‹ Lettres à un ami (volume 2)Chapitre 6 sur 11 · M. Vesseron venait -de perdre un de ses frères · texte numérisé non relu

M. Vesseron venait -de perdre un de ses frères

desquelles il faut vivre! Pardonne-moi, mon pauvre Henri. Je devrais te dire seulement : courage! Mais je suis bouleversé, découragé moi-même par cette persévérance implacable qui te frappe sans relâche dans ton pays, dans ta famille, dans tes plus chers projets d'avenir. Enlin! Que veux-tu? 11 faut retourner tous les deux aux lieux communs, aux proverbes, et nous prendre aux chansons qui, depuis tant de siècles, endorment les douleurs de l'humanité. Pense à tes enfants, à ta femme, à ce brave frère qui te reste, à ces sieurs si dévouées, à tes amis, à moi, à moi qui te verrai peut-être dans dix ans, quand d'autres douleurs seront venues raviver celle d'aujourd'hui... Tiens, mon pauvre Henri, je suis un mauvais consolateur et j'ai la main trop lourde et le cœur trop tendre pour cette chirurgie. Souffre et pleure, ami; je souffre et je pleure avec toi. Tu n'auras pas de moi d'autre secours. Dis bien à la pauvre veuve combien je suis affligé; présentelui l'hommage de ma bien vive et' respectueuse condoléance. Embrasse pour moi le digne Oswald qui doit être, lui aussi, bien malheureux. Je suis avec vous tous de cœur et d'àme et je veux vous le dire avant que voire cher mort vous ait quittés pour toujours. Que ne puis-je aller là-bas, dans ce lamentable Sedan! .Mais cette chaine! Cette chaîne accablante qu'il faut porter! Je suis littéralement englouti par les papiers et hébété par le mouvement îles affaires. Je vois plus de quarante personnes par jour, toutes pressées, chacune n'ayant qu'une affaire et ne pensant qu'à soi. Je viens

de finir mon discours de rentrée. Je le dirai le 25 ou le 2. Il m'a coûté une peine infinie. A quoi bon?

Adieu, ami. Oui, courage! Et si la pensée que tu as dans le monde un ami dévoué peut te faire un peu de bien, prends cette consolation pour ce qu'elle vaut. Tu as encore deux frères. Je t'embrasse de tout mon cœur.

Paris, 3 décembre 1871.

Mon vieil ami, j'ai eu hier, au Palais, non pas un succès, mais un triomphe. Il n'y manquait que le pavois. Tu sais jusqu'où cela me touche et combien je suis réfraclaire à la gloire. Mais ce qui me touche beaucoup, c'est la joie de mes amis; et, d'après la joie de ceux qui sont ici, je peux juger de la tienne. Ma mère est depuis hier accablée de visites. Ce brave Emile était là, et bien heureux... Tu sais, dans cette vieille salle où je faisais des vers sur papier timbré, il y a trente ans.

Je t'envoie, pour te mettre en garde contre les trahisons sans nombre des protes de la Gazette, une épreuve quasi corrigée, en attendant le bon à tirer.

Hélas! m'aimes-tu assez pour sentir quelque plaisir à tout cela, au milieu du deuil qui t'accable? Ton pauvre frère! Ton pauvre Sedan! Notre pauvre France! Ce n'est pas avec des phrases et des discours que l'on oublie toutes ces douleurs. Je n'ai que le temps de te serrer la main et de t'embrasser bien tendrement.

il 23

Paris, 13 mars 1872.

Cher ami, je me lève aujourd'hui pour la première fois depuis dix jours. Le 2 mars, au moment de partir pour plaider à Vervins, j'ai été pris violemment par une fièvre bilieuse qui, pendant deux jours, m'a livré à de véritables tortures. Il a fdlu envoyer un secrétaire plaider à ma place et rendre ici quatre gros dossiers. La rage augmentait encore mon mal. Enlin, à force d'émétique. purgatifs et autres ordures, me voici encore une fois sur pied, mais si faibh. la tête si vide!

Le médecin me force de partir pour la Roche dès que j'aurai pris un peu de nourriture. J'y resterai jusqu'à Pâques.

A l'instant même, je viens d'écrire à Leblond; mais vous n'arriverez à rien si vous n'avez pas à Versailles une députation à poste fixe pour surveiller, saisir l'occasion par un coup imprévu, enlever une situation au moment opportun. Que veux-tu que fasse une lettre au milieu de ce chaos? Il faudrait être là, toujours là, et même fussé-je bien portant, je ne le pourrais pas. Cette Sibérie de Versailles est aussi loin de nous que l'autre et je n'ai pas pu y aller encore une seule fois.

Je ne peux pas l'en écrire plus long. C'est la première fois que j'essaie d'écrire et la tête n'est pas solide. Je t'épargne la description de ce qu'il y a dedans. La tienne d'ailleurs ne me parait pas, mon pauvre Henri, en meilleur état. Décidément, il ne faut pas vieillir. Adieu, ami.

Je vais probablement partir lundi, laissant là les affaires commencées et les clients la bouche béante. Sais-tu ce qui va arriver? C'est que j'aurai trouvé le secret de gagner pendant mes années de bâtonnat beaucoup moins que les années ordinaires. Il n'y a que moi pour ces tours de force et d'adresse. Je t'embrasse.

Paris, 2 avril 1872.

J'ai reçu à la Roche, il y a deux jours, mon cher Henri, et ta lettre et les deux volumes que tu m'as envoyés. J'ai lu tout de suite ton charmant recueil de poésies et j'y ai retrouvé, avec le plus grand plaisir, plusieurs pièces que tu m'as lues ou récitées autrefois, au temps où Ion pouvait causer littérature, art et poésie. Il y a, dans ton volume, plusieurs petites pièces qui sont des chefs-d'œuvre de grâce : V Éventail, par exemple, l'Enfant et le papillon, l'Amour mouillé (que je dois retrouver, ce me semble, dans ta traduction d'Anacréon). Tu as bien fait, mon bon ami, de ne pas laisser tes vers chez l'imprimeur. Il ne faut pas nous décourager et nous déprendre de ces nobles études où, quoi qu'ils fassent, nos abominables ennemis ne nous surpasseront et ne nous égaleront jamais. Je te loue aussi de songer à de nouvelles œuvres, ou du moins à la publication de tes études d'autrefois. C'est d'un bon exemple, surtout au milieu de vos pauvres Ardennes et en face de l'ennemi. Ce que je ne peux pas vraiment accepter, ou au moins

approuver, c'est la dédicace que tu te proposes de mettre en tète de ton livre. C'est un mince patronage et tu m'as fait déjà trop d'honneur en mettant mon nom, dans des jours plus heureux, au frontispice de ton Anacréon.

Mais je n'ai qu'un instant et je veux te féliciter du parti très sage que tu as pris de marier ces pauvres jeunes gens. Cette hardiesse vous portera bonheur à tous, mon cher ami. Hélas! combien de fois, en songeant à toi, m'étais-je promis d'assister au mariage de ta fille! Parmi tous les obstacles que j'aurais pu rêver, parmi tous les malheurs que nous aurions pu prévoir, qui donc aurait pu imaginer un seul des abominables malheurs que nous avons subis et que nous souffrons encore? La guerre, l'invasion, une révolution sans issue, les Ardennes occupées et possédées par les Allemands, et des officiers prussiens faisant la haie dans l'église pour voir passer la mariée! Pardonne-moi, mon pauvre ami, cette lâcheté de te mettre sous les yeux, et de si loin ce que tu vois de si près et ce qui te désespère.

D'après la loi nouvelle, ta fille va donc aller à Nancy? Je connais là plusieurs avocats, notamment les deux plus occupés : Volland et Bernard. Si je puis être utile a ton gendre, dis-moi ce que je dois faire. En attendaDt, embrasse pour moi la mariée; elle permettra bien cette familiarité à un vieux bonhomme qui la voit encore dans les bras de sa bonne en haut de l'escalier de la maison paternelle. Donne à ton gendre une cordiale poignée de

main. Il doit déjcà me connaître par tes radotages séniles. T cache qu'il puisse m'aimer un peu.

Je viens de passer à la Roche près de quinze jours de repos complet. Bien que la saison ne soit pas encore très agréable, la campagne a cependant, en tout temps, des charmes irrésistibles; et ces approches du renouveau nous mettent au cœur, à l'âge où nous sommes, des tristesses mêlées de je ne sais quelles voluptés. Ma maladie est complètement guérie; mais il me reste une faiblesse de corps et d'esprit qui, je le crains, ne guérira pas. Quand, à cinquante-cinq ans, on fait une maladie un peu grave, on descend vers la vieillesse un pas qui ne se remonte plus. Une de mes amies, qui a beaucoup d'esprit et qui commence à prendre des automnes, me disait que les événements de l'année dernière lui avaient donné le coup du lapin. Que dironsnous, nous autres vieux lièvres?

As-tu lu le procès Trochu? Je suis arrivé ce matin et je viens de voir beaucoup d'avocats. Le sentiment du barreau est très favorable au général, dont le discours a produit, dit-on, un très grand effet. Mais que diable allait-il faire dans cette galère? Allou, bien comme toujours, mais banal. Grandperret, froid, habile, très incisif avec beaucoup de politesse. Lachaud, violent et mauvais. Voilà le résumé des appréciations que me rapportent mes secrétaires.

