'en ai jamais entendu parler.
Je vous remercie tous trois bien vivement, père, mère et fille, de penser ainsi au pauvre otage, et de lui envoyer, à travers les barreaux de cette ignoble geôle, ces cordiaux qui le fortifient.
Nuire position ne change pas, et par conséquent elle s'aggrave. Car dans un pays comme le nôtre, qui n'a plus ni foi ni loi politique, où la force et le temps remplacent toutes les légitimités, un pouvoir qui dure un peu plus de quinze jours, si absurde et si monstrueux qu'il soit, devient aux yeux de bien des gens un pouvoir comme un autre. Les insurgés deviennent des belligérants, des bandes de voleurs s'appellent une armée, et les stupides affiches de la Commune, une fois collées sur du papier blanc, s'appellent des lois. Vous voyez que maintenant la plupart des journaux publient à la fois les procès verbaux de l'Hôtel de Ville et les procès verbaux de l'Assemblée nationale, qu'entre les actes de Paris et les actes de Versailles ils tiennent la balance d'une main équitable, blâmant celui-ci, approuvant celui-là, et conseillant des deux côtés la conciliation et la paix, comme s'il s'agissait de traiter de puissance à puissance.
Chaque jour perdu pour Versailles est donc, ' quoi qu'on en dise, un jour gagné pour la Commune, ou du moins pour l'insurrection. La Commune, en effet, est morte, et bien morte, morte d'impuissance et d'iuanition politique, étouffée sous les crimes, les fautes, la bêtise fondamentale de ses chefs ; tuée par l'envie, la haine, le mépris légitime qu'ils ont les uns pour les autres; suffoquée par ce vide électoral dans lequel ils se débattent comme un rat d'égout sous la machine pneumatique d'un laboratoire. La Commune est morte. Mais l'insurrection vit encore ; et elle vit
môme largement. Elle mange à belles dents et elle boit à grands traits tout le ravitaillement de Paris, sans compter la cuisine et les caves des suspects. Elle a dans les mains tout l'armement préparé contre les Allemands, c'est-à-dire plus de 4-00 000 fusils et plus de 700 canons. Elle a pour chefs tout l'État-Major de la Révolution universelle, Américains, Russes, Polonais, Valaques ; des colonels mexicains, des brigadiers portugais, des majors hongrois de lansquenets et de tables d'hôtes; une bande d'aventuriers et de condottieri nomades qui n'ont rien à perdre, rien à ménager chez nous, et qui feraient sauter Paris tout entier sans avoir à y regretter un souvenir.
Sous leurs ordres marche une armée de repris de justice traînant après elle un troupeau de fanatiques imbéciles, pervertis jusqu'aux dernières papilles du cerveau par les sophismes de la démagogie, par les discours des clubs, par le livre socialiste, par le roman licencieux, par la caricature obscène, par le haut et par le bas du journal, depuis le Premier-Paris où l'on prêche le régicide jusqu'au feuilleton où l'on publie les amours et les adresses des petites dames du faubourg Montmartre. Tout ce peuple est pourri jusqu'à la moelle et abêti jusqu'au fond du cervelet; et sur cette couche de sottise et d'ignorance, une couche plus épaisse encore de présomption et de vanité. Faire le soldat, manifester, parader, battre du tambour et sonner de la trompette, de la colonne de la Bastille à la statue de Strasbourg, voilà sa vie et
son rêve. Mais ce qui domine cetle révolution tout entière, c'est la furie du manger et du boire, qui n'est ni la faim ni la soif, mais le besoin maladif de boire sans soif et de bâfrer sans faim. La gamelle, le broc, le bidon et la chope sont les vraies armes parlantes de cette chevalerie nouvelle. On ne voit de tous côtés que des bouteilles et des verres, des cruches de vin, des seaux de vin, des arrosoirs de vin, des tonneaux de vin, des marmites et des cantines 5 tout ce qui peut tenir et contenir quelque chose tient et contient de quoi manger et de quoi boire, depuis la chopine du comptoir jusqu'à la panse du peuple souverain. C'est une gigantesque gamache et une ventrée patriotique dont Rabelais seul aurait pu faire le menu.
Mais il me semble, chère Madame et amie, que ma plume prend, de toutes façons, bien des licences. C'est qu'en vérité tout cela me tient trop fort à la gorge depuis un mois, et il faut bien, sous peine d'étrangler, que je crie un peu.
Combien ce carnaval abominable aura-t-il encore de jours ou de semaines? Qui le sait? Ces pauvres gens que Ton traîne ici à la boucherie commencent à se lasser beaucoup, et l'effectif des bataillons décroit chaque jour à vue d'oeil. Les mesures prises par la Commune, cetle presse des jeunes gens, qu'elle a décrétée et qu'elle poursuit activement dans certains quarlicrs, montrent bien' qu'elle sent son armée fondre sous sa main. Mais il y a daus cette armée un fonds qui tiendra ferme jusqu'au bout : c'est celte tourbe de malfaiteurs qui se sont
abattus sur nous de tous les cojds de l'Europe, francslireurs et francs voleurs, vauriens et garibaldiens, bannis de toutes les polices et repris de toutes les justices. Il y a là un noyau et un gratin de 30 000 brigands qui trouvent cette vie fort à leur gré et ne l'abandonneront pas volontiers.
Hier, je croyais bien que nous touchions à la crise : pendant toute la nuit j'avais été tenu en éveil par le bruit du canon et des mitrailleuses, et par une fusillade formidable qui paraissait venir de très près. J'ai été stupéfait de voir qu'il y avait eu plus de bruit que de besogne. Cette nuit et ce matin, rien de nouveau. On n'entend que quelques coups de canon.
Je vous assure, chère Madame et amie, qu'en restant ici je ne fais ni excès de zèle inutile, ni fanfaronnade, ni donquichottisme. Je paie tout simplement ta rançon des honneurs peu enviables qui me sont si à propos advenus cette année. Comme chef de corporation, je ne peux pas m'en aller. Matériellement oui, moralement non. Hier encore, j'ai réuni dans mon cabinet une vingtaine de confrères pour conférer sur des questions délicates que fait naître la législation criminelle de la Commune. A chaque instant, il y a quelque conseil à donner ou quelque service à rendre. Jamais sinécure n'aura été plus laborieuse et plus pénible que ce triomphant consulat. Il n'aura même pas été absolument sans danger, car, il y a quelques semaines, sur différents avis qui m'étaient donnés, je me suis décidé à passer quatre nuits hors de chez moi.
Mais ces escapades nocturnes, sans compensation, ont fini par m'ennuyer. Je me suis rangé, je suis revenu coucher chez moi, et je n'ai été nullement inquiété. Je suis d'ailleurs très prudent, et depuis longtemps j'ai renoncé à pérorer dans la rue. 11 n'y a plus d'ailleurs ni groupes ni agitation. Les rares promeneurs qui flânent sur les boulevards regardent passer les frères et amis avec la plus complète indifférence.
J'espère n'avoir à plaider pour personne; mais je dois être au service de tout le monde. Il me parait impossible que l'on songe sérieusement à traduire ce brave Ghaudey devant un tribunal quelconque, fût-ce devant un bureau d'anthropophages.
En attendant, on perquisitionne et on réquisitionne, et, quand on ne trouve pas les gens, on prend leur argent, témoin M. Debrousse, l'entrepreneur, chez qui on enlevait hier six à sept mille francs.
Vous avez pu voir que la Commune se propose de frapper d'un impôt les absents au-dessous de quarante ans. Elle ira peut-être plus loin. Ne feriez-vous pas bien de chercher un moyen de faire occuper votre appartement?
Je vous ai écrit, je crois, que j'avais fait partir mon petit voisin et sa famille. J'ai reçu avant-hier une lettre de son père, qui m'annonce que tout son monde est arrivé à bon port. J'ai reçu aussi une lettre de Colmet; son fils André s'est enrôlé dans un corps en formation à Rambouillet, et il a été fait sous-lieutenant. Mon ami Lévesque est à Soissons. J*ai vu Lavoix, il y a trois
jours. II pensait à vous aller voir. Je ne sais s'il s'est décidé.
Ma mère se porte assez bien. Elle vous remercie bien vivement de l'hospitalité que vous voulez bien lui oiïrir; mais elle restera blottie dans son fauteuil jusqu'à l'arrivée des armées de secours, — hélas! comme nous disions au temps du siège.
Adieu, soignez-vous bien et reprenez des forces. Ai-je besoin de vous dire que, dès que cela sera possible, je vous irai voir? Il est vrai qu'il y a, sur Je chemin, des Prussiens et que je ne suis pas encore aussi philosophe que vous. Adieu, amitiés à tous, tous car je sais depuis hier que Georges est avec vous. Mille bons souvenirs.
Taris, le 3 mai 1871.
J'ai reçu avant-hier soir votre lettre et celle de Jules. Je vous remercie tous deux de la bonne pensée que vous avez eue de me charger de votre ménage. Lorsque je trouverai une occasion sûre, je vous écrirai avec détail tout ce que j'ai fait, et vous reconnaîtrez, je l'espère, que je n'étais pas tout à fait indigne de votre confiance. Tout ce que je veux vous dire aujourd'hui, c'est que j'ai passé là, hier, deux heures des plus agréables, rangeant, dérangeant, accrochant, décrochant, parlant et philosophant tout haut dans cette solitude peuplée de si bous
souvenirs. Je me suis bien gardé d'appeler à mon aide votre concierge; il aurait gâté tout mon plaisir. Je serai pourtant obligé peut-être de recourir demain à son bras vigoureux, car je n'ai pas fini mon petit tripotage.
4 mai, matin.
Ici, les jours se traînent au milieu des mômes dégoûts, et dans cette agitation oisive où nous piétinons depuis longtemps. Cependant ces jours passés ont été marqués par quelques incidents curieux. Vous avez su la révocation et l'arrestation de Cluseret, dont le vrai motif n'est pas encore connu. On a fait courir le bruit que Dombrowski avait été pris avec tout son état-major par les Versaillais. Cette nouvelle ne s'est pas confirmée; mais on n'entend plus parler de ce Dombrowski, tandis qu'il y a quelque temps on n'entendait parler que de lui. Cette éclipse subite parait fort étrange.
