‹ Lettres à un ami (volume 2)Chapitre 7 sur 11 · L'affaire Naundorf, le faux Louis XVII · texte numérisé non relu

L'affaire Naundorf, le faux Louis XVII

publié, je ne vois rien là de sérieux, ni même qui soit sensé.

Quand on songe qu'à en croire cette plaidoirie, la duchesse d'Angoulême aurait fait pratiquer deux tentatives d'assassinat sur ce prétendu frère ! Et qu'à l'audience d'hier vendredi, il est résulté, me dit-on, d'un passage de cette harangue, que le duc de Berry pourrait bien avoir été assassiné par ordre de Louis XVIII! Voilà, pour les besoiDS de la cause, la famille d'Agamemnon ressuscitée. Quels Atrides que Charles X et le Dauphin! Ce qu'il y a d'assez curieux dans cette mascarade, c'est la famille royale des Naundorf. Au milieu de cette cohue monarchiste, le grand tribun secoue magistralement sa crinière démocratique et donne carrière aux derniers accès de ce priapisme oratoire auquel il a été sujet tant de fois. Quelle tristesse! Car c'est un grand talent et, après tout, un cœur plein de grandeur.

Pour en finir avec le Palais, je voudrais pouvoir te donner sur les élections futures au bàtonnat quelques pressentiments. Je ne puis en avoir aucun. Bétolaud est un homme tout d'une pièce, auquel il ne faut demander ni nuances ni demi-teintes. 11 va tout droit devant lui. Ajoute à cela que c'est un avocat presque sans rival dans son genre. Tout Dufaure, peut-être même un peu plus que Dufaure, moins la malice sournoise.

Tu m'écris que tu vas plaider contre Lente. Prends garde encore à celui-là. Talent d'affaires, cursif et alerte, très habile, rompu au métier; accablé de dossiers, tou-

jours prêt, plaidant partout, et toujours bien, malgré une santé détestable.

Malgré la stagnation des affaires et les préoccupations politiques, ou mange, on boit et on danse beaucoup à Paris. Jamais je n'ai tant diné dehors. Je ne parle pas seulement des rastels ' officiels, diners du bâtonnier, du premier président, du président du tribunal, de la Chambre des avoués, de la Chambre des notaires (ici il faut saluer respectueusement, c'est le plus splendide dîner de Paris et même de Sedan, soixante-dix couverts dans un salon magnifique, dans le bel hôtel de la place du Chàtelet). Mais, outre ces agapes professionnelles, il a fallu assister à une trentaine d'autres diners bourgeois, où je n'ai pas vu que cette nation régénérée fût en train de retourner au brouet des Spartiates ou à la purée de châtaignes des Gaulois. Oncques on ne vit autant de luxe de fleurs, d'argenterie, de verrerie sur la table, autant de dentelles, de soie et de velours, de traînes et de falbalas, de bijoux et de diamants autour de la table.

Hier soir, samedi, je me suis embossé à neuf heures dans un fiacre, avec mon ami Lévesque, et nous avons expédié, en deux heures, trois visites : le Préfet de police, le Bâtonnier, le Garde des Sceaux. A la Préfecture, Renault, je ne sais pourquoi, m'a présenté à M. Baragnon, que je n'avais jamais vu. Le gros homme, qui ressemble beaucoup plus à un caporal d'infanterie

1. Nom donne dans le Midi aux banquets offerts aux électeurs par les candidats officiels sous l'Empire.

qu'à un avocat et à un quasi-ministre, s'est rué en politesse et il n'aurait tenu qu'à moi de lui raconter loute l'histoire de la Commune.

Quant à M. Depeyre, dès qu'on m'eût annoncé, il est arrivé à moi, m'a pris les deux mains, a cherché à me convaincre qu'il était on ne peut plus honoré et heureux de faire la connaissance d'un homme qui..., d'un homme que..., d'un homme dont...; dans tous les cas, ma bonne fortune a dû faire, pendant trois minutes, bien des envieux dans le cercle cravaté de blanc qui nous entourait à distance.