Me voici replongé dans le gouffre, et probablement d'ici à huit jours, je vais être derechef sur les dents. J'attends maintenant avec impatience les huit jours de la Pentecôte.

Paris, 5 mai 1872.

Mon cher Henri, mon vieil ami, ta lettre m'a fait éprouver les sentiments les plus doux et les plus tristes à la fois. Je me réjouis avec toi du mariage de ta chère fille, et je n'ai pas besoin de te dire si je fais des vœux ardents pour son bonheur. Ma pensée, mon cœur sont et seront avec vous. Mais je ne peux pas, non je ne peux pas aller à ce mariage où, du droit de l'amitié qui nous unit, tu m'avais gardé une place près de toi. Depuis huit jours je lutte contre moi-même. La haine et la honte de l'étranger l'emportent sur mes désirs et sur mon devoir. Depuis tantôt deux ans, mon pauvre ami, si ardent que soit ton patriotisme, quels que soient les dangers que t'ait fait affronter ton courage et si poignante que soit ta douleur au spectacle que lu subis chaque jour, tes yeux et ton cœur s'y sont façonnés malgré toi. Mais rappelle-toi ce que tu as ressenti le jour où tu as vu ces gens pour la première fois, et dis si, au prix de tes intérêts ou de tes désirs les plus chers, tu te résignerais à recommencer cette épreuve. Ces hommes, je les ai vus pendant la lutte, alors qu'ils n'étaient que nos ennemis. Aujourd'hui, ils sont nos vainqueurs, nos maîtres. Ils souillent aujourd'hui ta chère province, ta ville et ta maison; demain, si cela leur plait, ils occuperont et pilleront toute Ja France. Ici, je ne les oublie pas, grand Dieu! Mais je ne les vois pas, je ne les sens pas... Tiens, mon pauvre Henri, en y songeant seule-

ment, j'ai la rougeur au front et des larmes dans les yeux; et pourquoi faut-il qu'en te disant les misères qui me sont épargnées, je te fasse plus vivement sentir toutes celles dont tu es accablé ?

Pardonne-moi, mon ami, je te jure que j'ai fait tous mes efforts pour vaincre mon cœur par mon cœur luimême; pardonne-moi si le citoyen remporte sur l'ami; et, si je commets une faute envers toi, tiens-moi compte de ce qu'elle me coûte. Voilà huit jours que je tarde à t'écrire, n'osant pas t'annoncer une résolution qui te fera de la peine et qui peut-être te fera douter de moi. Mon frère a été le témoin et le confident de mes perplexités. Après y avoir bien réfléchi, — et tu sais que c'est un homme par la tête et par le cœur, — il m'a dit tristement qu'il ferait comme moi. Dis bien à ta chère enfant combien je suis malheureux de ne pouvoir être auprès d'elle dans ce grand jour; et, tous ensemble, ayez pour moi un peu d'indulgence.

Si quelque chose peut augmenter le chagrin que j'éprouve en ne me rendant pas à ton appel, c'est de te refuser un office d'ami, au moment môme où tu me donnes une nouvelle preuve d'affection. Merci, merci mille fois, mon cher Henri, d'avoir songé à mettre mon nom à côté du tien, en tête de tes belles traductions. Je n'ai pu lire encore que les Choéphores (je crois que c'est le nom classique de tes porteuses de libations). Jamais la sauvagerie superbe de la tragédie antique ne m'avait frappé comme celte fois. Je suis trop ignorant pour pouvoir confronter la traduction avec le texte; mais je sens

assez la poésie pour admirer tes beaux vers et pour retrouver, sous celte libre et mâle copie, le relief et les rudes saillies du modèle.

Je suis toujours accablé de travail sans que cette année de bâtonnat me fasse bien riche. Je travaille avec bien plus de peine qu'autrefois et je me tourmente toujours autant. Mais heureusement, depuis la maladie très sérieuse que j'ai faite avant Pâques, mes migraines ont beaucoup diminué et je ne souffre que de fatigue.

Pour surcroit de tracas, je me suis décidé, depuis un mois, adonner quelques diners et quelques soirées; hier j'ai eu mon second et dernier raout judiciaire. 11 y avait foule dans mes salons éclairés a giorno ; et plus de quatre cents personnes ont défilé devant cette lanterne magique. Cette bêtise solennelle dure moiûs de deux heures. J'avais hier le président, le procureur général, presque toute la Cour, le tribunal, Ghaix d'Est-Ange, Hébert, Sénard, Jules Favre, etc. L'autre samedi, j'avais à dîner Dufaure, V. Lefranc, Senard, Duvergier, Desmarest, etc.

Tu juges si tout cela m'amuse. Quant à ma mère, elle ne se sent pas de joie. Elle pose, elle trône, elle triomphe dans son bonnet noir ruche en panache. On lui présente les gros personnages et elle leur tend la main d'un air de reine douairière. La pauvre femme est bien heureuse, et son bonheur me fait prendre en patience toutes ces belles choses.

Encore trois mois et je serai rentré dans le rang. Qui me succédera? Si la justice et le suffrage universel s'accordent ensemble (ce dont je doute), Nicolet sera

nommé. Les autres prétendants ou prétendus sont : Bétolaud, Lacan et Colmet. Grand bien leur fasse, et que Dieu les préserve, avec nous, des maréchaux de l'Empire, des Prussiens et des communeux!

Tu as pu voir hier dans les journaux que j'avais dîné chez M. Thiers. C'était un dîner de cinquante couverts, banal comme une table d'hôte. Le grand homme parle aux gens qu'il connaît. On n'annonce personne et il n'a pas soupçonné mon illustre présence. On voit là, comme dans toutes les cours, des gens à genoux devant l'idole, d'autres à quatre pattes et les plus dévots à plat ventre.

Adieu, mon ami; encore une fois ne m'en veuille pas. Penses-y; je crois que tu ferais comme moi. Nous n'avons plus qu'un asile et qu'un refuge contre toutes ces hontes; il est en nous, au plus profond de notre âme navrée. Pardonne-moi si je reste dans cette retraite. Je t'embrasse de tout mon cœur, tristement; et je te remercie encore de ton bel ouvrage auquel tu as voulu mettre cette maussade étiquette :

Edmond Rousse.

Paris, 12 juin 1872.

Mon cher Henri, j'ai reçu ta lettre ce matin à neuf heures; et, à onze heures, j'ai vu Senard.

Je serai d'autant plus heureux de rendre ce petit service à ton gendre, qu'il m'a inspiré beaucoup de

sympathie. Il parait très intelligent, avec beaucoup de simplicité et de naturel. Je suis très content de m'être trouvé là juste à point pour la courte visite de cet aimable petit couple. Le mari et la femme paraissent être en fort bonne intelligence, et point encore disposés à se battre. Ils sont venus chez nous, fort habilement, la veille de leur départ, pour éviter les invitations chez de vieilles gens qui ne les auraient pas beaucoup amusés. J'ai fait entendre à cette très jolie madame que je n'étais pas dupe de cette manœuvre. Mais je ne leur en garde pas rancune et à leur place j'en aurais bien fait autant.

Tu dois être bien seul, mon pauvre Henri, et quelquefois tu dois avoir le cœur bien gros. C'est bien le moment d'appeler à ton aide toute ta littérature et toute ta philosophie. J'ai été tous ces jours-ci, et surtout hier, tellement abimé de travail et harcelé par les affaires que je n'ai pas pu aller au Conseil et distribuer les livres que tu mas envoyés. Je vais les faire porter au Palais et je les donnerai mardi à mes collègues. Merci pour eux et pour moi ; me voici volant à la postérité bras dessus bras dessous avec Anacréon et Horace. Non omnis moriar.

Je viens d'assister tout à l'heure, à la Madeleine, su mariage du fils de Nicolet. 11 épouse une jeune personne fort jolie, très aimable, et appartenant à une famille créole de la Havane. C'est un mariage d'inclination, et elle n'a pas de fortune. Ce qui n'empêche que la noce était fort brillante et constellée de mirifiques toilettes.

Malheureusement il pleuvait à verse, comme de coutume, et la sortie de l'église a été laborieuse. Amour, falbalas et parapluies.

Nous avons ici, depuis deux mois, des temps désordonnés. Il pleut sans relâche, il fait froid, et, dès qu'il fait un rayon de soleil, cette éclaircie est suivie de déluges. Il nous manquait cette misère : un été sans blé et un automne sans vins.

Tu as vu que M. Thiers a fait encore avant-hier un coup de tête tout à fait inutile, et par chaleur de jeunesse seulement. Mais quel homme! Quelle puissance de travail, de talent! Et comme ce discours sur l'armée est une belle œuvre de sagesse, de raison, de finesse, de patriotisme! Presque tout le monde ici l'admire sans réserve.