Les combats des cinq derniers jours autour d'Issy ont été désastreux pour les fédérés. Ils ont perdu beaucoup de monde, et le fort est annulé. Cette nuit, le canon n'a pas cessé.
Hier, la Commune a commis un acte monstrueux. Vous savez qu'il y a quelques jours elle avait enjoint aux notaires de faire acte d'adhésion dans les vingtquatre heures. L'adhésion n'étant pas venue, hier la Commune a fait mettre les scellés sur toutes les études. Si ce n'est qu'une entrave apportée à l'exercice de la il. 20
profession, ce n'est que bêle, les notaires par le temps qui court ne faisant pas plus d'actes que les avocats de plaidoiries. Mais si la Commune veut mettre la main sur les minutes et détruire les titres de propriété, si elle passe de là au bureau des hypothèques et si elle y brûle les registres, rien ne manquera à ces saturnales du prolétariat, surtout si, ces deux expéditions faites, la Commune fait au peuple la distribution des immeubles de Paris. Jules vous expliquera à fond tout cela.
En attendant, le citoyen Rigaud est installé au Palais dans le cabinet du procureur général, et le citoyen Vonken dans le fauteuil de M. Benoit-Champy. Item, on a nommé six juges d'instruction. J'ai eu l'honneur de voir hier l'un deux. Heureusement il n'y a dans cette fournée aucun de nos confrères.
Hier encore, j'ai vu le nouveau délégué à la Sûreté, le nouveau Préfet de Police, M. Cournet, membre de la Commune. Il m'a reçu avec une remarquable politesse et l'embarras d'un homme d'esprit fourvoyé. C'est un ancien avocat de Cambrai, journaliste. C'est, de beaucoup, la figure la plus intelligente et la plus honnête que j'aie vue dans l'élal-major de celte guinguette.
Ma mère va bien. Ce brave Marjolin vient tous 'es jours lui faire la lecture, et il évangélise en même temps Mmc Dai'cel.
J'oubliais. Un épisode agréable de plus à ajouter à l'histoire burlesque de mon consulat. Avant-hier, un monsieur effaré vient me dire u'un de mes sujets,
M. Grilliet, est mort subitement, la veille, dans des circonstances étranges, qu'il laisse sa femme et ses filles dans une atroce misère, et que, naturellement, les filles et la femme vont me tomber sur les bras. Naturellement, aussi, hier matin, malgré ma migraine, je m'acheminais vers les Halles, et j'allais visiter cette famille lamentable. Quant au défunt... on terminait son autopsie!! Et on emportait les bocaux. Pour compléter cette petite églogue, je suis allé de là chez le commissaire de police du quartier pour me faire raconter cette histoire, et savoir où est la femme, comme disait ce juge d'instruction. L'histoire, d'ailleurs, n'a rien d'intéressant. On soupçonnait un guet-apens dans un bouge. On a arrêté un homme et une femme qui ne paraissaient pas avoir nui à la congestion qui a enlevé ce brave Grilliet. Mais ils ont été relâchés. Je ne sais si .Iules se rappelle l'individu. Mais, s*il s'en souvient, l'oraison funèbre sera courte. Celait un frère et ami, que ce naïf Leblond nous avait forcé d'admctlre parmi nous, il y a deux ou trois ans, par ses chaudes recommandations. Il allait être nommé juge de paix par la Commune. 11 est mort à temps pour la justice.
Comme c'est drôle! Quand je vous écris, je prends des petites feuilles de papier pour vous ennuyer moins longtemps, et puis, quand j'ai fini, je m'aperçois que vous n'y avez rien gagné du tout. C'est comme Arlequin qui avait juré de ne plus boire que dans le dé à coudre de Colombine : le tonneau y passait, et il avait toujours soif, Est-ce assez joli, cela? Ah! que cette pauvre France
avait donc de l'esprit! Adieu, chère Madame et amie. Un souvenir à tous les heureux habitants de Crënille.
10 mai 1871. Mercredi.
o heures. — J'ai reçu hier soir, chère Madame et amie, votre lettre datée du 7, qui m'est arrivée par M. Garnier, et tout à l'heure celle datée du 9, apportée chez mon concierge par un inconnu qui n'a pas attendu la réponse. Je crois d'ailleurs plus sûr de m'en tenir aux moyens expérimentés, et ce n'est pas le moment de faire des essais. Pour votre gouverne et celle de vos amis, il faut se métier de toutes les agences recommandées par les affiches et les journaux. Ce sont autant de souricière-.
Si mal instruits que vous soyez de ce qui se passe ici, vous devez, j'imagine, recevoir quelques journaux, et vous êtes au courant de la crise violente que traverse la Commune. Quand vous recevrez celte lettre, la prise du fort d'Issy, le désarroi du fort de Vanves, la destitution des anciens membres du Comité du salut public, la démission de Rossel et sa lettre à la Commune, seront autant de chapitres d'histoire ancienne. Qui gouverne aujourd'hui? Personne et tout le monde. Les Comités, les Commissions, les délégations, les fédérations s'enchevêtrent et s'entortillent dans un inexprimable gâchis au milieu duquel la Commune s'agite et se
débat en efforts impuissant?. Nous en sommes aux convulsions finales, mais cette agonie violente aura des ruades et des soubresauts dangereux.
Un des plus curieux et des plus sinistres épisodes de la phase révolutionnaire où nous sommes entrés depuis huit jours est l'envahissement des églises par les Clubs. Saint-Nicolas-des-Champs , Saint-Germain-l'Auxerrois, Saint-Eustache, et bien d'autres paroisses sont livrées tous les soirs à des assemblées populaires dont la violence dépasse, parait-il, de beaucoup les souvenirs des Cordeliers et des Jacobins. Après avoir bien interrogé mes nerfs et mon état mental, je me suis résigné à ne point aller voir ces hideuses curiosilés. Un de mes bons amis, un ministre protestant de grand mérite, a eu le courage daller lundi à Saint-Eustache. Il est venu me voir hier, et m'a rapporté ce qu'il avait vu et entendu. L'église pleine d'une foule bruyante où les femmes sont en majorité; dans la chaire se succédaient de nombreux orateurs qui, avec des jurons et des blasphèmes à faire éclater les vitraux, demandaient invariablement au milieu des acclamations « la mort des calotins et la tête de l'archevêque ». Un des ces Bourdaloue du ruisseau avait un verre dans une main, dans l'autre une bouteille; et, à chaque pause de son discours ponctué de hoquets bachiques et de formidables N. d. D., il se versait une rasade à la grande joie de cette ménagerie. Voilà les vaudevilles de ce peuple né malin.
La haine des prêtres, mais au fond la haine de Dieu;
l'orgueil stupide de la bêtise et de l'ignorance enivrées d'elles-mêmes; la révolte bestiale du ventre contre l'esprit; l'insurrection de l'écuelle, de la gamelle, de la chope, de la vicluaille et de la ripaille contre l'intelligence qui pense, contre l'àme qui aime et qui croit; une espèce de kermesse sauvage où tous les appétits se rassasient et où toutes les soifs se désaltèrent; une société sans foi, sans loi et sans Dieu; une église vide, avec un broc sur l'autel, voilà ce que nous avons ici sous les yeux, — et ce que je devrais bien, n'est-ce pas, pour toutes sortes de raisons, éviter de mettre sous les vôtres. Pardonnez-moi, je vous en prie, de retomber toujours dans ces détails lugubres qui, à la distance où vous êtes, vous attristent inutilement et doivent faire un contraste déplaisant avec les spectacles printaniers qui vous entourent. Ouvrez votre fenêtre, chère Madame et amie, pour chasser le mauvais air que ces lignes vous apportent. Regardez vos arbres et vos fleurs, l'oiseau qui s'envole et le nuage qui passe. Comme vous récrivez, ce cauchemar finira, et un jour, bientôt (?), nous nous reposerons tous de ces cruelles épreuves.
Mmc Lambert, elle aussi, pourrait vous raconter bien des épisodes de ce honteux carnaval; mais elle saurait mettre dans ses récils la grâce, la bonne humeur et la gaité qu'elle porte partout avec elle. Je l'ai vue avanthier. Elle avait été quelques jours auparavant dans un club de dames (à fond de bois et à quatre sous, — non, à quatre sous et à fond de bois)... enfin, dans une réunion charmante où une respectable matrone, ornée d'un
li MAI 1871 311
bonnet rouge et d'une paire de lunettes, enseignait à un auditoire hermaphrodite l'égalilé des droits et des sexes. Je vous laisse à penser si ce bon Lambert écumait et si sa femme avait envie de rire. Elle a pris son parti en brave, et elle a fait des compliments aux oratrices. Entre artistes!... Elle m'a appris, sur deux de nos chefs militaires, une particularité assez piquante; c'est que Dombrowski et Wrobleski sont deux pianistes de quatrième ordre, arrangeurs de valses et de polkas qu'ils dédiaient aux belles madames du temps de l'Empire, en faisant aux marchands de musique des courbettes peu démocratiques.
Jeudi matin. 11 mai.
Ah! au moins, ce matin, le Journal offdciel contient des décrets à sensation. D'abord, voilà le citoyen Rossel traduit devant la cour martiale! C'est tout simple : après sa lettre d'hier, il devait être aujourd'hui au Capitule ou sur le petit bord de la roche tarpéienne. C'est affaire de famille entre ces messieurs. De compte fait, voici trois généraux de suite qui sont bien récompensés de leurs services. Il est vrai que le citoyen Delescluze est appelé au Maréchalat de la Commune du premier coup. Nous allons le voir à l'œuvre. Sa proclamation d'avènement ne respire pas une confiance sans limite.
Le deuxième décret, sans être absolument imprévu, — car je l'annonçais en plaisantant hier soir, — va
faire dans Paris un bien joli eiïet. La Commune ordonne la démolition immédiate de « la maison de Thiers située sur la place Georges ».