Je ne peux pas te parler théâtre; car je suis complètement retiré de la scène. Je suis allé seulement une fois, par occasion, entendre Don Juan, à la salle Ventadour où l'Opéra s'est réfugié. Faure est excellent dans ce rôle. Les autres personnages assez convenables. Mais, somme toute, c'est une représentation inégale et nous ne pouvons, nous autres vieux, chasser de nos oreilles ces grandes voix italiennes que tu te rappelles comme moi. Il parait que les théâtres ont été, tout l'hiver, fort brillants. Madame Angot, l'oncle Sam, Monsieur Alphonse, Jean de Thommeray, Jeanne d'Arc, les Deux Orphelines, Orphée aux Enfers... Quel drôle de pays! Quelle activité d'esprit! Quelle force d'expansion dans tous les arts! Et, au milieu de ce grand mouvement d'idées, pas un grain de sens politique! Pas un homme pour gouverner, et très peu qui ne se croient capables de régler les destinées du monde.

A propos de politique, il me semble que celle odieuse II. 20

Allemagne entre dans le gâchis. J'aime Bebel; Jacobi me plait. Schulze m'est agréable. Il pourra donner du souci à M. de Bismarck. Us n'ont encore de l'eau que jusqu'à la cheville; espérons qu'ils en auront bientôt jusqu'aux genoux. La querelle entre le chancelier et La Marmora n'est qu'un petit caillou. Espérons qu'il en sortira un pavé. Pourvu que nos pauvres Alsaciens ne fassent pas trop de bruit et prennent patience! J'attends avec bien de l'inquiétude leur entrée au Reichstag. Leur rôle est si difficile!

Adieu, ami. Ma mère a passé un hiver excellent. Elle est toujours gaie, bonne et charmante. Elle collectionne mes menus et se fait rendre compte des toilettes. Si je pouvais oublier qu'elle est dans sa soixante-dix-huitième année !

Adieu pour tout de bon. Tu peux voir, à la date de cette lettre et à la variété des plumes, que je m'y suis repris à deux fois pour achever ce bavardage. Cela te donne quelque idée de cette vie hachée que nous menons ici. Impossible d'aller jusqu'au bout d'une phrase ou d'une idée sans que mille fâcheux se jettent à la traverse. Comme c'est aujourd'hui dimanche, je peux cependant l'embrasser sans qu'un client passe la télé entre nos deux museaux.

Paris, 24 mars 1874.

Tu es un lier clampin. Je crois que clampin est le mol adouci, mais juste, qui peut qualifier la conduite. Tu

m'écris, il y a quelque trois mois, que tu es tout seul, que tu gémis de ta solitude, que tu n'as pas même, pour te distraire, beaucoup d'affaires ni des travaux très importants. Et, sur ce, tu te vautres dans ta paresse comme un sanglier domestique dans sa bauge. Tu barbotes dans ta pâtée de pommes de terre et de son; après quoi tu t'en vas dormir, les oreilles sur les yeux, dans cette bauge aride et solitaire, poétisée par l'académicien Barbier.

Pas un mot de toi depuis trois mois, deux, tout au moins. Et si Lente ne m'avait pas donné de tes nouvelles, je ne saurais pas ce que tu es devenu. Trouvestu que le mot clampin est trop fort à présent? Oui? Eh bien, touche là, mon vieil ami. Je relire le mot, et nous le remplacerons par l'euphémisme de cuistre.

Donc, ce brave Lente m'a dit que vous vous étiez mutuellement tombés à Montmédv; que tu avais très bien plaidé une partie de ton affaire; l'autre, à son gré, moins heureusement. Il prétend que je t'avais sans doute trop dit qu'il était une ficelle et que tu t'étais mis en garde contre des arguments dont il ne comptait point se servir; que, dans tous les cas, tu étais, à coup sur, un homme de beaucoup de talent et un excellent avocat. Voilà, tout au vrai, ce qu'il m'a rapporté.

Dis-moi, de ton côté, comment tu l'as trouvé; et sache, pour ta gouverne, que tu as lutté là contre un des esprits les plus prodigieusement alertes de notre barreau. Je suis taillé sur un modèle si absolument contraire à ceux-là que je tombe toujours en extase

devant les natures de ce genre. Il m'est aussi impossible de comprendre ces tours de force continuels où se jouent les Senard, les Allou, lesBétolaud, les Lente, que les tours d'adresse d'Auriol et les dislocations des clowns anglais.