Je vais mieux depuis que j'ai fait, à Pâques, cette grosse maladie. Mais je suis bien las, bien vieux, bien usé pour le travail. Tout le monde dit, au Palais, que je vais être nommé président du tribunal à la place de M. Benoit-Champy qui est très malade. Je n'en ai rien su officiellement, et dans tous les cas je n'accepterais pas.

Adieu, vieil ami, je t'écris sur le pouce, comme toujours à présent. Où sont nos anciennes lettres?... J'attends le mois d'août avec une impatience d'enfant.

Paris, 10 août 1S72.

Mon bien cher Henri, je t'écris à la hâte quelques mots au milieu de l'ahurissement des paquets et des préparatifs de départ, qu'il me faut faire à la hâte. Je suis libre des affaires depuis une heure et je pars ce soir. Où vais-je? Je n'en sais trop rien. Cela regarde mon frère, qui est notre pilote, et cela dépend beaucoup du temps, qui est affreux ici depuis huit jours. Provisoirement, nous nous dirigeons sur Grenoble, la Chartreuse et les bains d'Allevard, où je resterai peut-être pour prendre les eaux. Cependant, si le ciel devient plus clément, j'aurai peine à me résigner à cette vie de rincettes et de douches. Dans ce cas, nous irions faire le tour du mont Blanc pour essayer une fois encore nos vieilles jambes.

Maintenant, parlons peu, mais parlons bien. Un passage de ta lettre nous a fait le plus grand plaisir. Tu parles de venir nous voir. Viens, mon ami, viens et tu seras trois fois le bienvenu. Emile et moi nous serons de retour à la fin de ce mois. Je prendrai ma mère, et, vers le 4 ou 5 septembre, je serai avec elle à la Roche. L'époque la plus commode à ma mère pour te recevoir serait du o au 25 septembre. Mais que cela ne te gêne en rien; viens quand tu voudras et quand tu pourras. Nous aurons toujours un coin de notre château à te donner. Le seul inconvénient sera de ne pouvoir te loger dans les appartements d'honneur; vois si cela t'effraie. Mais viens.

Ma mère et Emile se portent bien; moi, il est temps que je quitte le Palais, car depuis quelque temps je plaide comme un cuistre que je suis. J'ai perdu toute faculté de travailler, la mémoire et tout le reste. Je suis dans un état de léthargie intellectuelle et morale qui me prépare doucement à l'hébétude sénile

Est-il vrai que tu n'aies reçu de nos confrères que deux ou trois cartes ou lettres? Presque tous m'avaient assuré qu'ils t'écriraient. Mais si tu savais ce que c'est que cette vie de Paris !

Adieu, voici encore du monde, — les clients de la dernière heure qui tiennent comme les mouches d'octobre. Il faut les tuer sur leurs dossiers... Adieu, ami; à bientôt, n'est-ce pas? Je t'embrasse mille fois.

La Roche-Guyon, 6 septembre 1872.

Eh bien, qu'est-ce que tu attends, mon vieil ami? Me voici à la Roche, seul avec ma mère. Le ciel est gris, la campagne un peu hàlée, l'horizon brumeux et triste; nous ne sommes pas d'une gaieté bruyante. Rien ici ne pourra effaroucher ta mélancolie; et nous chanterons tous, en mineur, des nocturnes et non des fanfares. Nos chalumeaux plaintifs te reposeront des cuivres prussiens.

Viens, mon cher Henri. Voilà ton frère Oswald qui te donne l'exemple et te montre le chemin. Je reçois à l'instant une lettre dÉmile qui me dit que ton frère nous

arrivera peut-être demain. Mais il ne me parle pas de toi. Si tu prenais ton parti tout de suite, tu aurais peutêtre la chance de trouver encore ici Oswald.

Viens quand tu voudras et quand tu pourras. Le plus tôt et le plus longtemps possible sera pour nous le mieux.

Je me dépêche de faire partir ce mot pour qu'il t'arrive demain matin samedi. Réponds-moi que tu graisses tes bottes et tu rendras bien heureux ton vieil ami.

La Roche-Guyon, 9 octobre 1872.

Tu dois être furieux contre moi, et tu n'as peut-être pas tort, car je suis fort en retard pour te répondre ; n'ayant pas de bonne excuse à te donner, tu trouveras juste, mon aimable ami, que je ne perde pas mon temps et le tien à me défendre. Tout ce que je veux bien te dire, c'est que tant plus je ne fais rien, tant plus je reconnais combien il est agréable de ne rien faire. Depuis ton départ de céans, sauf un petit voyage de quelques jours, j'ai continué la vie léthargique que tu m'as vu mener ici. J'avais cependant, dans cette lutte du « ne rien faire » contre le « rien penser », un émuie redoutable dont tu as pu apprécier la supériorité dangereuse. Le digne M. Georges Marjolin nous a quittés vendredi seulement. Il se trouvait si bien dans cette Thélème, si tranquille et si sûrement à l'abri des agitalions de la vie, qu'il ne voulait plus s'en aller. Ce brave

garçon, qui a d'ailleurs des qualités excellentes, et qui t'avait pris en grande estime, est tombé dans une apathie vraiment incroyable. Il fait agir, marcher, parler les gens avec une naïveté de sans-gêne admirable; et quant à lui, excepté de manger, de boire et de dormir, il a pris le parti de ne rien faire lui-môme. Pendant quinze jours, il a laissé pousser sa barbe; puis, la veille de son départ, il a appelé mon frère dans sa chambre et lui a enjoint tranquillement de le raser avec des ciseaux. Après quoi, il lui a fait faire sa malle. Emile s'est prêté à ces cérémonies avec cette sérénité spirituelle que tu connais; et, tout en se moquant de son hôte, il lui a rendu, sans se faire prier, ces bons offices de l'hospitalité antique. 11 lui a demandé seulement s'il n'avait pas des cors aux pieds, parce qu'il se serait fait un plaisir de les lui couper.

Presque aussitôt après ton départ, Mmc de Saint- Yon, la vieille amie de ma mère, et le petit ménage Ducamp sont venus prendre garnison dans notre maisonnette, et ils y sont encore. Je pense que les Ducamp et leur petite fille resteront avec nous presque jusqu'à la fin du mois, comme ils en ont l'habitude. C'est de la jeunesse et de la gaieté sur la planche et sous la gouttière pour quelques jours encore.

Ce matin même, j'ai reçu une lettre d'Oscar de Vallée. Je t'avais promis de demander un article à M. Asse, son ancien secrétaire. Mais j'ai pensé qu'il serait mieux, beaucoup mieux, d'obtenir, s'il se pouvait, les faveurs du dieu lui-même; et je lui avais écrit une assez longue

lettre en lui indiquant la donnée de l'article qu'il pourrait faire. Il me répond qu'il est disposé à faire ce travail. Décidément, tu as fait la conquête de ce brave de Vallée. Il m'écrit qu'il a eu le bonheur de passer une journée avec toi (une demi-page de louanges cornéliennes que tu n'auras pas, pour te punir), et que tu lui as lu plusieurs passages de ce journal du siège que j'écrivais pour toi seul, dont mon frère même ne connaît pas une ligne. Que le diable t'emporte! Et qu'il te rapporte après un bon demi-tour de rôtissoire !

Je te parlais tout à l'heure d'un petit voyage que j'ai fait il y a quelque temps. Il y a quinze jours, en effet, sur une lettre pressante de Cogniet, un de nos amis, je me suis décidé à l'aller voir, à Houlgate, où il était installé avec sa famille. Ah! mon ami, quel pays que cette triste France, si belle et si folle! Houlgate, Beuzeval, Villers, Dives, tout ce pays normand qui s'étend au bord de la mer, de l'embouchure de la Seine à l'embouchure de l'Orne, c'est une suite de merveilles sans égales, une fécondité, une richesse, une force et un éclat de vie que je n'ai vus nulle part unis à tant de grâce, de douceur et de charme! Figure-toi des montagnes entières absolument vertes, sans un intervalle de terre sèche ou de pierre, tapissées, feutrées de hautes herbes et tatouées de bestiaux de toutes couleurs, par centaines, par milliers, en pleine liberté, nageant dans l'herbe jusqu'au poitrail ; chaque pâturage entouré d'arbres gigantesques, les pieds dans l'eau, croissant, se mêlant, s'enchevêtrant en haies immenses, trouées par

de petits chemins sombres où le soleil perce par endroits à travers un réseau de feuillée. Et, çà et là, par une éclaircie, par une clairière, entre deux arbres, au bout d'une prairie étincelante, la mer sans bornes, sans fin, immobile, brillant comme une lame d'acier. Que tout cela est beau! Comme ces grands spectacles vous troublent et vous calment à la fois!