Et Ton dit que l'histoire ne se recommence pas! Si vous avez un Cicëron dans la bibliothèque de Crénille, priez donc Jules de vous traduire le discours de ce brave Tullius pour sa maison, pro domo sua. Lui aussi, il avait, non pas sur la Place Georges, mais, autant qu'il m'en souvienne, près du temple de la Fortune, une maison que ce grand arliste avait ornée avec toute l'élégance et tout le goût de l'esprit le plus cullivé qui fût jamais. Devenu maître de Rome à la suite d'une insurrection triomphante. Glaudius, l'ennemi mortel de Gicéron, fait décréter la démolition de sa maison, et, pour qu'il n'y ait plus à y revenir, il fait, sur cette place vide, consacrer un Temple à la Liberté. Mais, quelques mois après, le grand consul est ramené en triomphe à Rome; et comme il n'était pas avocat pour rien, après avoir remercié le Sénat et le Peuple dans deux interminables harangues, il s'en va plaider devant les Pontifes pour qu'on lui rende sa maison, que l'on dé-consacre le Temple, et qu'on mette la déesse de la Liberté à la porte de chez lui. Faites-vous lire cela. Madame, je vous assure que c'est plus intéressant qu'un roman de feu Ponson du Terrail. Il y a bien dix ans que je n'ai relu ce prodomo, mais je suis sur qu'à chaque ligne de celte histoire d'il y a deux mille ans on trouverait des applications frappantes à notre histoire d'aujourd'hui. Que Georges, qui n'a rien à faire là-bas, se mette donc la
tête dans ces vieux bouquins si oubliés de nos jours. Oh! si j'avais vingt-cinq ans!,..
A propos de bouquins, je suis allé hier trouver Lavoix dans sa librairie, comme dit Montaigne; nous avons causé et philosophé comme deux vieux faunes. Il reste à Paris, mais sa malle est prête pour le jour où sa position deviendrait intenable dans sa boutique.
Les arrestations vont leur train. Deux notaires, MM. Lamontagne et Duplan, ont été arrêtés il y a huit ou dix jours, puis relâchés. Un troisième, Démanche, a été arrêté il y a deux jours et est encore détenu. J'ai vu plusieurs fois Chaudey ; je ne crois pas que l'on songe à le faire juger. Quant aux prêtres, impossible jusqu'à présent de les voir. Des pourparlers de huit jours se sont terminés par une scène assez orageuse samedi à l'ex-Préfecture de police.
Ne me grondez pas de flâner ainsi depuis quelques jours. J'ai recommencé à travailler un peu; mais le moyen de se livrer à une besogne suivie! Cette nuit, entre le canon et le tambour, je n'ai pas dormi deux heures, et ce matin j'ai la tête sens dessus dessous. Ici, nous ne sommes pas tous absolument fous, mais nous sommes tous candidats à l'aliénation mentale.
Adieu, écrivez-moi, mais pas de politique.
Paris, 17 mai 1871.
(l'est fait! Ils ont jeté par terre la Colonne, hier, à inq heures; elle est tombée lourdement, tout d'un bloc,
sur le lit de fumier que lui avaient préparé les grosses pattes de ces palefreniers idiots, et où se sont incrustés les reliefs glorieux de nos victoires. Vous ne verrez plus se dresser dans notre ciel de Paris cette silhouette élégante et fière, si parisienne et si française, connue du monde entier, et qui pendant si longtemps, comme le mile d'or du Forum, semblait le centre de l'Univers. Ils ont fait cela, ils ont ajouté cetle honte à toutes nos hontes, et pour que rien ne manquât à ce monstrueux outrage, pour qu'il fût bien évident que c'était la Frauce ellemême qui allait rouler dans cette boue avec le piédestal et la statue, un patriote hardi est allé attacher à la rampe un drapeau tricolore déchiré. Cela fait, on a donné le signal, et, au bruit des fanfares, au son de la Marseillaise, au milieu des hurlements de cetle canaille, le noble monument est tombé. On dit que, sur la place, des estrades portaient l'élite de la société communale, l'état-major mâle et femelle de ce bastringue sinistre, le faubourg Saint-Germain de ce faubourg Saint-Marceau, les dames de ces messieurs! Sur le boulevard, dans l'axe de la rue de la Paix, sur la chaussée, sur les trottoirs, aux tables des cafés, aux fenêtres, et sur les toits des maisons, une foule énorme, dit-on, indifférente ou simplement curieuse, attendait, regardait, buvait et causait... Moi je pleure en vous racontant ces choses et je me suis caché pour ne les point voir. Mais la Commune ne se contente pas d'une seule victoire en un jour. Pendant qu'elle tirait les cordes pour faire tomber la colonne, on donnait les derniers coups de pioche à la maison de la
« place Georges », et le citoyen Fontaine mettait dans sa poche les dernières médailles de M. Thiers. Ce soir, à ce que m'apprend le Journal officiel, il ne restera plus une pierre de cette maison abominable.
Quant à la Chapelle funéraire de Louis XVf, elle était encore intacte hier à cinq heures. J'ai fait le tour du jardin; les petits enfants y jouaient comme de coutume. C'est un des endroits de Paris que j'aime le mieux, une espèce de cimetière musulman, tranquille et mélancolique au milieu de nos agitations.
Les visites domiciliaires et les perquisitions continuent. Avant-hier, une visite de ce genre a été faite dans la maison Fould, rue Bergère, avec les voitures de déménagement de rigueur.
Samedi, on a cerné tout notre arrondissement et l'on a fait une battue pour chercher les réfractaires. Dans certains quartiers la chasse est faite par des citoyennes ornées de brassards rouges; c'est une espèce de flirtage non connu, je crois, en Amérique. On emmène les récalcitrants à la Préfecture de police. Là on les équipe et on les arme de vive force; puis immédiatement, on les conduit sous escorte hors des murs; ça ne fait pas de bien bons soldats, mais c'est toujours de la chair à canon. Ce ne sont point là des contes du Gaulois ou du Figaro; vous pouvez affirmer que c'est l'exacte vérité; et il est bon que cela soit connu partout.
Ce qu'il faut faire savoir aussi, ce sont les procédés dont on use pour les détenus, surtout pour les prêtres. Je vous ai parlé des démarches obstinées que je faisais
3i6 LETTRES A UN AMI
pour voir deux d'entre eux. L'autre jour, voici la réponse textuelle qui m'a été faite à l'ex-Préfecture de police, et que j'ai écrile à l'instant sur mon agenda en descendant l'escalier : « Un prêtre, citoyen? Rien pour les prêtres! Rien pour le clergé! Ce ne sont pas des accusés, ce sont des otages. Tous les jours on assassine nos amis à Versailles. Autant de têtes tomberont là-bas, autant de têtes tomberont ici. » Ce madrigal ayant amené un échange d'aménités assez accentuées entre moi et le haut fonctionnaire qui' me tenait ce langage, j'ai cessé de ce coté mes démarches.
Quant à Chaude), je l'ai vu il y a quelques jours encore. Il n'y aura pas plus de procès pour lui que pour les autres; j'en suis convaincu maintenant. Il est là, lui aussi, comme otage, dans le garde-manger du peuple souverain; ce sont les légumes comprimés, les conserves et le Liebig de la Commune.
Au reste, voici venir le moment ou elle pourra utiliser ses provisions; car tout annonce une crise prochaine. Cependant nous sommes fort mal renseignés sur les opérations militaires, nos aimables gouvernants ayant supprimé hier les derniers journaux qui ne leur étaient pas absolument dévoués. Tout compte fait, ce gouvernement idolâtre de toutes les libertés, surtout de la liberté de la presse, aura tué en deux mois trente-deux journaux.
Je ne sais comment le Républicain a échappé à la razzia d'hier. C'est un journal très bien fait, très courageux, qui a reparu il y a quelques jours sur les décom-
bres du Bien Public. A tout hasard je vous envoie le numéro d'hier, qui est 1res vigoureux.
Lavoi a été décidément remercié avec tous ses collègues. Il a dû quitter Paris il y a deux jours.
Darcel a été aussi congédié hier. Vroilà la petite église de ma mère privée de sa dernière fidèle.
La lecture du traité de Francfort m'a consterné. Voilà les Prussiens chez vous jusqu'au mois de décembre! Comment faire pour vous aller voir cet été?
Adieu, chère Madame et amie. Je ne sais pas ce que je vous ai écrit, ni comment vous pourrez le déchiffrer. Je suis très souffrant depuis plusieurs jours. Les névralgies ne me quittent presque pas depuis samedi et mes pauvres yeux sont en capilotade. Mon frère a beau me calmer, je suis malade de rage, de douleur, de honte.
Adieu encore, amitiés à tous, autour de vous.
Paris, 18 mai 871, jeudi.
7 heures matin. — Je vais vous écrire à tout hasard tous les jours; mais mettez-vous (Dieu vous en préserve l) à notre place. Pour vous donner des nouvelles et des appréciations de quelque intérêt, il faut chercher et attendre une occasion, c'est-à-dire un partant qui, à ses risques et périls, veuille se charger de votre correspondance. Ne vous étonnez pas si vous ne trouvez dans la plupart de mes lettres ni détails, ni réflexions.
Ma mère et mon frère vont bien. Pour moi, je suis poursuivi par mes malheureuses névralgies, auxquelles ce second siège n'a pas fait le même effet que le premier.
Hier, à trois heures, au même moment, les églises de la Trinité et des Petits-Pères ont été envahies par la garde nationale et fermées de vive force. C'étaient les seules qui eussent été respectées.
Depuis quatre heures du matin, le canon gronde si près de nous que nos vitres sont ébranlées. Ce sont les batteries de Montmartre qui font ce tapage. Dès cinq heures, on battait la générale dans mon quartier, et il m'a été impossible de resler dans mon lit. 11 est sept heures et tout ce brait ne cesse pas. Il se joint en ce moment un instrument à ce concert, une partie à cet orchestre : c'est la voix des crieurs de journaux qui beuglent sous mes fenêtres le Cri du Peuple et le Père Duchesne.
Nous allons avoir évidemment une journée de crise. Je vous écrirai ce soir.