Quant à moi, je continue mon petit cabotage fiévreux, dont le peu d'importance ferait rire, s'ils en soupçonnaient toute l'exiguïté, ces grands et vigoureux navigateurs. Je plaiderai cette année, comme de coutume, une soixantaine d'affaires, tandis qu'ils en plaident deux cents. Et s'ils savaient le mal que je me donne! les nuits que je passe sans dormir! les épouvantables venettes que je souffre quand il faut déployer les maitresses voiles! Comme ils me prendraient en pitié!

Je viens de faire, laborieusement, une grande consultation sur une grosse affaire qui a fait beaucoup de bruit au Palais depuis plusieurs mois. Il s'agit de l'affaire dans laquelle étaient impliqués deux fournisseurs du ministère de la Guerre. Tu verras, par mon travail, que je t'enverrai, quelles sont les questions que j'avais à examiner. La Cour a rendu un arrêt absurde, à mon sens, et les magistrats ont obéi à des passions qui ne devraient jamais les atteindre. J'ai l'adhésion de Lacan, Templier, Senard, Grandperret, Duvergier, Bonnier et Valette : de façon que je suis sur, à présent, de ne m'être pas fourvoyé et de n'avoir pas dit de sottises. J'ai reçu de tous d'ailleurs des compliments 'superbes. Mais je doute que les magistrats qui ont rendu l'arrêt m'en adressent de pareils.

As-tu pensé à ce que je t'ai dit dans une longue, longue lettre que je t'ai adressée ilf y a un| mois environ? Je suis à peu près décidé, quand viendront les vacances, à me plonger dans mes vieux papiers et à colliger ce que je pourrai laisser à l'enthousiaste postérité.

Voici le Conseil qui se réunit, et mes nobles collègues qui arrivent en devisant comme les vieillards de l'Iliade. Adieu la causerie. Avoue que je suis encore bien bonasse d'avoir cherché et trouvé un quart d'heure pour t'écrire. Vas-tu enfin te réveiller et m'envoyer une bonne longue lettre? A moins que tu n'aimes mieux venir me trouver pendant ces jours de vacances où j'aurais la liberté de te promener un peu.

Adieu, mon vieil ami. J'ai attrapé le 17 mars mes cinquante-sept ans. Encore un tour de cadran et me voilà dans la soixantaine. Soixante ans! Moi! Je vous dis que c'est impossible, seigneur Pandolphe. Je t'embrasse tout de même.

Paris, 8 juin 1874.

Mon vieil ami, je passe les protocoles et les excuses. Je ne voudrais pourtant pas te laisser croire que j'avais oublié ma promesse. Mais les vacances de la Pentecôte ont passé rapidement, ne me laissant aucun loisir entre les tracas abrutissants de notre petite propriété et les tyrannies du métier qui m'ont suivi jusque sous mes

maigres ombrages. Tu as pu voir dans la Gazette que j'étais embarqué une fois encore dans ces éternelles affaires de la Compagnie immobilière et du Crédit mobilier.

Après avoir plaidé en 1868 pour M. de Germiny et en 1870 pour M. de Bussière, je plaidais cette fois pour le duc de Galliera. Son rôle dans ce nouveau procès, où Ton demande la nullité radicale de la convention Germiny, était purement épisodique et devait se réduire à quelques observations, mais il s'agissait de les placer à propos; et, tu le sais comme moi, rien n'est plus malaisé que de se faire une niche convenable dans une de ces grandes affaires où l'on n'a rien à dire, où il faut pourtant parler et où l'intérêt et l'attention sont concentrés seulement sur quelques têtes. Pour plaider une heure d'une façon supportable, il m'a fallu lire toutes les plaidoiries de mes confrères que je n'avais pu entendre que par bribes, et relire toutes les affaires où M. de Galliera a été mêlé depuis 1866. Enfin, de cet énorme fatras, j'ai pu extraire un rayon quelconque de gros miel et je dois reconnaître que, mercredi dernier, j'ai eu un vrai et grand succès d'audience. Je venais après Grandperret qui avait très solidement parlé sur les généralités du procès, et après Senard qui avait donné un vigoureux et admirable coup de boutoir.