J'ai passé deux jours à Houlgate, et, avant de revenir ici, je suis allé passer deux autres jours à Paris, où j'avais affaire. Un soir, poussé par je ne sais quelle fantaisie, je suis allé au théâtre où je n'avais pas mis le pied depuis deux ans. Je suis bien tombé : la Timbale d'argent! Mon bon seigneur Géronte, nous sommes décidément trop vieux pour cette littérature. Je voyais bien que l'on s'amusait beaucoup tout autour de moi; mais il m'a été impossible de savoir pourquoi. Je doute môme très fort que les braves Anglais qui composaient la majorité des spectateurs se rendissent bien compte des drôleries de ce dialogue de singes parlants. Ce n'est, à vrai dire, ni du français, ni du chinois, mais une langue qui n*a de nom dans aucune langue. Le seul plaisir que l'on peut trouver dans ce spectacle n'a rien du tout de littéraire, c'est la sensation peu dramatique que peut éprouver un homme en bonne santé qui voit de très belles filles (Mer devant lui leur robe, leur jupon, leur corset et la moitié de leur chemise. Aujourd'hui, ça les fait rire; « chaque pays a ses usages », comme disait ce monsieur en parlant des anthropophages.

A ces causes, bonjour. Tu ne veux pas sans doute que ii 24

je te parle de ton Gambetta. Je n'aurais plus du tout envie de rire. En lisant hier les discours creux et impudents de ce galopin qui appelle M. Thiers un vieillard spirituel, j'ai failli crever de rage et de honte. Penser que nous vivons dans un pays où un si mince histrion est quelque chose et sera peut-être tout! Que nous sommes entre ces deux ignominies : L'avènement de Gambetta ou la restauration des Bonaparte! G'est à mourir de honte!

Paris, 2 mars 1873.

Tu crois peut-être que c'est spirituel, ce que tu fais la, et tu as mis dans ta caboche de me forcer à técrire? A moins que ce ne soit de ta part une queslion de dignité? Vieux Prudhomme, va! Est-ce moi qui le dois une lettre? Je n'en sais rien, ma foi; et je n'ai ni calendrier ni agenda pour ces choses-là. Vieux maniaque, n'as-tu pas aussi ton jour et ton quantième pour remonter ton horloge, comme le père de Tristram Shandy? Il n'y a pas assez longtemps que lu m'as écrit! N'est-ce pas stupide de vieillir ainsi l'un et l'autre sans nous parler et sans nous voir, jusqu'à ce que, sous nos cheveux blancs et sous nos rides, nous arrivions à ne plus nous reconnaître?

Je suis, depuis la rentrée, abruti de travail et d'ennui, et, quoique débarrassé de cette surcharge énorme du bàtounat, j'ai encore bien plus de besogne que je u'e

puis porter. Au commencement de l'année j'ai plaidé de travers plusieurs affaires. J'ai été pris d'un découragement profond et je songeais sérieusement à jeter ma robe aux orties. Puis, je ne sais comment, je suis remonté sur ma bête; quelques succès m'ont remis en selle et me voilà chevauchant encore, bataillant, ferraillant, moins souvent battant que battu et comprenant de moins en moins le plaisir que l'on peut trouver à ce métier. Je refuse au moins la moitié des dossiers que l'on m'apporte, et, tout en les renvoyant, je me gourmande moi-même, de façon que je suis constamment de mauvaise humeur. Je travaille difficilement et mal et, décidément, sous peine de migraine et de névralgie, il m'est interdit même de lire le soir avec quelque application. Ajoute à cela que je ne peux plus me lever matin, et tu auras le portrait achevé du vieux crétin qui fut ton brillant ami.

J'ai eu cependant quelques succès qui m'ont fort surpris, notamment dans l'affaire du testament de l'abbé Deguerry, qui m'a valu à la cour une véritable ovation et où moi-même je me suis trouvé assez agréable. Tout en gesticulant, je me disais : Peste! où va mon esprit prendre ces gentillesses? J'ai gagné mon procès et, en ce moment, des amis du pauvre curé font imprimer les lambeaux de ma petite harangue. Je te l'enverrai telle quelle, avec toutes les fautes de français que comporte ce genre de littérature. A propos, ne m'as-tu pas dit que tu n'avais pas mes notes sur ma visite à ce pauvre homme? Je vais les chercher.

Je suis attelé, pour le moment, à trois gros procès qui vont défrayer mon mois de mars, et je viens d\ passer tout mon pauvre dimanche après m'être fourré dans le ventre une bouteille d'eau de Pulna, qui n'y a fait qu'un court séjour : Transiit benefaciendo.

Lundi, 6 heures du soir. — Ah! c'est trop curieux. Je viens de rentrer à cinq heures, étant parti le matin, à neuf heures, et ayant passé ma journée : de neuf heures à midi, au ministère des Travaux publics, dans la commission de liquidation de la liste civile impériale; de 4eux heures à quatre heures trois quarts, au Comité consultatif de la ville de Paris. J'ai trouvé chez moi onze clients dont le dernier me lâche à l'instant; et, sur mon bureau, ta scélérate de lettre qui devance la mienne. C'est vraiment bien surprenant, ces rencontres et ces sortes de secondes vues de l'amitié.

Que me dis-tu? que tu m'as écrit quatre fois sans avoir de réponse. Ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible; à moins que tu ne considères comme des lettres des recommandations que tu m'as adressées pour Pierre ou Paul. Dans tous les cas, si tu dis vrai, pardonnemoi, mon bon Henri. Je t'assure que je ne suis pas coupable; et puisque tu n'as, dis-tu, que des procillons à plaider, puisque ta maison est vide, que tu es veuf et orphelin de fils et de fille, viens passer quelques jours à Paris, et tu jugeras par toi-même ce qu'est ma vie et de quelle série sans trêve d'ennuis, de tourments

et de fatigues est fait ce bonheur complet que tu parais me reprocher. Je te jure qu'au moment où je t'écris je ne sais où donner de la tèle.

Mardi, 11 heures, au Palais. — J'aimerais autant recevoir des coups de bâton. Il faut que je guette le président X. pour me faire remettre à trois semaines dans une grosse affaire qui vient se brocher sur les autres. Et puis, à deux heures, le Conseil. Et voilà encore une journée finie.

Ma mère va bien. Elle a passé l'hiver à merveille; elle a même fait, contre tous ses principes, quelques petites débauches chez des amies intimes. N'étaient ses soixante-seize ans qui viennent de sonner, nous serions bien heureux de ce côté. Emile va bien aussi ; derrière sa grande barbe, il regarde passer les hommes et les événements avec cette sérénité intelligente que tu sais.

J'ai un grand chagrin. L'un de mes secrétaires, le plus ancien, que tu connais, je crois, est très gravement malade. Il est atteint d'un commencement de paralysie, avec troubles nerveux, qui me laisse peu d'espoir. Le pauvre garçon est à peu près seul au monde avec son petit avoir. Je l'ai installé, il y a quinze jours, dans un établissement hydrothérapique. De ce côté encore, ce sont des dépenses, ce qui est peu de chose, et beaucoup de chagriu, ce qui est plus grave.

Mardi, 2 heures 1/2. — A présent je t'écris du Conseil, au bruit des rapports que font mes collègues. J'arrive de la septième Chambre, où, dans l'affaire du Trans-

continental, et sous prétexte d'interrogatoire, le président se livre à un monologue sans fin sur la géographie politique, économique, industrielle et commerciale des États-Unis. C'est vraiment une chose inouïe que cette façon dont les gens les plus sensés, une fois qu'ils sont magistrats, comprennent les convenances et les devoirs de la justice. La justice! Sous ce simple titre, quel beau livre il y aurait à écrire; et quel beau livre tu devrais écrire, puisque tu as des loisirs!

A propos de littérature, nous nous sommes égarés, mon frère et moi, il y a une quinzaine de jours, au Théâtre-Français où nous avons vu et ouï Marion Delorme. Je ne saurais te dire quel a été notre étonnement en nous sentant si profondément ennuyés, et combien tout cela nous a paru faux, creux et suranné. Aucun intérêt, des caractères manifestement fabriqués pour la scène, des tiroirs à développements, d'interminables déclamations. Je ne vois rien vraiment dans ce drame, et dans tout le théâtre de Hugo, qui justifie le profond dédain de cette école pour les tragédies de Corneille et de Racine.

On a joué beaucoup, l'an passé, le Ciel. On joue souvent, depuis quelques mois, Britannicus. Je doute très fort que Marion Delorme, Lucrèce ou Hernani, représentés dans deux cent cinquante ans, paraissent moins hors de mode que le Cid et Britannicus. Les « Madame » et les « Seigneur » ne sont pas plus ridicules que « mon ange adoré » ou « mon lion superbe »; et l'insupportable Arbale n'est pas plus comique que le personnage

qui rôde dans tout le théâtre romantique, sachant tout, devinant tout, tenant dans sa main toute l'intrigue : « cet homme est ma conscience habillée en juif! » Enfin, cette Marion attire beaucoup *de monde et la salle est pleine. Mais comme aujourd'hui le public se renouvelle sans cesse par les arrivages de toute la France et de toute l'Europe, et comme il s'écoule bien du temps avant que les curieux et les touristes du monde entier aient passé devant la rampe, il en résulte que le concours de la foule n'est pas un gage suffisant de succès, au sens littéraire du mot. Nous étions entourés d'Espagnols et d'Anglais qui ne paraissaient pas entendre un mot de français; et quant aux indigènes, ils m'ont semblé prendre un médiocre plaisir à ces rodomontades.