Dans tout le quartier des Tuileries et de la Madeleine jusqu'au milieu du boulevard Malesherbes, la plupart des boutiques sont tatouées de bandes de papier disposées dans toutes les formes, pour amortir l'effet de la vibration sur les vitres. On s'imaginait que la chutp de la Colonne allait retentir comme un tremblement de terre. 11 n'en a rien été. Tout tombe dans la boue aujourd'hui; cela étouffe le bruit. Excepté le bruit du canon pourtant : quel tapage !
Je relis votre lettre et j'y vois que vous m'avez écrit le
13, et le //. Vérification faite, je n'ai reçu encore ni l'une ni l'autre de ces deux lettres. Cela vous donne une idée de 1 exactitude de la poste en ce moment.
Samedi, 20 mai 1871 '.
Hier soir, j'ai reçu la visite de M. Ploux, homme d'affaires, que je ne connaissais nullement 11 me dit qu'il était chargé de la défense de l'Archevêque de Paris, de M. Deguerry; et de plusieurs autres prêtres détenus; qu'en causant, le matin, avec le curé de la Madeleine et l'archevêque, il leur avait donné la pensée de se faire assister par un avocat; qu'il avait prononcé mon nom, et que tous deux désiraient me voir.
Ce matin, à dix heures, je suis allé chez Rivière, le seul des membres du Conseil qui soit encore à Paris. Je lui exposai les perplexités dans lesquelles me jetait celte demande. Piefuser à des accusés l'assistance qu'ils réclament, surtout dans de pareilles circonstances, ce serait plus qu'une faiblesse. Accepter leur défense, paraître avec eux et parler en leur nom devant cette juridiction illégale, boiteuse et monstrueuse que la Commune appelle un jury d'accusation, et qui n'est qu'une commission d'égorgeurs; discuter sérieusement devant cette bande si tel détenu doit être retenu comme otage et conservé dans le garde-manger de la démo-
1. Troisième lettre publiée sous le titre Souvenirs de la Commune,
cratie, n'était-ce pas une comédie sinistre et une sorte de parodie de justice sauvage? Cependant mon parti était pris, et si j'allais causer avec mon digue confrère, c était moins pour prendre conseil de lui, qu'afln qu'au besoin il pût témoigner que je ne m'étais pas décidé à la légère. Après m'avoir entendu, il approuva ma résolution, et immédiatement je me rendis au Palais pour voir le procureur de la Commune, le fameux citoyen Raoul Rigault. Ce citoyen a pris modestement, pour installer ses hautes fonctions, le parquet du procureur général à la Cour de cassation. Deux gardes nationaux faisaient office d'huissiers dans l'antichambre. Le citoyen procureur n'était pas à son cabinet, il était au Palais, au Jury d'accusation. Je m'adressai, en son absence, à un jeune attaché fort élégant de mise et de frisure peu démocratique. 11 me conduisit chez le citoyen Breuillé, un des substituts. Ce jeune cuistre, de basse mine, me reçut avec des velléités d'importance. Cependant il m'écouta sans interrompre; je le priai de demander pour moi une permission pour visiter a Mazas l'archevêque et M. Deguerry. Il me promit de m'écrire. le soir même, pour me transmettre la réponse de son chef.
Je n'étais point satisfait de ma démarche, dont le résultat ajournait ma visite aux pauvres détenus. En sortant du parquet, la pensée me vint d'aller jusqu'au Palais pour tâcher de pénétrer jusqu'au citoyen Rigault lui-même.
Je me dirigeai à tout hasard vers les dépendances de la
Cour d'assises, par l'entrée des avocats, qu'un factionnaire me laissa franchir sans obstacle. Pas un huissier, pas un garçon, pas un bruit. Une maison abandonnée. J'ouvre discrètement deux portes : personne. En passant devant la Chambre du conseil, machinalement je tourne le bouton, et j'ouvre la porte. A ma grande surprise, je me trouve devant sept ou huit individus, assis sans ordre autour de la salle et discutant. Un seul était debout devant la table; c'était un petit homme d'une trentaine d'années, brun, portant toute sa barbe, l'air actif et cassant, la boutonnière ornée d'un large ruban rouge frangé d'or. J'allais me retirer, lorsque l'individu lève la tête, et m'inlerpellant du ton le plus brutal : — « Qu'est-ce que c'est? » A cet accueil insolite, au lieu de sortir, je fis un pas en avant, et fermant la porte : — « On m'avait dit que je trouverais ici le procureur de la Commune. — Ah! Et alors on vient comme ça vous causera — Oh! permettez, repris-je avec un sang-froid que je ne me connaissais guère. Si je suis entré ici, c'est que je n'ai trouvé ni garçon, ni huissier. Je connais les usages du Palais; je suis avocat et bâtonnier de l'Ordre... » Cette réponse, faite d'un ton fort posé, changea à l'instant la situation. — « Que voulez-vous, citoyen? — Parler au procureur de la Commune. — // est devant vous. » Et s'excusant auprès des citoyens, ses collègues, le farouche procureur ouvrit la porte, me fit passer devant lui et me fit entrer avec lui dans son cabinet. Il s'assit et me dit : — « Je vous demande pardon, citoyen, de vous avoir reçu ainsi; mais, chaque jour, on vient ici me déranger h. 21
pour des choses absolument inutiles. Croiriez-vous qu'il y a des gens qui viennent demander ici des passeports? » Je lui exposai l'objet de ma visite ; il ne fit aucune objection et se mit en devoir d'écrire la permission que je demandais. Pendant qu'il écrivait : — « Pensez-vous, lui dis-je, que ces affaires soient portées bientôt devant le jury? On m'avait dit qu'elles viendraient peut-être lundi.
— Oh! non, je ne les ferai venir que plus tard; je ne désire pas qu'elles soient jugées à présent. Puisque nous sommes seuls, je vous dirai que nous avons commencé des négociations avec Versailles pour un échange de prisonniers, et j'espère que nous arriverons. — Mais, lui dis-je, cette négociation a été entamée depuis longtemps, et elle a échoué. — Oui, parce que c'a été mal mené; mais nous sommes sur un autre terrain.
— Tant mieux, ce serait la solution la plus désirable. » Et profitant de la familiarité avec laquelle ce haut fonctionnaire voulait bien me traiter : — « Combien avezvous arrêté de prêtres? lui demandai-je. — Je ne sais pas, mais pas assez, me répondit-il en hochant la tête. Je voulais en faire arrêter bien plus, si on ne m'avait empêché. — Ah! alors ne causons pas de cela, nous ne serions pas longtemps d'accord. — Oh! je sais bien, reprit-il, avec un sourire de pitié bienveillante.
— Mais, lui dis-je, il y a quelque chose qui m'effraie plus que votre jury, c'est la perspective d'un mouvement populaire contre les prêtres, et d'un massacre comme ceux de 92. — Oh! n'ayez pas peur de ce côté! Nous sommes parfaitement les maîtres...; et d'ailleurs,
vous savez, vous connaissez Mazas : on n'y pénètre pas comme on veut. Les détenus sont en sûreté, et c'est pour cela que j'ai refusé de les faire transporter à Pélagie. Pélagie, c'est une maison ouverte, et ce serait moins sûr. »
Pendant que nous devisions, je cherchais le moyen de faire ajouter une permission aux deux autres : « — M. Caubert? Est-ce que c'est un prêtre encore?
— Oui! » Le digne citoyen eut un moment d'hésitation; mais il se décida bravement, ajouta le nom demandé, et me tendit le papier officiel, presque aussi gracieusement que l'aurait pu faire un fonctionnaire de la réaction. — « Alors, lui dis-je en sortant du cabinet avec lui, je puis compter que ces affaires ne viendront pas avant quelques jours? — Non, je ne suis pas pressé, à moins que les détenus ne demandent à être jugés.
— Mais, ajôutai-je au moment de le quitter, ne craignez-vous pas d'avoir la main forcée par une interpellation de votre collègue Urbain à la Commune? » Le citoyen Rigault sourit alors de l'air d'un homme sûr de sa supériorité : — « Urbain? me dit-il avec une nuance de dédain. Je ne crains aucune interpellation. L'affaire ne viendra que quand vous me ferez signe. » Sur cette parole, peu académique et toute parisienne, je pris congé de mon redoutable interlocuteur et je le remerciai, en me promettant de ne pas lui faire signe de si tôt.
En sortant du Palais, je remontai en voiture et je me fis conduire à Mazas. Je demandai à voir l'archevêque
dans sa cellule, et non au parloir des avocats; cela me fut accordé de bonne grâce. « Il est bien malade », me dit le gardien chef. En effet, en entrant dans la cellule du pauvre archevêque, je fus frappé de son air de souffrance et de son abattement. Grâce au docteur Debeauvais, le médecin de la maison, on avait remplacé par un lit le hamac réglementaire des détenus. Il était couché tout habillé, les moustaches et la barbe longues, coiffé d'un bonnet noir, vêtu d'une soutanelle usée, sous laquelle passait un bout de ceinture violette, les traits altérés, le teint très pâle. Au bruit que je fis en entrant, il tourna la tête. Sans me connaître, il devina qui j'étais et me tendit la main avec un sourire doux et triste, d'une finesse pénétrante. — « Vous êtes souffrant, Monseigneur, et je vous dérange; voulez-vous que je revienne un autre jour? — Oh! non pas. Que je vous remercie d'être venu! Je suis malade, très malade. J'ai depuis longtemps une affection du cœur, que le manque d'air et le régime de la prison ont aggravée. Je voudrais d'abord que vous pussiez faire retarder mon affaire, puisqu'ils veulent me juger. Je suis hors d'état d'aller devant leur tribunal. Si l'on veut me fusiller, qu'on me fusille ici. Je ne suis pas un héros, mais autant mourir ainsi qu'autrement. » Je me hâtai de l'interrompre. — « Monseigneur, lui dis-je, nous n'en sommes pas là. » Et je lui rapportai, en insistant sur tout ce qui le pouvait rassurer, la conversation que j'avais eue avec Kigault.