.le n'ai eu garde de recommencer ce qui ne pouvait se recommencer, et je me suis borné à dépeindre fidèlement la situation de mon client et les effets que produirait à son endroit le jugement, si les adversaires pou-

vaient réussir. Sur ce terra'm, l'intérêt naissait des faits et des chiffres, sans qu'il y eût besoin d'y mêler beaucoup d'art. Imagine-toi un homme qui laisse dans les affaires Pereire plus de vingt millions; qui y a eu, un instant, trente-six. millions engagés, et à qui on vient aujourd'hui demander encore de l'argent! La confiance de ce digne duc dans l'étoile des Pereire était si étrange, les millions tombaient si drus sur la tête des juges et des assistants ébaubis que je n'ai pas eu grand mérite à les amuser et à les émouvoir. Quelques mots bien venus ont mis tout le monde de bonne humeur; et j'ai été couvert de compliments. Il est convenu que c'a été une plaidoirie « étincelante ». Hélas! mon vieil ami, je viens de corriger les épreuves d'un résumé qui m'a été demandé. Je n'y retrouve plus aucune de ces étincelles; et, dans ce petit feu d'artifice qui, à l'audience, me paraissait à moi-même fort agréable, je ne trouve plus que quelques bouts de chandelles sans le moindre éclat. Je t'enverrai une épreuve et tu pourras toi-même en juger. Quant au procès, à moins de bien étrange mécompte, je le tiens dès à présent pour gagné. Il n'est pas possible que, sur d'aussi fragiles raisons que celles plaidées par les demandeurs, le tribunal autorise la continuation de cette guerre de Troie.

Après tous mes exploits sur la corde roide, j'aurai bien acquis le droit de me reposer et j'en voudrais user le plus tôt possible. Ici, prête-moi ton ouïe et répondsmoi très franchement si les projets ne cadrent pas avec les miens.

Tu connais ma pauvre mère, et, à son âge, elle a bien le droit d'avoir quelques manies. Elle tolère jusqu'à un certain point que je lui enlève quelques jours du mois d'août pour les consacrer à d'autres. Mais elle considère les deux mois réglementaires des vacances comme son bien et comme sa chose, et regarde comme un vol qualifié tout ce qu'on aurait la hardiesse de lui en soustraire.

Te conviendrait-il, — non : cela le gênerait-il trop de me recevoir au mois d'août, et à quelle époque de ce mois? Je voudrais le savoir le plus tôt possible afin de m'organiser en conséquence, et, ce qui n'est pas non plus une petite affaire, de faire concorder les vacances d'Emile avec les miennes. Je comprends que cet arrangement peut te contrarier, puisque au mois d'août tu plaideras encore; mais comment faire? Écris-moi sans aucun ambage ce que tu penses là-dessus, et tourne ta lettre de façon que je puisse la lire à ma mère et obtenir d'elle une encoche sur septembre, si août te déplaittrop. Si nous tombons d'accord de nos faits et gestes un peu à l'avance, Emile s'arrangera pour venir me rejoindre chez toi.

Je ne te parle pas de la politique, qui me parait lamentable. J'ai dîné avant-hier chez Bertout avec Gré\y; nous étions en très petit comité. Je n'ai rien pu tirer de ce grave pacha qui me parait devenu assez indifférent à la chose publique. Il convient que le suffrage universel redonnera fatalement l'Empire. Mais il n'en considère pas moins le suffrage universel comme un fétiche sacré

auquel- on ne peut songer à toucher. A la grâce de Dieu ! Nous n'y pouvons rien, ni toi ni moi, et il y a longtemps que je porte le deuil de mon pays.

La littérature me parait aussi malade que la politique. Quand, par hasard, un livre nouveau me tombe sous la main, je rougis de ce néant où nous en sommes venus. L'éditeur Lemerre est venu me charger d'un très curieux procès au sujet des œuvres d'André Chénier. Il m'a envoyé en cadeau une douzaine de volumes de poésie de la jeune école parnassienne. Dans les douze volumes il n'y a certainement pas trois idées qui vaillent la dépense d'un quatrain. C'est le vide hémistiche et rimé avec une patience chinoise. L'autre jour, le môme Lemerre m'a envoyé tout un volume de sonnets. Sauf ceux de Ronsard et quelques anciens, le reste est pitoyable. Un concours de casse-tête et de rébus. Lorsque au sortir de ces toiles d'araignées on retrouve une strophe de Lamartine ou de V. Hugo ou quatre vers de Musset, on se sent transporté, on respire. C'est l'air libre et sain des grands bois au sortir d'une cave à champignons. En somme, là comme ailleurs, dans la littérature comme dans tout le reste, ce pays n'a pas un homme. Mais cela nous mène tout droit à la politique, et, de ce côté, j'ai le cœur trop gros pour en parler.