Lis-tu, toi? Quant à moi, je suis obligé de renoncer même à la lecture de quelques minutes que je faisais chaque soir dans mon lit. J'ai acquis la conviction que cette petite débauche était l'une des causes, entre bien d'autres, de mes insupportables migraines, lesquelles deviennent plus rares, grâce à mes austères privations.

Il y a eu, cet hiver, très peu de bals â Paris, et cela fait l'éloge de notre pudeur patriotique. Mais, en revanche, et par une sorte de transaction, on a furieusement diné. Oncques je n'ai tant mangé de turbots aux deux sauces, de chevreuil poivrade et de dindes truffées. J'ai les reliefs du bàtonnat, et, ce soir encore, je mange chez le procureur général. Il faudra que je me décide, après Pâques, à rendre en bloc toutes ces politesses. Si

tu pouvais venir, quel plaisir j'aurais à te présenter a mes confrères !

Adieu. Je ne te parle pas politique. Voilà assez longtemps que je bavarde; et pendant ce temps-là ils continuent leur petit ronron autour de moi. Adieu. Pardonne-moi encore une fois et ne cesse pas de m'aimer.

Bagnères-de-Luchon, 14 août 1813.

Sont-ils vraiment partis1, mon vieil ami? Les vents d'ouest ont-ils chassé vers l'Allemagne, par-dessus les cimes de vos bois, avec les brouillards de la Sernois et de la Meuse, la lourde vapeur de leur choucroute et la fumée de leurs pipes de porcelaine? La pluie a-t-elle lave dans vos rues la marque de leurs bottes pesantes? Vos servantes ont-elles balayé tous les coins de l'honnête foyer où il vous a fallu les laisser asseoir? Ali! quelle joie sourde cela a dû être parmi vous, le jour de la délivrance! Et comme, ce jour-là, tout le reste de la France aurait dû s'associer à votre bonheur! Et comme les gens qui nous gouvernent auraient dû, au nom du pays tout entier, envoyer un souvenir et une récompense respectueuse à ceux qui, comme toi, ont subi pendant trois ans, la tête haute, au péril de leur liberté et de leur vie, ce pouvoir détesté ! Mais nous avions bien autre chose à

1. Les Allemands avaient quille Sedan au mois de mars précédent.

faire. Il fallait se réjouir à petit bruit, pour ne pas ménager un triomphe à M. Thiers. Il fallait que la délivrance des otages ne fût qu'un événement ordinaire, un fait divers de la politique courante. Il fallait garder toute son attention pour le shah de Perse et tout son respect pour le comte de Chambord admettant le comte de Paris au baisemain de la monarchie légitime. Et, sauf quelques cœurs amis qui se sont réjouis avec vous, personne n'a pensé à cette grande joie mêlée de tant d'amertumes. Enfin, vous êtes libres et c'est le grand point. Dieu veuille que cette horrible invasion soit la dernière et que, du moins nous vivant, une troisième restauration des Bonaparte ne nous ramène pas cette troisième ignominie! Que faut-il faire pour l'éviter désormais? A quelles mains confier ce triste pays? Sous quel drapeau trouvera-t-il le repos et la liberté? Pour moi, mon ami, je n'en sais rien; et ce que je vois autour de moi depuis quelque temps achève de dérouter ma raison. Je me défiais de la Piépublique. Je ne pouvais la séparer des gens qui l'ont engendrée et je me doutais bien qu'ils la rendraient, une fois encore, impossible; mais j'avais fini par croire que, sous la main habile de M. Thiers, ce régime, compromis tant de fois, s'acclimaterait dans nos mœurs. Les fautes évidentes que le président avait commises m'avaient inquiété sans me décourager; et, lorsque aux dernières élections je m'étais laissé enrôler dans la campagne entreprise pour M. de Piémusat, j'avais fait le sacrifice de mes goûts et de mes répugnances pour tâcher d'échapper à une grande honte et à un grand

danger. Le résultat m'a consterné! Je ne pouvais pas croire à une telle ineptie; et quand j'ai vu par quels républicains était décidément patronnée la République, j'ai pensé que la France ne subirait longtemps ni eux ni elle. Aujourd'hui, je considère que c'est une affaire faite, et, sans attacher aux entrevues et aux embrassades de Frohsdorf une importance exagérée, il faut bien reconnaître qu'il y a là une grande simplification vers la monarchie; car, quand il n'y aura plus en présence que la maison de Bourbon et la famille Bonaparte, j'imagine que le choix des politiques ne sera pas douteux. Je dis les « politiques »; car. pour les masses populaires, elles seraient toutes prêtes à prendre encore une fois le césarisme et l'Empire pour l'enseigne de la démagogie. Mais je doute que, dans la révolution qui s'apprête, les masses populaires soient appelées à délibérer, ou qu'elles soient de force à combattre. Je ne sais pas quand ni comment reviendra la monarchie; mais il me semble qu'elle est dans l'air et que nous verrons ce nouveau coup de théâtre.

Ce que nous verrons aussi, ce seront les palinodies et les turpitudes des républicains convertis se précipitant vers la Chambre haute et la Chambre basse, se vautrant dans toutes les livrées et se drapant dans toutes les simarres, tandis que les honnêtes gens comme toi et moi se tiendront une fois de plus à l'écart des honneurs qui viendront les solliciter.

Mon vieil ami, voilà ce que nous auront valu les Jules Favre, les Gambetta, la clique des journalistes el

des journaux et toute cette cohue de littérature d'estaminet qui, depuis trente ans, abêtit et abrutit l'esprit français. L'empire n'a fait que la moitié du mal tout au plus. C'est la presse qui a fait le plus fort. Si j'avais vingt ans de moins et beaucoup de loisir de plus, j'aimerais à montrer cela à mes contemporains. Depuis que je suis ici, condamné par le médecin à cesser tout travail, je lis chaque jour quelque journal; je vois que tout le monde lit ces ordures; je vois que les jeunes gens n'ont pas d'autre occupation ni d'autre aliment. Et je me dis qu'il n'y a pas d'intelligence, si forte qu'elle soit, qui puisse résister plus de quelques mois à cet empoisonnement de bêtises sentencieuses, à ces commérages de la boutique, de la rue et de l'égout, à ce torrent de billevesées qui noient et submergent toute pensée, tout sentiment et toute croyance.

Mais je ne sais pourquoi je me suis embarqué dans la politique; ce n'est pas le moyen de me faire pardonner mon long silence; ou plutôt, c'est le sûr moyen pour que tu ne me demandes plus de t'écrire.

Tu as su, mon bon ami, que j'avais été assez sérieusement malade. J'avais assez bien passé l'hiver et je me félicitais de ma vigueur renaissante, lorsque à la fin du mois de mai j'ai été pris dune espèce de fièvre bilieuse; puis il m'est venu un mal ridicule : des abcès et des furoncles dans le nez, qui m'ont fait atrocement souffrir. On avait craint d'abord un érysipèle, mais j'en ai été quitte pour une de ces maladies par lesquelles tant de gens paient encore, à distance, la mauvaise

nourriture du temps du siège et le mauvais sang du temps de la Commune. Il a fallu rester trois semaines sans aller au Palais, obligé de refuser des affaires, de renvoyer des dossiers et sentant la besogne s'accumuler jour par jour de ce long arriéré. J'étais désespéré. Un effort héroïque que j'ai fait pour aller plaider à la Cour une très grosse affaire commencée et qui ne pouvait pas attendre m'a remis sur le flanc, et j'ai vu le moment où je serais obligé de fermer complètement ma boutique. Enfin je me suis rétabli, mais mal; mon malheureux nez est resté gonflé, durci, presque insensible à l'extrémité; c'est une infirmité visible et très pénible qui m'agace et m'irrite à l'excès. On m'a envoyé à Ludion pour me tremper dans le soufre et dans le grand air, surtout pour me soustraire au travail et au tracas des affaires. Je suis parti le 4 août, devançant de près d'un mois les vacances ; et je suis pieusement le traitement qui m'a été prescrit : bains, breuvages, gargarismes et toute cette laverie fétide dont se compose le régime de Luchon.

Je ne vois pas que jusqu'ici tout cela me serve à grand'chose. Mon pif n'a pas repris son élasticité coutumière et il me semble toujours que j'ai le nez d'un autre au milieu de la figure. C'est une gêne insupportable ; et c'est peut-être là un commencement d'aliénation mentale.

Jusqu'à cette maladie, j'avais été assez content de mon année judiciaire. J'avais eu quelques affaires heureuses et j'avais pris un peu d'autorité sur moi-même. Mais la fin n'a pas répondu aux commencements; ma

dernière campagne surtout a été désastreuse. Je suis allé plaider à Joigny, il y a quinze jours, le deuxième acte d'une affaire que j'avais déjà plaidée au mois de février contre Allou. Mon procès me paraissait tellement bon qu'il m'inquiétait; et j'avais beau chercher ce qu'on me pourrait dire, je ne le trouvais pas. Bétolaud s'est chargé de me le montrer. Il m'a administré, sous les yeux de toute la ville, une de ces tripotées mémorables qui datent dans la biographie d'un avocat. 11 a été excellent de forme et de fond; et j'ai été au-dessous du mauvais dans ce qu'il y a de pire. Les belles dames qui étaient venues là pour entendre cet oiseau rare, « un bâtonnier de Paris », ont dû faire des gorges chaudes en rentrant chez elles : « En voilà un oiseau! Et c'était bien la peine de mettre, pour ce vilain merle, nos beaux chapeaux bleus couleur du temps! » J'aurais voulu être à cinq cents pieds sous terre; mais il fallait parler, parler encore, barboter à travers les pataquès et les solecismes. C'était horrible.