Eu causant ainsi, M-1' Darboy s'animait, s'égayait
même peu à peu. 11 développa en quelque mots des idées qu'il jugeait utiles à sa défense. — « Je ne sais, dit-il, d'où vient leur animosité contre moi. J'ai encouru, à cause de mes idées sur certains sujets, la défaveur de la Cour de Rome. Lorsqu'en 1863 je fus appelé à l'archevêché de Paris, j'exposai à l'Empereur mes idées sur la séparation de l'Église et de l'État Je le priai de s'occuper du clergé le moins possible, et, depuis, j'ai toujours évité de parler, dans mes actes publics, de l'Empereur et de son Gouvernement. Après mon arrestation, on m'a fait subir des interrogatoires ridicules. Ce Rigault, ou Ferré, m'a dit que f avais accaparé les biens du peuple. — Quels biens lui ai-je dit? — Parbleu, les églises, les vases, les ornements. — Mais, ai-je répondu, vous ne savez pas ce dont vous parlez : les vases, les ornements, tout ce qui tient au culte, appartient à des personnes qu'on appelle des fabriques, qui ont parfaitement le droit de les posséder, et, si vous vous en emparez, vous vous exposez à des peines écrites dans la loi... » L'archevêque me parla ensuite des visites qu'il avait reçues de M. Washburn, le ministre des Étals-Unis, et des négociations engagées pour obtenir un échange de prisonniers entre le Gouvernement et la Commune. Je lui rappelai alors l'allusion que Raoul Rigault avait faite à de nouvelles négociations. Il me dit qu'il en avait connaissance, et que M. Washburn y apportait un grand zèle. Il revint ensuite à sa défense, à la nécessité d'un sursis, à la composition d'un jury. Il parlait avec une grande dou-
ceur, avec une liberté d'esprit parfaite, quelquefois avec une ironie sans amertume. Il me dit que, pendant quelque temps, on l'avait laissé se promener dans le préau, soit avec l'abbé Deguerry, soit avec le président Bonjean. — « Ah ! Monseigneur, lui dis-je, avec le président, la conversation n'a pas dû chômer. » 11 se mit à rire. — « Ah! vous connaissez bien le Président. Il m'a proposé de me défendre, mais je lui ai dit qu'il aurait assez à faire de se défendre lui-même. » L'archevêque m'a aussi parlé de sa sœur qui a été arrêtée avec lui, puis relâchée, il y a quinze jours. Je lui demandai si je pouvais lui rendre quelque service, s'il avait quelque lettre à transmettre, s'il avait besoin de quelque chose. — « Rien, me dit-il, je n'ai besoin de rien, si ce n'est qu'on me laisse ici : qu'on vienne m'y fusiller si l'on veut, mais je ne pourrais pas aller là-bas. Le docteur a dû le leur dire. »
Après une demi-heure de conversation, je lui tendis la main et la pressai avec émotion. Plus d'une fois, pendant cette visite, je sentais les larmes me gagner. Il me dit adieu avec effusion, me remerciant vivement de ma charité. Ma visite, l'assurance que je lui donnai que le jugement n'aurait pas lieu tout de suite, la promesse que je lui fis de venir le voir souvent l'avaient évidemment remonté. Quand je me levai, il rejeta vivement la couverture de laine grossière qui l'enveloppait à moitié, descendit de son grabat sans que je l'en pusse empêcher, et me tenant la main dans les siennes, il me reconduisit à la porte. — « Vous reviendrez bientôt, n'est-ce
pas? — Mardi, Monseigneur. » Et je sortis. Sa cellule porte le n° 62.
Celle de M. Deguerry est près de là, à trois ou quatre numéros plus loin. Lorsque j'entrai, il était assis entre le lit et la table, sur l'unique chaise de la cellule. Sur la table étaient quelques livres, des journaux, et un petit crucifix de cuivre, comme ceux que portent les religieuses. Sans se lever, le pauvre curé me tendit les bras et m'embrassa longuement; puis, il me força de prendre sa chaise : « Ah! j'ai bien le temps d'y être ». me dit-il. Il s'assit près de moi sur le pied de son lit. Je ne le trouvai pas changé; seulement assez maigre. Sa barbe et ses moustaches blanches se détachent sur son teint rouge et sur ses grands traits qu'encadrent les restes de sa plantureuse chevelure. « Il n'y a pas de danger, n'est-ce pas? » Tels furent ses premiers mots, après qu'il se fut assis sur son lit. Je lui répétai ce que j'avais dit à l'archevêque. Il me parla de suite des négociations; de M. Thiers, qui les avait mal comprises; de l'abbé Lagarde qui les avait mal menées. « On a fait fausse route, c'est moi qu'il aurait fallu envoyer. Je connais beaucoup M. Thiers. Il m'aurait engagé à dîner, et nous aurions arrangé tout cela. » Il me parla ensuite des visites de jM. Washburn et de son secrétaire, ainsi que de la lettre qu'il avait écrite à M. Thiers. « Vous avez lu ma lettre? » me dit-il, avec une nuance d'embarras. « Quelques mots, c'était tout ce qu'il fallait. On nous disait qu'à Versailles on commettait des « atrocités. » J'ai écrit : si cela est vrai, je le déplore: voilà tout. »
Ensuite, avec son abandon ordinaire, le bon curé s'est mis à me raconter les propos burlesques que lui avaient tenus Rigault et Dacosta. — « Qu'est-ce que c'est que ce métier que vous faites1! — Ce n'est pas un métier, c'est une vocation, un ministère moral que nous remplissons pour améliorer les cames. — Ah! des blagues, tout cela! Et qu'est-ce que vous appreniez à ce petit monstre, à ce louveteau"! (le Prince Impérial). — Mais je lui apprenais à devenir un grand prince, à bien servir le peuple. — Et vous banquetiez aux Tuileries, pendant que le peuple mourait de faim! — J'ai dîné quelquefois aux Tuileries, pas bien souvent. Mais enfin, de quoi m'accusez-vous? car ce ne sont pas là des crimes. — Vous êtes complice de Versailles, vous êtes allé à Versailles. — Vous tombez bien mal, j'aurais pu y aller, mais il se trouve justement que je n'y suis pas allé depuis dix ans. — Enfin, quels tas d'histoires faites- vous au peuple? — Nous lui enseignons la religion de Notre Seigneur Jésus-Christ. — Il n'y a plus de Seigneur. Nous ne connaissons pas de Seigneur. Il y a assez longtemps que vous nous embêtez avec tout ça! »
L'abbé Deguerry m'a raconté aussi les conversations qu'il a eues, ces jours derniers, avec le directeur de la prison. « Moi aussi, lui disait un jour ce digne citoyen, j'ai des idées religieuses. J'ai voulu me faire frère Morave, et puis ça ne m'a plus convenu. Après ça, j'ai eu l'idée de me faire charlreux. mais il n'y a pas de femmes là dedans. J'ai envie de me faire mormon. »
Le pauvre curé s'est mis ensuite à me parler de l'élat général de la société en France. Je ne sais comment le nom de M. Devienne est venu dans la causerie. — « Vous rappelez-vous, me dit-il, que nous avons dîné avec lui chez Chaix d'Est-Ange, à Valenton, il y a deux ou trois ans? » Et alors, avec l'aisance qu'il aurait eue dans un salon, avec ce luxe de paroles qui depuis quelque temps est devenu un peu fatigant, M. Deguerry se mit à me raconter à sa façon l'histoire de M. Devienne, en y mêlant des commérages parisiens. Il me raconta ensuite son arrestation et le pillage de sa maison. Il me dit que, sauf M. Washburn, il n'avait vu personne; que, pendant longtemps, on l'avait laissé se promener avec l'archevêque; mais que, depuis quelques jours, sans que l'on sût pourquoi, cette tolérance avait cessé. — « Nous sommes très bien traités par les gardiens, me dit-il; quant au directeur, c'est un malheureux. 11 me témoigne cependant une espèce d'intérêt; il me dit que je lui plais, que j'ai le caractère plus net que les autres. » — Sur les offres de service que je lui faisais, le brave curé me dit qu'il n'avait besoin de rien, que son domestique venait tous les jours et lui faisait passer ce qu'il demandait. En effet, sur sa table, se trouvaient plusieurs oranges, du chocolat et quelques bouteilles. — « Nous recevons des journaux, me dit-il. Ah! je voudrais bien que vous m'apportiez la Grandeur et la Décadence des Romains, de Montesquieu. — Bien volontiers, M. le curé, je vous l'apporterai mardi, en revenant vous voir. — Vous pouvez revenir, n'est-
ce pas? — Assurément, tant que je voudrai. Ma permission n'est pas limitée. — Ah! j'en suis bien heureux, bien heureux; que je vous remercie! » Le digne homme, en disant cela, s'attendrissait, et les larmes le gagnèrent. Je m'étais levé. En faisant les deux ou trois pas qui nous séparaient de la porte, il me tenait la main. Arrivés au bout de la cellule : — « Allons, me dit-il, cher ami, portez mes tendresses à votre mère. Vous lui direz que j'ai pleuré... » Et en effet il m'embrassa en sanglotant. « Allons, allons, dit-il en se remettant. A mardi; n'oubliez pas mon livre. »
En sortant de la cellule, je demande le Père Caubert. On me dit qu'on allait l'envoyer au parloir des avocats. J'allai l'attendre dans la cellule qui, dans chaque division, nous est destinée. Au bout d'un instant, je vis entrer un petit homme maigre, chétif, flottant dans une redingote et un pantalon laïques, faits évidemment pour un autre. Visage pâle, osseux, les yeux enfoncés dans l'orbite, les cheveux plats, tombant droit, la barbe et les moustaches entières; sur les lèvres un sourire sans grâce, qui découvrait de grandes dents trop blanches; en somme, l'aspect d'un domestique de lycée ou de séminaire. Les habits bourgeois et la mine me firent hésiter. — « Est-ce que... est-ce que vous êtes bien? — Le Père Caubert », me répondit-il très simplement, avec son sourire glacé. Je me nommai. Nous échangeâmes nos souvenirs. Sans nous connaître, nous étions en pays ami. Nous parlâmes de son père, qui avait été un de mes anciens quand je vins au
barreau, de son frère le colonel qui a été mon camarade de collège à Saint-Louis. Puis, spontanément, sans qu'il me fît aucune question sur sa position, je lui dis, comme aux autres, ce que je savais et ce que j'espérais. Il m'écoutait avec l'indifférence la plus sincère, souriant toujours et ayant l'air de penser : « A quoi bon tout cela? » Enfin, il me dit : — « Je vous remercie beaucoup de ce que vous faites. Il en sera ce qu'il plaira à Dieu. S'ils veulent nous tuer, ils en sont les maîtres. » Et s'éloignant tout de suite de lui et de ce qui le regardait : « C'est une bien grande épreuve pour le pays, me dit-il, et qui le sauvera. » Comme je lui exprimais mes doutes à cet égard : « Quant à moi, me dit-il avec le plus grand calme, je ne doute pas; je suis sûr, je crois fermement que la France sortira de là régénérée, plus chrétienne et, par conséquent, plus forte qu'elle n'a jamais été. » — Nous avons causé quelque temps sur ce sujet. Puis, il me parla de sa sœur qui venait tous les jours à la prison, mais qu'on ne lui avait pas laissé voir; de son arrestation, motivée, à ce qu'il croit, sur la déception qu'ont éprouvée les visiteurs, en ne trouvant dans sa caisse qu'une vingtaine de francs. — « Je n'avais plus d'argent, continua-t-il; et depuis un mois, comme économe de la communauté, je prenais à crédit chez le boucher, chez le boulanger. » Il disait cela très posément, mais avec une nuance de malice qui élargissait un peu son froid sourire. Je ne serais pas étonné que les bons pères eussent employé une petite combinaison à la Sauchez pour
dissimuler leur magot et attraper les communeux. Au bout d'une demi-heure environ, un peu moins peut-être, je me levai, un peu gêné, ne trouvant pas grand'chose à dire à un homme si fermement trempé et dont le courage me semblait si fort au-dessus du mien. Je verrai mardi tous ces pauvres gens '.