Mardi matin. — Hier soir, mon cher ami, j'ai vécu peudant deux heures dans le pays des fées. En plein Paris, j'ai vu le palais et les jardins d'Armide, eu quelque chose d'approchant. Plusieurs fois la duchesse de

Galliera. que je connais d'ancienne date, m'avait invité à des matinées et soirées dans son splendide hôtel de la rue de Varenne, l'ancien hôtel de la princesse Adélaïde. Avant-hier le duc m'avait fort pressé d'aller lundi soir à une fête intime qu'il donnait aux princes d'Orléans.

Après boire, on devait se promener dans le jardin et entendre de la musique. Je me suis caparaçonné à neuf heures, et, à neuf heures et demie, je débarquais rue de Varenne et je traversais de mon pied verni l'immense cour sablée que sillonnaient les équipages. J'ai vu à Paris bien des logis illustres, mais je n'avais rien rêvé comme ces appartements de gala. Dans l'antichambre, quatre grands valets debout, en fracs galonnés et bas de soie rose. Puis (tout cela au rez-dechaussée), sept grands salons éblouissants de lumière, de dorures, de tableaux, de tapisseries de haute lice, chaque pièce ayant son caractère et son ornementation particuliers; des tentures de Lyon somptueuses et fabriquées, dit-on, à un seul exemplaire : tout ce que peut donner la richesse sans limite et tout ce que peuvent embellir l'art et un goût parfait. Tous ces appartements donnent sur une vaste terrasse d'où l'on descend dans le jardin par un perron de douze ou quinze marches et d'une cinquantaine de pieds de largeur. Ce jardin, ou plutôt ce parc, est une des merveilles de Paris, et de beaucoup le plus vaste : près de deux hectares, avec des allées d'arbres séculaires, des pièces d'eau, des ronds-points, — un vrai Versailles.

A présent, figure-toi cette terrasse couverte d'un immense vclum. D'un côté, les invités circulant ou assis, les femmes étalant leurs robes opulentes, les hommes piaffant devant elles; puis, de l'autre côté, deux pianos et une centaine de choristes mâles et femelles, le personnel du Conservatoire chantant des chœurs à'Armide et de Moïse, des morceaux de Mozart et de Mendelsohn. Et, de cette terrasse enchantée, le spectacle que voici : tout le parc, jusqu'à ses dernières profondeurs, illuminé en verres de couleur et ballons multicolores. Dans les grandes allées, deux lanternes à chaque arbre. Les ronds-points^ les vases, les statues dessinées en lumière. El, de temps en temps, des feux de bengale rouges, verts et bleus, découpant ces immenses feuillages sur leur fond éclatant. Je t'assure que j'ai eu un moment d'éblouissement. Quant à la réunion, mon cher, je ne sais si je puis me commettre à en parler à un maroufle comme toi.

Palsambleu, nous étions tous des républicains d'assez bonne lignée! Les ducs se comptaient par douzaines, les duchesses au tas, et, de tous côtés, on entendait ronfler des « Monseigneur! » agrémentés de « Votre Altesse! » Nemours! Joinville! Montpensier! Puis des Weimar, des Gortschakoff, des Broglie. En tout, deux cents personnes à peine, perdues dans cet Olympe, dieu, déesse, demidieux, et quelques mortels dans le lointain.

Ce brave duc de Nemours m'a avisé et est venu à moi avec sa bonne grâce accoutumée. Puis la duchesse de Galliera est venue prendre son bras pour faire le tour

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du parc. Le prince de Joinville, croche à une autre dame, les a suivis, puis le duc de Broglie. Et moi, mon cher, cette bonne duchesse, à haute voix, m'a fait l'insigne honneur de me convier à cette promenade : « Allons! Messieurs! Monseigneur! Monsieur de Broglie! Monsieur Rousse! venez donc avec nous! » Tout comme le grand roi pouvait dire : « Allons, Monsieur de Condé, Monsieur de Louvois! Monsieur de Lamoignon! allons faire le tour de notre tapis vert! » Je me suis mis en route avec cette auguste caravane. Mais tu penses bien qu'au premier tournant je me suis éclipsé pour aller rêver seul sous ces feuillées lumineuses. Et, dans le lointaio, arrivait à moi par bouffées ce chant admirable de Gluck : « Jamais dans ces beaux lieux notre attente n'est vaine. »

Allons, croquant, je suis bien bon de te donner les restes de cette fête princière ! Ote-toi de là, vilain, et à bas les pattes.