Mais le plus horrible, c'est qu'en sortant de cette petite fête, il a fallu dîner chez le client (le président du tribunal!) avec mon avoué et deux ou trois notables, et subir, du potage au dessert, les complimenis pinces de ces braves gens, en attendant l'heure bénie où le train de Paris vint m'enlever à ce supplice. Je n'ai, depuis, entendu parler de personne et je tremble que le procès ne soit perdu. Voilà mon dernier triomphe.

Ce qui n'a pas empêché, tant le suffrage universel est une belle invention, que je suis arrivé au Conseil le

troisième ou quatrième, bien loin avant Nicolet, par exemple.

Je ne me suis livré, cette année, à aucun exercice littéraire et je ne crois pas que maintenant la veine se rouvre jamais. Je passerai à la postérité avec le faible bagage que tu connais. Je resterai dans les cours de littérature avec un seul discours, comme le P. Bridaine, — tu sais : « A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi... », — à moins que je ne fasse publier la péroraison de ma harangue de Joigny.

Non seulement je n'ai rien écrit, mais je n'ai même rien lu. Et, au fait, y a-t-il quelque chose à lire? J'entends quelque chose de nouveau, par ce temps de disette intellectuelle et littéraire. Je ne vais plus au théâtre, et la tentative que j'ai faite cet hiver ne m'a pas encouragé. En fait de littérature, nous avons eu les fêtes en l'honneur du shah de Perse. J'avais des billets pour presque toutes ces exhibitions; mais je me suis contenté d'aller à la soirée du Trocadéro. Il s'est trouvé justement que, de toutes les fêtes, c'a été la moins réussie. Il faisait très mauvais temps, et la tente du shah, dans laquelle j'avais une place, a failli être enlevée par le vent. Ce bonhomme a une assez belle tête, mais foncièrement vulgaire. On prétend que ce soir-là il étaÛ gris comme un chantre. Il marchait avec une gravité comique, et ce qui n'était pas moins drôle pour moi, c'était de voir, faisant son entrée avec lui, aussi grave que lui, réglant son pas sur le sien et lui faisaut de minute en minute de grands saluts, Ferdinand Duval,

que je connais depuis vingt ans, ancien secrétaire du père Dufaure, avocat nomade, causeur aimable, flâneur acharné, devenu, par la grâce des révolutions, préfet de la Seine, et marchant l'égal du successeur de Xerxès, de Darius et des deux Smerdis. En attendant, Paris a été, pendant huit jours, superbe de mouvement, d'entrain et de luxe, comme au temps de ses plus grandes splendeurs. On peut trouver que le shah de Perse est un monarque assez ridicule, mais ce qui ne l'est pas, c'est que les fêtes qu'on lui a données ont répandu dans Paris une masse d'argent énorme.

Ma mère va très bien et elle m'attend avec une vive impatience pour aller à la P»oche. Elle a fait repeindre et remeubler cette année une partie de son « château » et elle a hâte d'en faire les honneurs à ses hôtes. Si tu te décidais à venir nous voir! Quel plaisir tu nous ferais à tous !

Que vas-tu devenir ces vacances? Nancy et Charleville ne t'auront pas tout entier. Si tu as gagné un peu d'argent, viens donc nous voir. Je sais bien ce que tu vas répondre. Mais moi, tu sais que je ne peux pas quitter ma mère pendant ses Marly de la Pioche. Elle ferait un beau train! Viens donc, nous causerons; car je ne sais plus écrire.

Paris, 31 août 1873.

Ainsi, mon vieil ami, te voilà grand-père! J'apprends cette nouvelle touchante en arrivant de Luchon et je ne

veui pas tarder à te faire mon compliment. Grand-père! Toi! Est-ce vraiment vrai, et la vie n'est-elle pas une bien singulière comédie? N'est-ce pas hier que nous échangions, autour du tapis vert de notre vieille bibliothèque, nos premières impressions et ces idées communes dont le temps a fait une amitié si fidèle? N'est-ce pas hier que je t'entendais argumenter à la Conférence et grincer du violon rue de Lille? Et nos épanchements littéraires, et nos confidences de cœur! Et ton départ pour Sedan après la mort de ton père! Je retrouverais encore là, dans ce tiroir poudreux, les méchants vers que je t'adressais à cette occasion. Que de choses depuis ce temps-là. et quelles choses! Et à travers tout ce bruit, tous ces hasards, ces espérances et ces joies de notre jeunesse, ces épouvantes et ces écroulements de notre déclin, nous voici arrivés au terme de notre voyage; deux générations déjà ont reçu de tes mains ce flambeau qui ne s'éteint jamais et qu'avive le souffle éternel du Temps. Voilà que tu berces sur tes genoux la fille de ta fille. Dans quelques mois, tu l'endormiras aux chansons qui ont endormi ton enfance: tu lui conteras les histoires que te contait ta mère. Te voilà chef de famille, chef de tribu; un aïeul, un ancêlre: l'Abraham de tous ces petits Jacob, le Priam de cette Iliade et le père Énée de cette Enéide bourgeoise. Et pendant que tu provignes ainsi et que ta dynastie prend racine dans notre vieille patrie mutilée, j'achève de mûrir et de pourrir comme un vieux fruit sec, sans avoir seulement une baguette qui fasse branche, ni un pépia qui fasse

graine. Hélas! il est vrai que la paternité a aussi ses déceptions et ses tristesses.

La Roche, 3 septembre 1873.

Hier, je suis parti avec ma mère pour la Roche, et voilà comment ces lignes, commencées à Paris, s'achèvent ici dans cette petite maison que tu connais, que tu aimes, et qui serait bien heureuse de te revoir.

Quant à moi, mon ami, j'ai été depuis quelques mois sérieusement malade, et je t'ai écrit de Bagnères-de- Luchon où j'avais été me reposer et courir après la santé. Je suis resté là près de vingt jours dans un des plus beaux pays du monde, et complètement à l'abri des clients et des dossiers. Pour la première fois de ma vie, j'ai pris les eaux avec une exactitude exemplaire, et je crois que ma vertu aura cette fois sa récompense. Depuis mon retour, je me sens beaucoup mieux portant qu'avant mon départ. Je reçois de tous côtés, sur ma bonne mine, ces compliments bêtes et toujours bieu venus qu'on fait aux vieillards gris pommelé, comme dit Frosine à cet imbécile d'Harpagon. Je me prépare à guùter encore, pendant près de deux mois, ce repos dont j'avais tant besoin, et j'espère qu'à la rentrée je pourrai ratteler encore une fois, pour une de ses dernières étapes, ma vieille bique efflanquée au chariot embourbé de Thémis.

Dans ce Luchon charmant et banal, qui a l'air de la il. 25

foire de Saint-Cloud, je me suis fort ennuyé de ma personne. Rien n'est plus énervant que ces cavalcades éternelles, cette éternelle musique, ces élégances de louage, ces toilettes à tapage, cette vie de table d'hôte et de bastringue, cette flânerie qui use les heures et ces coteries où Ton cause de tout et de rien, qui ne sont ni la société ni la solitude. Je ne crois pas avoir jamais passé de journées plus honteusement désœuvrées. Je ne crois pas avoir senti jamais mon esprit plus complètement vide et démeublé. Je n'ai pas même essayé de travailler ou de penser, et j'en aurais été, je l'imagine, absolument incapable.

Je n'ai trouvé, d'ailleurs, personne qui ait pu solliciter ma paresse et secouer ma léthargie; et tu sais que, pour penser ou pour agir, il me faut un moteur, une force qui me mette en branle. Je fais tout par ricochet.

J'ai été dépisté là-bas par M. le duc de Nemours, qui a été charmant et qu'il a bien fallu aller voir.

Nous avons beaucoup causé de cette visite à Frohsdorf; et, ni mon frère ni moi, nous ne lui avons caché l'impression désagréable que faisait sur nos esprits bourgeois ce gros événement. Le prince, qui parle beaucoup, très bien, avec beaucoup de simplicité, de franchise et de bon sens, nous a dit en très bons termes tout ce qui se peut dire pour justifier cette démarche et tout ce que tu as pu lire dans un article remarquable du Journal de Paris : que les princes d'Orléans n'entendaient donner aucune adhésion au programme du comte de Chambord, ni imposer au pays aucune restau-

ration; que la question de savoir si la France voulait une monarchie, et quelle monarchie, ne les regardait en rien; qu'ils avaient voulu bien constater seulement que, si le Pays voulait faire un roi, aucun d'eux ne serait un prétendant. Ce qu'ils ont voulu aussi, c'est enlever une chance de plus au retour des Bonaparte qu'ils considèrent comme un des dangers les plus sérieux qui nous menacent. Tout cela a été fort bien dit; je le tiens pour très sincère; et c'était matière à une déclaration publique dont le pays, je le crois, aurait su bon gré au comte de Paris. Mais ce qu'il fallait éviter, suivant moi, c'était une démarche personnelle auprès du comte de Chambord qui semble impliquer, plus ou moins, aux yeux de la nation, un ralliement à des principes politiques absolument antipathiques à notre pays et à notre temps.