Paris, mercredi, 24 mai 18~1.
o heures. — Tous trois sains et saufs. Notre rue a été bombardée pendant deux jours. Deux obus dans la maison. Rien de cassé chez nous. Nous avons été délivrés par la ligne hier soir à six heures.
Rien ne peut donner l'idée des scènes d'épouvante qui nous entourent. La rue Royale, les Tuileries, le ministère des Finances, le Palais-Royal, une partie du Louvre, le Conseil d'État, sont en feu.
On se bat en ce moment rue de Rivoli et aux environs du square Montholon.
Les insurgés nous bombardent des Buttes-Chaumont.
1. Ces derniers mots étaient écrits le samedi soir, 20 mai 1871. Le lendemain, dimanche, l'année de Versailles entrait dans Paris. Les combats entre elle et les insurgés se prolongèrent jusqu'au samedi. Mgr Darboy et l'abbé Deguerry ont été fusillés dans le chemin de ronde (Je la Roquette, le 27 mai, avec le président Bonjean. Le Père Caubert a été fusillé, le vendredi 26 mai, avec le père Oliv. int et plusieurs gardes municipaux, rue Haxo, dans un terrain connu sous le nom de Cité de Vincennes. (Xote de l'auteur.)
L'issue n'est plus douteuse et la crise avance. L'armée est très ferme.
A tout hasard, je vous écris ces lignes. Tous les incendies sont allumés avec le pétrole !
Paris, 2.j mai 1871. Jeudi midi.
Je vous ai écrit hier quelques lignes, nous sommes tous trois bien portants; au milieu du feu depuis trois jours et une nuit.
Les horreurs se succèdent. Je suis allé hier matin jusqu'à la rue de Rivoli. Toute la partie droite de la rue Royale, de la Madeleine au faubourg Saint-Ilonoré, brûlée.
Les Ministères, le Conseil d'État, les Tuileries, le Palais-Royal, brûlés au pétrole. Je n'ai pu aller plus loin, j'ai été ramené par les obus.
An n° 12 de notre rue, un obus dans le cabinet de Potier, avoué.
Ce matin, nouveau bombardement de notre quartier par les Buttes-Chaumont où ces Cannibales tiennent encore.
Notre bibliothécaire Nicolas sort de chez moi : Tout le Palais brûle, sauf notre bibliothèque. La salle des Pas- Perdus est écroulée.
Saint-Eustache brûle. L'Hôtel de Ville brûle.
L'armée est maîtresse de l'Hôtel de Ville.
Je tremble pour les otages. Je devais défendre cette
semaine devant ces anthropophages l'archevêque de Paris, l'abbé Deguerry et deux autres. Que sont-ils devenus? On me dit qu'on a pu cerner à temps Mazas. Je vais tâcher d'aller par là.
Vu ce matin Mme Massart, Ils ont eu un obus dans leur cheminée.
On attend ces lignes. Adieu. Je crois rêver. C'est atroce. Le canon gronde toujours. Je viens d'aller jusqu'à la rue Drouot. On se bat encore vers le bas des Buttes-Chaumont. La partie est gagnée. Mais Paris est en ruines.
Les soldats disent qu'ils n'out pas perdu beaucoup d'hommes. Tous les cadavres que j'ai vus dans les rues sont des insurgés.
Le Gouvernement ne nous fait rien dire. C'est inouï, Nous formons une garde de quartier. Sachez donc de Versailles ce qu'ils veulent et si vos hommes doivent revenir, et quand.
Quant à vous, chère Madame et amie, et à vos filles, ne bougez de là-bas.
On m'affirme à l'instant que les collections de tableaux du Louvre sont sauvées; mais la bibliothèque du Louvre est détruite.
Paris, vendredi 26 mai 1871.
Je ne sais si celte lettre pourra partir aujourd'hui. J'ai passé ma journée en courses inutiles pour connaitre le
sort de l'archevêque, de l'abbé Deguerry et du P. Caubert. Rien de positif. Les versions les plus contradictoires. Mais pour moi, je ne garde aucun espoir, aucun.
Quant à Chaudey, tout est fini. Ce malheureux a été fusillé mardi soir, dans le chemin de ronde de Sainte- Pélagie, en présence de Raoul Rigault, sur les ordres furieux de ce misérable qui, le pistolet au poing, a forcé les gardes nationaux d'obéir. Hier soir, j'ai passé une heure avec Mme Chaudey, entouré de cette malheureuse famille. Je ne veux et ne puis vous dire les horribles détails qui m'ont été donnés. La pauvre femme a été admirable de courage. Après avoir passé douze heures dans un bouge à la porte de cette prison, au milieu des balles, ne sachant si son mari était mort ou vivant, elle a dû faire près de deux lieues à pied, avec son fiis, pour revenir chez elle.
La lutte, ou plutôt l'agonie des insurgés se prolonge à la butte Chaumont et au Père-Lachaise dont ils ont fait une forteresse. Le canon de Montmartre bat ces deux positions par un tir lent et réglé, à des intervalles de trois minutes. L'armée a perdu peu d'hommes. Quant aux fédérés, ils ont peu de blessés, parce qu'on tue tout ce qui est pris dans le combat.
On dit que Malon, Billoray, Rigault, Vermorel, Courbet, Chalain et plusieurs autres membres de la Commune ont été fusillés.
Nous vivons au milieu du feu, à la lueur des incendies, dans des nuages de fumée tout chargés de flammèches et de cendres. Je dois vous avoir écrit hier que
les Tuileries, le Palais-Royal, l'Hôtel de Ville, le Conseil d'État, le ministère des Finances étaient en feu. Hier j'avais su l'incendie du Palais, mais on me disait que notre bibliothèque était saivée. A l'instant, je viens de voir notre bibliothécaire qui m'annonce en pleurant que ce matin elle a brûlé avec tout le reste, sauf la Sainte- Chapelle. Il a pu, à force de courage, sauver seulement les livres de la grande salle. La salle du Conseil s'est envolée dans une explosion. Nos livres, nos bustes de Paillet et de Marie, tous nos chers souvenirs d'études et de jeunesse!... Je vais m 'installer dans ces ruines pour Lâcher d'arracher encore quelques débris.
Dans mes courses à la recherche de mes pauvres clients, j'ai dû passer ce matin rue de Rivoli. J'ai vu à loisir les Tuileries. Du pavillon de Marsan, de la galerie, de la grosse rotonde où était la salle des maréchaux, il reste les murs, léchés par les flammes, calcinés et noircis. Plus de toits, pas une charpente, pas un plancher du haut en bas. Les bâtiments qui longent le quai sont intacts. Grâce à Dieu, les tableaux sont épargnés, y compris la collection de mon pauvre ami Lacaze, qu'on avait eu la bêtise de réinstaller après le siège. Sur la place du Palais-Royal, deux ruines qui se regardent; à droite, le gros pavillon neuf qui contenait l'admirable bibliothèque du Louvre, brûlé du haut en bas à l'intérieur. Les murs ont peu souffert, mais la bibliothèque est anéantie. En face, le Palais-Royal brûlé aussi. Restent les murs du corps de bâtiment principal, et les deux ailes. Heureusement l'incendie s'est arrêté à la
cour et n'a pas gagné le Palais marchand. Je me suis avancé dans l'eau, aussi près que possible de votre ambulance. Cette partie m'a paru à peu près intacte.
Nous vivons dans des transes continuelles; à chaque instant on arrête des femmes nanties de pétrole. Dans notre rue on organise une garde de nuit pour veiller au feu.
Adieu, chère Madame et amie, ne bougez de Crénille. L'air de Paris est empesté. Envoyez-nous seulement quelques hommes. Nous allons bien tous trois. Pas une migraine. La recette est violente. Adieu, tous.
Paris, 27 mai 1S7I. Samedi.
5 heures. — Rien, toujours rien sur ces malheureux prêtres. Mais l'insurrection tient encore le quartier de la Roquette. Il n'y a donc aucune espérance à garder. Qu'est-ce que quelques assassinats de plus pour les hommes qui ont fait de Paris ce que vous verrez?