Paris, 2 juillet 1874.

Mon vieil ami, je n'ai guère le temps de causer; mais tu es dans le deuil et au milieu de bien des douleurs; obligé en outre de t'occuper d'affaires, plongé dans ces tristes reliques de la vie que la mort laisse après elle : papiers d'affaires, papiers d'argent, lettres de famille, tous ces souvenirs poudreux qui sortent d'eux-mêmes de nos tiroirs quand nous ne sommes plus

Jà, et qui trahissent parfois tant de secrets. Je veux au moins te tirer une minute de tous ces soucis.

Nous avons reçu hier le billet de faire-part. Ce pauvre M. Dureteste! Une figure, un type qui reste, chose rare, dans les yeux et dans la pensée de quiconque l'a connu. Une si verte vieillesse, si invulnérable et si saine ! Il y avait là un homme, avec les mâles vertus de l'ancien temps. Il croyait à l'étude, au droit, à la justice, à toutes ces grandes idoles de l'esprit humain. C'était une figure antique et forte, originale au sens le plus vrai du mot et le meilleur. Je l'ai vu trois fois ou quatre fois à peine et je le retrouve souvent devant moi, avec sa tête osseuse, son grand corps sec et ses gestes saccadés. Si tu as des photographies de lui, je te demande de m'en envoyer une.

Ici, on meurt avec entrain, avec une sorte d'émulation. Tous les jours, sept ou huit suicides. C'est un bien mauvais symptôme de plus, au milieu de tant d'autres, de notre mal-être social. Et ce ne sont pas seulement des couturières et des étudiants qui se tuent d'amour ou de misère. 11 y a deux mois, M. Beulé; il y a huit jours, M. Morin; l'autre semaine, un conseiller de Bordeaux. « Lepidus, c'est le temps des courtes agonies. »

Et ce pauvre pays! Est-il assez malade, assez agité, assez fou, et ne court-il pas manifestement à sa perte? Ces républicains ont si bien fait les affaires de la République, et les monarchistes les affaires de la royauté, que l'Empire nous revient à grand pas. Ce sera notre dernière honte et nous ne l'éviterons point.

Mais quelle mouche me pique de te parler politique? Voilà un joli moyen fie te distraire. Nous voici, au Palais, dans le coup de feu final. Tout le monde veut être jugé à la fois et les audiences sont engorgées comme les gouttières un jour d'orage.

La Roche, 16 septembre 1874.

J'ai si bien fait et j'ai si bien attendu, mon vieil ami, que je ne sais plus maintenant où te prendre. Il me parait cependant invraisemblable que tu sois encore au Tréport ; et, quelle que soit la chaleur du sexe faible, je ne peux pas me figurer que tes femmes prennent un grand plaisir à se baigner par ce petit brouillard glacial que nous avons depuis deux jours.

T'ai-je écrit depuis notre retour de Hollande, si ce n'est quelques lignes au sujet du frère de ton gendre? Je ne m'en souviens pas, et je te vois d'ici secouant la tête avec la majesté du malheur. Donc, si je ne te l'ai déjà dit, nous sommes revenus à Paris le 27 août, et jamais je n'ai vu finir un voyage avec plus de satisfaction. Oswald t'a raconté sans doute, si tu es à Sedan, combien la santé de mon frère m'avait donné d'inquiétudes. Pour que la souffrance ait cette prise sur cette nature vigoureuse et sur ce moral si bien trempé, il faut que le mal soit sérieux. Évidemment mon frère paie aujourd'hui l'arriéré de tous les tourments que lui ont causés cette horrible guerre, les événements de la Commune*

les dangers qu'il m'a vu courir et dont, mieux que moi, il se rendait compte. Sur une âme comme la sienne, les maux et la honte de ce pays ont dû produire des effets que tu comprendras, mon vieil ami, pour les avoir à ta façon ressentis, mais que ne sauraient concevoir les esprits forts comme nous en connaissons.