Il me semble, au reste, que, réconciliation ou fusion, la visite à Frohsdorf n'aura pas, quant à présent du moins, les conséquences tranchantes que les ardents du parti lui voulaient donner. Dieu le veuille! Car tout ce monde politique aux mains duquel sont remises nos destinées est bien faible, bien impuissant et aussi bien téméraire et bien aveugle. Je ne vois nulle part ni un homme, ni des hommes; et, malgré des fautes énormes, M. Thiers me semble encore aujourd'hui le seul qui soit de force à diriger et à gouverner ce qui peut encore être dirigé et gouverné dans notre lamentable pays.

Adieu, je t'embrasse et je t'aime. C'est la seule chose que je sache encore bien faire.

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3 septembre! 11 y a aujourd'hui trois ans!!! Qui s'en souvient?

La Roche, lundi 27 octobre 1873.

Mercredi, je vais rester seul avec ma mère pour ranger la maison; lundi, nous reprendrons la route de Paris; mardi, la messe du Saint-Esprit et le discours de rentrée. Puis, dès le même jour, les clients, et, le lendemain, cette galère où je viens toujours reprendre la rame si à contre-cœur.

Encore une année passée! Encore un pas vers la vieillesse que je sens venir pas à pas à ma rencontre. Comme chaque jour je me trouve plus lourd, plus triste et plus incapable de penser et d'agir! Tu m'as laissé méditant un travail, un article de journal. Même cette œuvre de courte haleine, il m'a été impossible de la mener à fin. J'ai lutté, écrivaillé, raturé et pourpensé pendant quinze jours. Puis, ne trouvant rien qui vaille, j'ai jeté de coté mou ébauche et je me suis attelé à un dossier. C'est tout au plus si j'ai pu faire une note de plaidoirie, et j'ai un stock de dix-neuf affaires arriérées qu'il me faudra expédier, sans compter le courant, avant la fin de novembre.

Je retrouve depuis quelques jours les terreurs qui me prennent chaque année à pareille époque. Il me semble que je ne pourrai plus articuler un mot à l'audience, et la pensée de plaider dans huit jours me fait frémir. Ma

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santé n'est pas bonne, quoique tu en puisses penser, et ce n'est pas pour mon plaisir, sois-en bien sûr, que je suis maussade et morose comme tu en as pu juger.

Après trois grands mois de repos, je me retrouve à peu près aussi fatigué d'esprit et de cœur qu'aux premiers jours des vacances. Ma triste caboche est malade. La semaine dernière, je suis allé passer deux jours à Paris. J'ai été pris d'une migraine qui m'a cloué une journée entière au coin de mon feu. Le moindre excès de travail me vaut des heures de souffrance... Il me parait impossible que je fasse de vieux os. J'ai pensé souvent, depuis ton départ, au projet que t'a suggéré ton industrieuse amitié. Oui, je songe avec plaisir que, si je m'en vais un de ces matins dans l'autre monde, une main fidèle cherchera peut-être à prolonger de quelques jours ma mémoire, en recueillant mon léger bagage. Je sais, mon cher ami, à peu près exactement, je crois, ce que je vaux et ce que je pèse; et ce qu'on appelle ma modestie n'est que de l'impartialité.

Si je suis un avocat très surfait, je suis à peu près un écrivain et j'avais, de ce côté, un germe de talent véritable. Il est possible que le peu que j'ai publié soit mieux apprécié après moi que de mon vivant et que ma petite œuvre me survive. Tu vois si je suis modeste!... Mais il y a quelque chose de moi que je voudrais savoir préservé de l'oubli bien plus que ce que j "ai fait pour le public : c'est ce que j'ai fait, au courant de la plume et du cœur, pour mes amis. Si je vaux quelque chose, c'est par ces épanchements intimes où

je me suis toujours livré tout entier et où cette défiance de moi qui me paralyse toujours ailleurs ne m'a rien fait perdre de moi-même. Prends dans ma correspondance, quand je ne serai plus, ce que bon te semblera. Tu sais quelles sont mes amitiés. Demande aux gens qui auront gardé quelques lettres de ton ami celles qu'ils te voudront confier. Avec tout cela tu pourras composer un ou deux volumes, qui ne seront pas remplis de chefs-d'œuvre, mais qui pourront faire aimer le regretté défunt, comme dira le Lacan de la saison.

En attendant, je voudrais simplifier ta tâche, et, avant de partir, faire mes paquets. Je comptais commencer, avant la fin des vacances, le tri de mes papiers; mais nous voici à la rentrée et je n'ai rien fait. Ce sera, s'il plaît à Dieu, pour le commencement des vacances de l'an prochain. L'an prochain?...

Pardonne-moi, mon vieux Henri, si je te rabâche ces outrecuidantes visées. Je les aurais bien confiées à mon cher frère; mais je n'ose pas l'attrister de ces préoccupations lugubres. Il sera temps que tu lui en parles plus tard; et tu lui diras bien le motif, le seul motif qui m'ait empêché de le prendre pour confident.

Je te parle d'avenir, de projets littéraires, de vanités posthumes. Que deviendront toutes ces chimères, mon pauvre ami, et quelles calamités publiques les feront peut-être oublier? Vers quelles révolutions marchonsnous encore, et que va-t-il sortir de ce mouvement parlementaire qui nous menace? Dans uu mois, serons-

nous gouvernés par Henri V, par M. Thiers ou par Challemel-Lacour? Qui le peut dire?

Quand je lis un journal légitimiste, je fais des vœux pour la république. Quand je lis un journal républicain, j'incline à la monarchie. Dans tous les cas, rien ne me parait plus inopportun que le mouvement actuel vers la royauté et vers cette royauté. S'il réussit, il nous donnera un gouvernement manifestement antipathique à la bourgeoisie tout entière, aux ouvriers, plus encore peut-être aux paysans, et qui, partant, aura bien peu de chances de durée. S'il échoue, il amènera la prompte dissolution de l'Assemblée et des élections pleines de périls. Voilà, non pas mon opinion, mais mon sentiment. Quan a me mêler activement à la politique, j'y songe moins que jamais. Je ne vois pas assez clair dans mon esprit pour prétendre éclairer celui des autres. Pauvre pays! Et comme chaque jour nous faisons des découvertes nouvelles dans nos fautes et dans notre honte! Ce procès du maréchal Bazaine n'est-il pas lamentable? Et n'est-ce pas plutôt le procès de l'armée tout entière, le procès de l'Empire, le procès du pays, de ce despotisme anarchique qui avait centralisé le désordre, de cette démocratie tyrannique qui avait éparpillé le commandement, de cet esprit français ignorant jusqu'à la stupidité, léger jusqu'à l'enfantillage sénile, vain et bavard jusqu'à la démence? Pas un homme au milieu de tout ce gâchis; et comme celle armée a été justement appelée l'armée de Darius! Il est vrai que nos tristes vainqueurs ne rappellen guère Alexandre. Le duc d'Aumale préside ce

3'.i -1 LETTRES A UN AMI

bourbier avec beaucoup d'aisance, de tact et de loyauté. El cette pénible mission, que l'on considérait pour lui comme un casse-cou, pourrait bien au contraire lui être profitable. Mais à quoi? Si la restauration s'accomplit, il sera rejeté au troisième rang des coryphées, parmi les princes pour accompagner, et il a la chance de devenir président honoraire d'une Chambre haute ou chef de l'opposition dynastique dans la Chambre basse. Si la république dure quelque temps, il n'est pas impossible qu'il en soit un jour le président. Ce serait un moyen terme entre la royauté et la république qui me parait être assez dans le tempérament de notre époque et qui répondrait peut-être assez bien aux nécessités du moment.

Adieu encore. Après des temps horribles, voici quelques jours de soleil, ce pâle soleil d'automne si doux, si tiède, qui met à l'horizon des lueurs si étranges et aux arbres de si ravissantes couleurs. Quels tableaux j'ai vus ces jours passés dans la vallée de l'Epte, dans les bois de la Roche! Et comme je t'aurais voulu encore près de moi!

Merci de tout le plaisir que tu nous as fait en venant nous voir. Je t'embrasse de cœur.

Paris, 13 février 1874.

Mon vieil ami, mieux vaut lard que jamais et mieux vaut aujourd'hui que plus tard. Me voici au Palais,

désheuré de ma journée et désemparé de mes procès. A la première Chambre du tribunal, Senard se défend contre une meute de petits confrères qui vont l'aboyer toute la journée ; de ce côté il faut donc fermer l'écluse de mon ondoyante éloquence. A la cour, Jules Favre commence la troisième journée oratoire dans cette absurde affaire du duc de Normandie qui tient en haleine trente magistrats vêtus de rouge et un millier de badauds. De ce côté encore, le dieu me fait des loisirs et se met en travers de la justice. Me voici donc libre de causer un peu avec toi; et cela m'arrive à présent si rarement que je me reprocherais de ne point saisir cette occasion favorable.