Hier, à six heures du soir, notre bibliothécaire Boucher est arrivé chez moi. Il venait m'annoncer que notre bibliothèque, que la veille il croyait à l'abri de tout danger, avait brûlé ce matin. Une explosion de pétrole à la Préfecture de police a fait sauter le mur qui sépare ce bâtiment de la salle du Conseil de l'ordre, et en un instant cette salle a été anéantie. Elle est tombée tout entière dans la petite cour que Jules connaît bien, et dans le vestiaire de Fontaine.
il 22
Boucher se trouvait là, heureusement. Aidé par les pompiers de Chartres, il a pu sauver tous les livres des deux premières salles et une partie de nos archives. Le pauvre homme pleurait en me racontant ce désastre.
Ce malin, j'ai couru au Palais. Sur le quai de l'Horloge, l'incendie a commencé à cet escalier en charpente qui est après la rue de Harlay et par où nous entrons souvent au Palais. Le nouveau bâtiment de la Cour de Cassation, sur le quai, est entièrement détruit à l'intérieur. Au dehors, beaucoup de parties de murs sont calcinées. Les fenêtres sont presque toutes rougies et déformées par les flammes. L'incendie, de ce côté, parait s'être arrêté à la colonnade qui forme le milieu de ces constructions, et où est le beau vestibule de la nouvelle cour d'assises.
J'ai voulu pénétrer dans le Palais par les détours du dépôt de la Conciergerie et du dispensaire. Arrivé dans les petites cours qui se trouvent derrière notre bibliothèque, je me suis senti enveloppé d'une fumée si épaisse que j'ai dû m'arrêter. Le nuage passé, j'ai continué ma route à travers des éboulements de pierres énormes, de briques, de tuyaux cl de charpentes calcinées, une espèce de fumier brûlant inondé par une pluie battante et où je m'enfonçais jusqu'aux chevilles. Tout cà coup, à un des détours de ces couloirs immondes, je me trouvai en face d'un brasier infect qui me força à la retraite. Celaient nos toques et nos robes qui achevaient de griller, avec cette odeur acre de drap et de cuir brûlé que vous connaissez. Je me suis retiré sur le
quai et je suis rentré au Palais par la grande grille. Toute celle partie et la Sainte-Chapelle sont intactes. La salle des Pas-Perdus est en ruine, entièrement ouverte par les combles. Tout le Tribunal, les greffes, les archives, brûlés jusqu'à la dernière lambourde et au dernier chiffon de papier!
J'ai fait transporter toutes les épaves de notre bibliothèque dans la partie basse de la Sainte-Chapelle. J'ai descendu dans mes bras le buste de notre ancêtre Gerbier. Tel, dans la nuit fameuse qui vit tomber llion, le pieux Enée emportait le père Anchise à travers les llammes. Hélas! je veux rire et voilà que je sanglote.
A l'instant, en écrivant la ligne qui précède, j'apprends qu'il faut renoncer à tout espoir. Tous ces pauvres gens que j'ai vus samedi à Mazas, tous trois sont devant Dieu. Demain je vous écrirai; aujourd'hui, il m'est impossible de continuer.
La résistance persiste à Belleville et à Charonne. Le cimetière de l'Est est pris. Les canons de Montmartre tonnent coup sur coup. La lutte sera finie demain.
Un mot encore. Dans les mairies on désire beaucoup que les absents reviennent le plus tôt possible, 11 serait utile, pour nos affaires du Conseil, que Jules vint à Paris d'ici à huit jours.
Adieu, tous.
Que M. Nicolet, Marguerite, Mme Coguiet et M11' Fuugeroux restent là-bas. Il n'y a presque pas de blessés
ici. Il est iuutile qu'elles viennent dans ce mauvais air. Leur dévouement sera nécessaire plus tard.
Mardi. 30 mai 1874.
Je n'ai pas pu vous écrire hier, ma journée ayant été complètement et tristement remplie. J'ai passé encore trois heures au Palais, dans les décombres de notre pauvre bibliothèque. De là, je suis allé près du Chàteaud'Eau pour voir Mme L auras, la sœur du P. Caubert. Le corps de son frère n'était pas retrouvé, et son mari était parti pour aller à sa recherche. Je suis revenu ensuite dans la famille Chaudey où j'avais à parler à M. Jules Barbier, le beau-frère de notre pauvre camarade. Hier les voitures ne circulaient pas encore, et il m'a fallu faire pédestrement toutes ces courses, après avoir passé la nuit précédente, jusqu'à deux heures, à patrouiller dans la rue du Helder avec un gourdin, comme le seigneur Mercure dans Amphitryon. Aussi, le soir, étais-je absolument fourbu, corps et àme, et incapable d'écrire et de penser quoi que ce soit.
Ce matin, nous avons mené ma mère à la Madeleine, où l'on disait une messe basse pour le pauvre curé. L'église était pleine. Le corps de cet excellent homme est déposé à l'Archevêché, avec celui de M-1 Darboy. Je pense qu'on leur fera plus tard des obsèques solennelles.
4 heure. — Au fait, pourquoi pas? Voici, dans les ruines de noire bibliothèque, une vieille table sur laquelle, il y a trente ans bientôt, j'écrivais mes premières notes de plaidoirie. Autant continuer à causer ici qu'ailleurs. Je voudrais bien, chère Madame et amie, vous raconter autre chose que ce tas d'horreurs dont je vous entretiens depuis huit jours. Mais comment chasser de nos yeux ces spectacles qui de tous côtés nous obsèdent, et ces impressions lugubres qui nous suivent partout?
Aujourd'hui, cependant, on recommence à respirer un peu et à vivre. Il fait beau. On démolit les barricades. Les voitures et les omnibus circulent. L'odeur d'incendie qui avait tout envahi se dissipe peu à peu. Les boutiques ouvrent un volet, puis deux, puis toute leur devanture. Encore quelques jours, et, sauf les quartiers incendiés, Paris aura repris, sinon sa santé, au moins sa bonne mine un peu maquillée.
J'ai déjà vu plusieurs revenants de Versailles et autres lieux. Grévy est venu à Paris avant-hier. M. Dufaure y est aujourd'hui. Il était au Palais il y a une heure et m'a laissé un mot. Ribot, Laval, Lanier, Didier, beaucoup d'autres magistrats sont ici. Le petit Gai lard est venu me voir hier. Les Cartier sont dans la Nièvre.
Ne me gardez pas rancune des atroces histoires que je vous .ai racontées. J'ai envie de vous dire comme ce curé qui avait prêché deux heures sur l'enfer ; « Après
cela, ce riest peut-être pas vrai. » Au fait, si j'avais rêvé tout cela!...
Adieu encore.
Paris, jeudi, lLrjuin 1811.
Je ne t'ai pas répondu hier, mon cher ami, parce que j'ai eu à travailler d'urgence. On est venu me dire le malin que l'enterrement de Chaudey avait lieu aujourd'hui. 11 a fallu improviser une oraison funèbre, et, pour que la chose fût plus facile, on me prévenait qu'il s'agissait d'un enterrement civil, c'est-à-dire d'un enfouissement.
Je reviens à l'instant de cette cérémonie sans cérémonie, qui n'a pas laissé que d'être fort longue, à cause du grand nombre de de profundis laïques que nous avons déclamés. Cinq discours, avec exordes, péroraisons et prosopopées. En conscience, je crois que le mien était le moins mauvais, parce qu'il était le plus court.
Henri Martin a trouvé moyen de placer là un rossignol oratoire auquel il n'avait sans doute pu donner la volée à Versailles. Il a démontré en quatre points la supériorité de la république sur la monarchie, ce qui devait être d'un médiocre intérêt pour le pauvre Chaudey. Après quoi il lui a dit adieu : ce qui est ass.°z naïf de la part de gens qui croient qu'il n'y a pins personne à la maison.
Nous avons eu enfin une énorme gasconnade gasconnée par A. Thomas en l'honneur de la presse et du journalisme; c'est assez fort, dans une saison qui a vu éclore les Delescluze, les Pyat, les Grousset, les Vermorel et autres Vermersch!
L'assistance était très nomhreuse, il y avait une trentaine d'avocats, et ma petite homélie a été bien accueillie.
Depuis deux jours, Paris n'est pas reconnaissable. Grâce aux mesures prises par l'autorité militaire, les barricades ont disparu, les rues sont balayées, les affiches enlevées, les voitures circulent, et, en reslant dans mon quartier, on se croirait dans un temps ordinaire.
Tu me demandes s'il faut revenir. J'ai examiné la question avec M. L'Épine et avec M. Gallet qui aide Dcnormandie à la mairie. Ta présence n'est pas nécessaire en ce moment, au point de vue municipal et civique. Mais, d'ici à huit jours, je te demanderai de venir, ne fût-ce que pour quarante-huit heures, afin que nous prenions un parti pour nos affaires du Palais. Noire bibliothèque est dans la Sainle-Chaj>ellc. Nous perdons 20 000 volumes environ sur 30 000. De plus nous n'avons plus de gite. Que faire? Cela dépendra beaucoup de ce que fera la Cour. Je vais donc prendre mes renseignements à la Chancellerie, débarrassée de Protot, et je t'écrirai. Jusque-là lu peux rester tiauquille.
Nous allons bien; seulement je suis bien éreiulé, et
j'ai soif d'air respirable. D'ici â quinze jours, j'irai passer quelque temps à la Roche ou mon frère et ma mère ont le grand désir d'aller faire une cure de soleil et de lait. Je voudrais bien aller un ou deux jours à Crénille. Mais ces Prussiens!... Dis-moi au juste où ils sont.
A M. Henri Yesseron. à Sedan.
La Roche-Guyon, 5 octobre 1871.