Je ne m'excuse pas auprès de toi de te parler si longuement de mes tristesses. A qui les dirais-je, mon pauvre Henri, si ce n'est à toi? En dehors de l'amitié, toutes les autres affections ont leur part d'égoïsme très naturel. D'ailleurs, tu sais ce que c'est que d'aimer un frère et de craindre pour lui!... Tu sais aussi quelle pst la tendresse qui nous unit, Emile et moi. Tu ne t'étonneras donc pas et tu te plaindras moins encore de mes épanchements. Garde pour toi seul, je t'en supplie, ces confidences et ne parle à Oswald de la santé de mon frère que dans la mesure où il en parlera lui-même.

Ma mère se porte assez bien, quoique je la trouve de plus en plus alourdie. Sa tête et son esprit n'ont encore rien perdu de leur jeunesse et de leur aimable activité. Mais elle ne veut presque plus se promener et elle se courbe chaque jour davantage. Nous ne lui avons pas dit un mot de la santé d'Emile... Mais ces mères! Tout en ne voyant pas, elle parait avoir senti quelque nouveauté. Quand mon frère est là, je la regarde. Elle écoute le son de la voix; elle tend le cou; elle fronce les sourcils; elle guette la moindre toux, la moindre altération de la parole. Et quand il est parti, il me faut subir des interrogatoires où la pauvre femme met toute

sa ruse et où je tâche de la tromper de mon mieux. Ah! mon cher ami! Est-il donc vrai qu'il faille, pour être à peu près heureux, n'aimer personne dans ce monde?

Deux ou trois jours après notre arrivée à la Roche, nous avons eu la visite du brave Lévesque avec sa femme et ses deux filles non mariées. Après les Lévesque, nous avons eu et nous avons encore Mme Léopold de Croiseuil, la propriétaire de ce joli château qui touche le nôtre. Elle veut le vendre, je veux l'acheter ; mais nous sommes si loin de nous accorder sur le prix que je crois que la chose en restera là. La pauvre femme vient de perdre sa sœur et, jusqu'ici, nous n'avons pas voulu causer affaires. Mais tout me fait croire que c'est tantôt que va se donner la bataille. Si, par hasard, je fais la folie d'acheter cette bicoque, je t'instruirai de cette grande nouvelle.

11 y a huit jours, après une lutte homérique entre ma paresse et ma cupidité, la paresse a remporté une éclatante victoire. J'ai refusé d'aller défendre devant la cour d'assises un certain docteur accusé d'avoir empoisonné sa femme. Ma lâcheté m'a bien coûté quelques remords; mais j'ai bu toute honte désormais et je me vautre dans mon ignominie.

J'ai lu un livre sur la duchesse de Choiseul, que m'a envoyé, avec force compliments, l'auteur, M. Grasset, président à la Cour de Montpellier, de moi totalement inconnu. L'ouvrage est un peu léger, intéressant pourtant, comme tout ce qui touche cette époque. J'ai le dessein de faire là-dessus un petit travail, uniquement

pour gratter deux ou trois idées qui me démangent la tête. Mais il est fort probable que ce projet héroïque avortera comme tant d'autres.

Voilà donc M. Guizot mort! Encore une grande figure qui disparaît. Quel découronnement de ce pauvre pays! Mais cela me mènerait trop loin, et le programme de ma journée champêtre ne comporte pas des émotions de ce genre. Ce matin, de huit heures à dix, dépouillé le dossier Brousse, facteur à la halle aux viandes; à dix heures et demie, déjeuner maigre pour cause de Quatre-Temps; de onze heures et demie à une heure, lecture des journaux : voyage du président de la République; procès du colonel Viletle et histoire de la corde, agrémentée des ficelles de Lachaud1. De une heure à trois, marchander le château mitoyen; se brouiller probablement avec la propriétaire, rentrer tous les deux avec les yeux hors de la tète et jouer aux dominos avec un air d'indifférence affectée. Dîner maigre, en nous regardant de travers avec un feint enjouement. Le soir, trois parties de dames où le perdant sera l'objet des railleries du vainqueur. Se coucher à dix heures, rêver que le château d'à côté est en cendres et se réveiller en criant : « C'est bien fait! » Voilà une journée bien remplie, et dans laquelle je ne vois aucune place pour la question subalterne du septennat, de la reconnaissance de Serrano et des persécutions protestantes de M. de Bismarck.

Sur ce, adieu, mon ami.

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