J'ai reçu ta lettre l'autre jour et je vois avec peine que tu te trouves encore une fois bien isolé, partant bien dépaysé et assez triste. Est-ce donc encore une chimère, cette vie de famille, cette grande joie des enfants qui grandissent pour entourer notre vieillesse, ce foyer domestique brûlant jour et nuit d'une flamme tranquille, ce bonheur conjugal de tous les instants, cet intime voisinage de deux existences confondues ensemble et ce vieil emblème pudique de deux mnins unies par une inséparable étreinte? Tu me parais devenu un mari intermittent et un père à éclipses ; quelque chose comme un phare domestique à feux tournants.

Ta fille ne se contente pas de vivre loin de toi; elle t'enlève ta femme sans façon. Quant à ton fils, il y a longtemps qu'il t'a planté là pour aller courir le guil-

ledou judiciaire. Malheureux époux! malheureux père! Cousole-toi au moins en songeant que tu subis la loi commune, ce qui n'est qu'une consolation purement théorique; mais console-toi aussi en songeant que tu as réalisé cet effroyable peut-être : trouver pour sa fille un bon mari. Quant à ton fils, le voihà qui vole, j'imagine, de ses propres ailes. Tu ne me parles pas de lui : c'est bon signe, et j'ai quelque idée que ce maraud sera plus habile à gagner de l'argent que sou père et le sot ami de son père. Je n'entends parler autour de moi que de jeunes robins à peine échappés du stage, qui se vantent de gagner cinq à six mille francs dans leur année. J'ai bien envie de publier mes livres de recettes, que j'ai tous dans mon bureau. On pourrait appeler cela « les budgets d'un bâtonnier ». Nos stagiaires y verraient que j'ai touché la première année soixante-dix francs ; la seconde, trois cents, et qu'après quinze ans de tableau je ne gagnais guère plus de dix mille francs.

Tu plaides peu en ce moment, mon cher ami? C'est fâcheux de toutes façons. Cela te distrairait et te soutiendrait. Le travail boucherait à la fois les vides de ton cœur et les trous de ta bourse. Mais puisque ton usine chôme avec tant d'autres, pourquoi ne te bàtis-tu pas, au-dessus de ton moulin à parler, un petit retrait à penser et à écrire? Quand on a, comme toi, ce don natif et ce talent, tu as beau te moquer, on en doit compte à soi et aux autres. Traduis-nous encore quelque grande œuvre grecque ou latine, si ce compagnonnage des

grands génies te fait tenir en dédain tout le reste. Déchaîne Aristophane sur notre Béotie; fais passer sur sur cette jeunesse amollie le souftle d'Eschyle. Ne dis pas comme moi : « A quoi bon ? » Rien de bien ne se produit en ce monde qui ne soit bon à quelqu'un ou à quelque chose. Si tu te sens dans les entrailles quelque colère engourdie, quelque haine assoupie, quelque amour à demi mort, sonne le réveil, et pour la dernière fois fais parler et vivre ces belles passions endormies de ta jeunesse. Si la muse t'échappe et s'enfuit sous les saules, en te narguant au bout de ses blanches épaules (remarquestu ces deux vers-là et combien il est plus facile de rimer que de bien dire?), redescends vers la terre d'un grand coup d'aile et accroche-toi à quelque coin de bois de ton pays natal pour en écrire à fond l'histoire en belle prose limpide et robuste. Dis-nous les souvenirs, les gloires, les misères, les épouvantes de tes chères Ardennes, le Rocroi du grand Condé et le Sedan du dernier des Bonaparte. Mêle la légende à l'histoire et donne-nous un beau livre qui soit une œuvre de bon citoyen.

Et voilà comme il est bien plus aisé, mon cher Henri, de donner aux autres des conseils que de se conseiller soi-même. Tout ce que je te dis là, je me le pourrais dire, je me le répète souvent, et je ne réussis qu'à me tourmenter beaucoup sans rien produire. Je sens bien, à ce trouble intérieur, à cette excitation d'àme, à je ne sais quel va-et-vient d'idées confuses et de conceptions informes qui tourbillonnent dans ma cervelle, qu'il y a quelque chose encore au fond de cette marmite fêlée,

et qu'en fouillant ce gratin on y trouverait encore quelque rogaton à se mettre sous la dent. Te le dirai-je aussi? Je suis préoccupé plus que je ne le voudrais d'une idée que tu m'as, plus que tout autre et plus avant, plantée dans la tête. Tu m'as engagé à colliger mes œuvres pour les livrer, le cas échéant, à l'admiration du public et, qui sait? peut-être même aux votes de l'Académie. Je ne suis pas aussi modeste qu'on se plait, depuis trente ou quarante ans, aie dire. Seulement je sais à merveille à quoi je suis propre et à quoi je ne vaux rien. Le théâtre n'est pas mon affaire. Je ne suis arrivé au Palais à cet où je suis si inattendu que par des tours de force de travail, de volonté et... de hasard. Mes confrères m'ayant nommé bâtonnier, et le public m'ayant fait un succès à ce titre, je ferais injure au public et au barreau si je confessais que je suis un avocat médiocre. Mais rien au monde ne m'empêchera de penser que je suis un avocat fort incomplet, ou, pour mieux dire, avocat tout juste assez pour ne pas être tout autre chose. On appelle ce que je dis là de la modestie. Non; c'est du bon sens, et le fait d'un esprit sans préjugé qui se connait bien lui-même. Mais ce que je sais très bien aussi, c'est que, quand je tiens une plume, je me sens dans mon petit domaine, sur mon terrain et bien chez moi. Kinn ne m'empêche de dire, comme je le veux, ce que j'ai dans la tête; et si j'y fais beaucoup d'efforts, du moins est-il rare que je n'en vienne pas à mes fins. Si donc il me venait un jour, avant que je ne fusse trépassé, quelque occasion d'être nommé immortel, je ne me trouverais

pas ridicule en désirant cet honneur. Tu vois, mon bon ami, si je pense tout haut devant toi et si j'étale ma queue de paon en pleine lumière.

A toutes ces causes, et à tout hasard, ton idée me revient quelquefois en tête, et je crois, comme toi, que je devrais tenir tout prêt mon petit bagage. Mais il est bien léger et je voudrais y ajouter un morceau de quelque poids. Pour cela il ne me manque que bien peu de chose : une idée, un sujet où accrocher ces belles phrases flottantes qui nagent dans mon cerveau comme un enfant à trois têtes dans un bocal d'esprit- de-vin. Donnemoi une idée, trouve-moi un sujet, une poutre et un clou pour y pendre un habit vert. En attendant que nous ayons trouvé cela, d'autres plus forts et plus habiles arriveront au but, sois-en sûr, sans se creuser autant la tête et sans se donner tant de mal.

On choisira le plus illustre représentant du barreau, l'avocat le plus éloquent, à coup sur, le plus vaillant et le plus habile qui soit aujourd'hui, et Allou sera nommé tout d'une voix, y compris la sienne. On ne demandera pas s'il écrit bien ou mal, et l'on aura peut-être raison. Berryer et Dufaure, voire même Jules Favre, ne sont pas que je sache des écrivains, mais ils personnifient l'éloquence, et, à ce titre, Allou est tout à fait digne de les remplacer. Quant à ton petit vieil ami, comme il est tout juste assez avocat pour être un homme de lettres et tout juste assez homme de lettres pour être un avocat, sa place est naturellement marquée sous la coupole de l'Institut. Il s'assoira par terre entre deux fauteuils,

comme il s'est assis nombre de fois entre deux chaises.

Pourquoi diable cette longue tirade? Je t'assure que je n'en sais rien. Mais puisqu'elle est tombée de ma plume, après tout j'en suis bien aise. Tu es là pour entendre bien des choses que, comme Bridoison, je ne dis ordinairement qu'à moi-même.

Nicolet, Bétolaud, Allou, les deux derniers surtout, continuent à plaider d'énormes affaires, et, comme toujours, avec un très grand talent. De Vallée a pris aussi une très belle place dans notre aristocratie. Il a tout ce qu'il faut pour arriver au barreau aussi haut que dans la magistrature.

Jules Favre exécute en ce moment sa dernière culbute sur ce tremplin glorieux qu'il a fatigué de ses tours de force. Je ne sais pas encore quelle impression définitive laissera sur le public et sur la magistrature ce nouvel exercice *; mais j'ai peur qu'elle ne soit bien mauvaise, môme pour ses amis les plus ardents et pour ses plus indulgents admirateurs. Ce malheureux homme venant plaider, au milieu de toutes les solennités possibles, eu pleine foule, en pleine lumière, un grand procès où il s'agit d'une rectification d'actes de l'état civil! Cet orateur républicain patronnant un petit-fils de Louis XVI qui demande aujourd'hui ses droits de citoyen et qui demain réclamerait le trône de ses pères! Et quel procès! J'ai beau lire tout ce que les journaux en ont

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