Mon bon Henri, mon vieil ami, l'âge, la guerre, la Commune et toutes les calamités de ces temps maudits ont si bien affaibli ma tête et ma mémoire, qu'il m'est impossible de me rappeler où j'en suis avec toi. Quand t'ai-je écrit et que t'ai-je dit? Je n'en sais absolument rien. Il me semble seulement que cela se perd dans le lointain, au milieu de ce brouillard lugubre où, depuis tant de mois, nous sommes tous plongés. J'ai cependant comme une idée confuse de l'avoir écrit de Marseille, de Nice ou de Monaco. Non? Eh bien, à tout hasard, rattachons là ce fil embrouillé. Tu en seras quitte, peutêtre, pour lire deux fois la même chose; il faut bien que tu t'accoutumes à m'entendre rabâcher et radoter. Parlons de moi, puisque ton amitié fidèle n'en est pas encore découragée.
Dans les premiers jours d'août, je suis donc parti de
Paris pour aller plaider à Aix une grosse affaire. J'ai été fort bien reçu, sans banquet, Dieu merci. J'ai plaidé mou procès plus mal que bien, mais je l'ai perdu largement, noblement, sans l'ombre d'une hésitation de la part du juge. Comme je prévoyais ce résultat, je n'ai pas attendu cet arrêt inique, et, pendant que mon adver^ saire répliquait, j'ai gagné au large, vers les rives fortunées de la Méditerranée, où je suis allé me désinfocter des Prussiens, des communeux et des procès. J'ai passé cinq ou six jours charmants entre Nice et Menton, avec un ciel sans nuages, un soleil brûlant et au milieu des parfums les plus exquis. Après cette courte équipée, j'ai commis la faute, sans excuse, de revenir à Paris me mettre dans la gueule des clients. Ils ont aussitôt serré la mâchoire et je me suis trouve pris jusqu'au 31 août, cmpêlré dans des arbitrages, des consultations et des plaidoiries de fin d'année, les plus fatigantes et les plus inutiles des plaidoiries.
Le 31, je suis parti avec ma mère et nous sommes venus nous installer ici tout seuls, pendant qu'Emile s'en allait de son côté faire, pour son plaisir, le voyage que je venais de faire avec un procès dans ma valise.
Tu vois, mon ami, que je mène une vie assez calme, au moins matériellement. Quant au moral et à l'intellectuel, tu me connais assez pour penser que, de ce côté, je ne serai jamais en repos. Il faut toujours que j'aie dans le cœur et dans la tète quelque gros tourment ; et, en ce moment encore, je ne manque pas de soucis; mais, celle fois, ce n'est vraiment pas de ma faute.
Lorsque j'ai été réélu bâtonnier, au commencement d'août, il a fallu dire quelque chose au peuple souverain, et, sans y bien penser, j'ai annoncé, en quelques mots bien sentis, qu'à la rentrée je ferais l'histoire du barreau de Paris pendant le siège et sous la Commune : admirable matière à mettre en vers latins!
Mais lorsque arrivé ici j'ai voulu me mettre à celte besogne, je me suis trouvé dans un tel élat d'hébétude et d'impuissance que, pendant quinze jours, je suis resté quatre ou cinq heures par jour devant un cahier de papier blanc, sans éprouver la moindre titillation cérébrale qui annonçât l'ombre d'une pensée. Néant! Bernique! Personne! Un eunuque de lettres. J'ai eu des heures de rage et de vrai désespoir. Enfin, peu à peu, à force de me secouer et de « m'eschaulïer en mon harnois », comme aurait dit Piabelais, je me suis mis un peu en train, et chaque jour j'avance de quelques lignes dans ma pâteuse improvisation. Il faut absolument que le plus fort soit fait vers le milieu du mois, afin que je puisse consacrer une quinzaine de jours à la préparation de quelques énormes affaires que je vais être obligé de plaider dès le commencement de novembre. J'ai lu à Nicolet quelques pages de mon discours, qu'il a trouvées à son goût. Mais je suis eûïa\é de ce qui me reste à faire.
La sanlé de ma mère n'a pas été bien bonne dans ces derniers temps. La pauvre femme paie maintenant l'héroïsme qu'elle a dépensé depuis plus d'un an. Elle a tout près de soixante-quinze ans, et ce n'est pas impu-
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nément qu'à son âge on mange du cheval pendant cinq mois et de la canaille toute l'année. Elle a, depuis quinze jours, une douleur névralgique que rien ne peut faire céder et qui aujourd'hui seulement a un peu diminué. La présence de ma petite secrétaire me permet de ne pas rester constamment avec ma chère aveugle et j'en profite pour piocher. Dieu veuille que je ne fasse pas un four affreux, car le sujet, que j'ai pris côtoie, comme tu peux le pressentir, toutes sortes de plats, saladiers, assiettes à soupe et autres faïences politiques et judiciaires dans lesquelles, à chaque instant, je mets les pieds jusqu'aux chevilles.
Emile va bien. Pour la première fois de sa vie, dans le voyage torride qu'il vient de faire, il a été vaincu par la chaleur. Mais il est revenu en bonne santé et il est parti hier en maugréant pour reprendre le collier. Je ne sais si je t'ai écrit qu'il y a trois mois il a vu augmenter ses appointements. Il a maintenant 12 000 francs, ce qui est fort beau, surtout pour un sage comme lui.
Quant à moi, si j'ai cette année un peu de santé, et si ce pays veut bien rester à peu près tranquille, je gagnerai, malgré moi, beaucoup d'argent. De juillet 1870 à juin 1871, j'avais touché la noble somme de 1 150 francs pour ma première année de bâtonnat. De juin à fin août 1871, j'ai encaissé 14 000 francs! J'étais honteux, d'autant plus que presque tout cet argent était versé pour honoraires d'avance. Il est vrai que, cette année aussi, je vais être forcé à de mémorables dépenses : cinq ou six grands dîners, un salon à meubler complète-
ment, — et les billets à vue tirés sur le bâtonnier par les camarades faméliques de la salle des Pas- Perdus.
Mon pauvre cousin Charles Reille est toujours dans un triste état de sauté. C'est maintenant un vieillard et tu ne le reconnaîtrais probablement pas. Il a été aux eaux de Royat, en Auvergne, et, en ce moment, il est à Piandan, avec les princes d'Orléans. A ce propos, t'ai-je raconté que j'avais vu le duc de Nemours? Vers le milieu du mois de juillet, il m'a fait demander par mon cousin si j'aurais quelque répugnance cà l'aller voir. Tu devines ma réponse. Le lendemain j'étais chez lui, dans un hôtel meublé de la rue de Castiglione. Il a été très aimable, et m'a beaucoup trop parlé de ce que j "avais fait pendant le régne de la Commune; il a causé politique très sagement, avec beaucoup de patriotisme et sans la moindre apparence de préoccupation personnelle. Il m'a présenté son fils, un charmant jeune homme de vingt-deux ans, très modeste et très ouvert. Je suis resté là plus d'une demi-heure, et le prince m'a demandé de revenir. Huit jours après, je l'ai trouvé chez mon cousin qu'il vient voir souvent. Si les choses restent dans l'état actuel, j'irai cet hiver le revoir, mais sans abuser de ces relations princières pour lesquelles, tu le sais, je n*ai pas plus de goût que toi.
J'ai reçu, il y a huit jours, ici, une lettre de mon ami Alfred Lévesque, que tu connais. Il m'écrit que, se trouvant à Aix en Savoie, il y a un mois, il a vu le duc de Nemours qui lui a beaucoup parlé de moi. Me voici donc
bien en cour, e(, vienne une restauration bourbonienne, je suis assuré d"un bon bureau de tabac.
Les autres Rcille soot rentra, bien entendu, dans la vie privée. J'ai vu ce pauvre André, le général, lorsqu'il est revenu d'Allemagne. Il était 1res changé et malade. Mais maintenant il parait qu'il va mieux. Quel malheur pour ce brave soldat! Et que trois fois maudits soient les fous et les fourbes, les plats courtisans et les histrions qui nous ont amené ces catastrophes! Et quand on pense que ces bonapartistes et ces Bonaparte lèvent la tête maintenant!
Il y a deux mois, j'ai vu à Paris notre vieux camarade de Boutcyre, avec sa deuxième femme et ses quatre enfants. Il a renoncé à toute ambition et vit en patriarche dans son château de Bouteyre, où il m'engage, depuis vingt ans, à l'aller voir.
Que dis-tu du procès de Jules Favre? As-tu lu cette plaidoirie de Jolibois? Et comprends-tu que ce malheureux Favre ait été courir cette aventure? Je comprends toutes les fautes et je les excuse presque toutes; mais quand on a dans son passé de tels malheurs, comment ose-t-on se donner ainsi en spectacle et en pâture au public? Comment avoir la prétention et la hardiesse de gouverner le pays? En vérité, tout ce que je vois me consterne et me confond.
Et tes Prussiens : qu'en fais-tu? Comment peux-tu vivre dans celte atmosphère? Mais je ne veux te rien dire la-dessus. Je n'oublie pas que vous êtes en pays allemand. Je ne sais pas ce que M. Husson aura fait de
mes notes de siège. J'espère qu'elles ne seront pas perdues. Veux-tu t'en inquiéter auprès de lui? Il pourrait les remettre à Emile, qui est à Paris. Quant au médaillon, je te l'enverrai à mon retour; mais le plâtre n'est pas bien beau. Le marbre a été entièrement retouché, et est vraiment un bel ouvrage. Quand viendras-tu le voir, mon pauvre ami, et embrasser l'original?
Adieu; on m'appelle pour promener ma blonde secrétaire. Je t'ai écrit un sot fatras, mais je suis terriblement pressé et tyrannisé par ce discours. Mille amitiés au pauvre drapier; où est le temps où l'on riait encore?
Paris, 16 novembre 1811.
Mon pauvre Henri, mon vieux et bien cher ami, je reçois ton billet; et, au milieu des affaires qui m'accablent, je veux te tendre la main tout de suite. Quelle douleur! et comme je voudrais êlre auprès de toi '. Je suis navré. Ce pauvre garçon que j'avais connu si jeune, si vigoureux, si plein de vie et si heureux de vivre! Je me rappelle encore la première fois qu'il est entré dans mon cabinet de stagiaire, il y a plus de trente ans... Ah! mon ami, q.ue je te plains et comme tu aurais besoin de moi! Quelles années! Et celle douleur qui vient s'ajouter à toutes ces hontes au milieu