Évasion du maréchal Bazaine
La Roche, 30 octobre 1874,
Voilà un mois tout entier, mon vieil ami, et justement à l'heure qu'il est, que je te quittais au coin de la rue Lafayelle et que nous nous serrions la main sans trop nous regarder; car nous sommes assez botes, l'un et l'autre, pour ne pas être blasés sur les séparations et les adieux. Qu'es tu devenu depuis ce jour-là, mon pauvre vieux camarade? Tu n'étais pas trop vaillant, pas bien gai, boitillant et clopinant comme un vieux colonel du Gymnase; et, avec celte jambe qui traine, toutes sortes de préoccupations dans la tête et de soucis dans !e cœur.
Ta fille? Comment va-t-elle? et quel effet ont produit les bains de mer sur ses nerfs, sur ceci, sur cela, sur tout ce bataclan féminin si bizarre, si compliqué, si frêle et si formidable à la fois.
Comme j'ai bien dans les yeux et dans le cœur cet horizon où s'est encadrée la vie. et où, pendant quelques jours, nous avons pu nous joindre! Ta maison si hospitalière, nos gais repas où ta femme était si indulgente à nos facéties séniles! Le chalet de ta sœur, avec celte plaine immense et celte belle grande vue de la Marfée! Notre visite au château Amond; notre matinée à Etrépigny, dans cette petite maison que de Vallée trouve Ignoble et que, pour moi, je trouve adorable; ma course solitaire dans les bois, par une pluie furieuse, et mon odyssée de Givonne, le diner charmant chez M. Cunin, au milieu de braves gens si bons, si simples.
si intelligents et si naturellement aimables! Ah! mon ami, que de fois tout cela me revient au cœur! et que ces souvenirs me paraissent en même temps près et loin de nous! Tâchons de nous voir plus souvent chaque année. Profitons de ce peu qui nous reste à jouir l'un de l'autre. Jamais je n'ai senti avec plus de terreur le prix du temps et l'effroyable brièveté de ce rêve qui s'appelle vivre, penser, aimer... Allons! allons! secouons ces papillons d'automne. Tu as assez de tes ennuis sans que je t'attriste des miens.
En revenant ici, après l'avoir quilté, j'y ai trouvé nombreuse compagnie et, jusqu'à ces derniers jours, notre maisonnette n'a pas désempli. Il est charmant cette année, notre « manoir », habillé de neuf du haut en bas par les soins et par le goût de notre clairvoyante aveugle; et j'espère qu'il ne sera pas encore assez défraîchi l'année prochaine pour que tu ne puisses pas lui en faire ton compliment.
Ma mère se porte toujours bien, très alerte d'esprit et la tête admirablement présente aux grandes comme aux petites choses. Elle mène sa maison avec une aisance et une énergie remarquables. Elle se débrouillait au milieu de tout le monde sans faire paraître le moindre embarras, et ses hôtes étaient émerveillés des bombances délicates qu'elle leur faisait faire. Aujourd'hui encore, à l'heure où je t'écris, il doit se passer tout un drame dans sa chambre que tu connais bien. Elle a découvert un gros méfait de l'infortunée Marguerite qui a eu l'audace, cet hiver, de venir faire sa lessive dans
noire cuisine et de faire coucher une parente dans une de nos chambres. Il va y avoir une exécution. Cela fait frémir : quelque chose comme le massacre des janissaires. Malheureusement, si notre chère mère a bonne tète et bon coffre, elle s'alourdit bien, se courbe et se voûte de plus en plus. Elle marche peu et à coutrecœur. Hélas! elle va avoir dans les premiers jours de décembre, soixante-dix-huit ans. Faut-il aussi écarter de mon esprit ce souci? Allons, c'est fait...
Pour moi, mon ami. je ne vais pas trop mal, et ce repos de trois mois presque complets a remis en assez bon état les ressorts de ma machine rouillée. Mais, à mesure que j'approche de la rentrée, ma tête se remplit malgré moi de toutes sortes de vapeurs déplaisantes. J'ai essayé de faire un bout de littérature sur la duchesse de Choiseul à propos d'un ouvrage qu'un président de Montpellier m'avait envoyé; mais j'ai renoncé à cette besogne.
Je me suis attelé à mes dossiers. Je suis épouvanté en songeant à la quantité de pattes de mouches, de coups de gosier et de fautes de français que cela représente, mais plus épouvanté encore en songeant à la fatigue que cela me coûtera. Et puis ma santé suffiral-elle a cet effort? Et puis les événemenls politiques me permettront-ils de l'accomplir? Et puis, enfin, à quoi bon tous ces tourments pour en venir citiùs, o<:i«s, où sont arrivés ces pauvres Mauceaux. de Forcade, et tant d'autres? nui aura, après mon frère et moi. par exemple, celte petite maison où mon père est mort; uù
nous entassons petit à petit tous nos souvenirs; où se trouvent, chose bien rare dans notre bourgeoisie, les archives séculaires de cette famille roturière de braves gens qui, dans quelques années, va s'éteindre? J'ai paperasse ces jours passés à travers ces reliques et j'y ai trouvé les choses les plus précieuses. Que deviendra tout cela? Ah! mon vieil ami, la paternité a sans doute ses soucis, et tu le sais autant que personne; mais si lu savais comme c'est triste et effrayant, cette perspective de la solitude, de la dispersion, du néant de toutes les choses avec lesquelles on a vécu. Nous avons fait là-dessus, ces jours derniers, Emile et moi, des réflexions assez amères, et nous avons fantasié toutes sortes de rêveries obituaires de vieux garçons, dans lesquelles tu avais ta place... Mais quoi? Ne sommesnous pas, toi et nous, presque du même âge? El quand l'un de nous partira, les autres ne devront-ils pas songer de près au départ?
Enfin, je ne sortirai donc pas des tristesses! Adieu, ami; écris-moi avec ta raison et ton bon sens viril. J'ai toujours besoin de sentir à côté de moi quelqu'un d^ sensé qui me soutienne.
Paris, 3 janvier 1875.
Mon vieil ami, que deviens-tu donc? L'année a fini; l'année a recommencé. Nous avons vu défiler autour de nous les indifférents, les bras ouverts, tout enguir-
landes de compliments et tout chargés d'embrassades. Nous avons reçu et rendu tous ces souhaits frivoles, et nous n'avons pas seulement échangé entre nous une poignée de main. Tu es encore plus coupable que moi; car, dans ta dernière, dans ton unique lettre, tu te plaignais de n'avoir rien à faire; et moi j'ai de la besogne par-dessus les yeux. Ah! le temps! les années! la vie! Puisque tu as gardé si pieusement toutes mes lettres, cherche donc un peu, à quelque quinze ou vingt ans en arrière, si, bons ou mauvais, nous laissions passer, sans mot dire, ces anniversaires du cœur... Hélas! mon bon Henri, si je suis triste cette année de n'avoir pas encore reçu de tes nouvelles, c'est bien moins encore pour moi que pour toi. Je sais bien que tu m'aimes toujours, et que ton affection fidèle me restera jusqu'à la fin; mais je te sens malade, sombre, découragé, inquiet, isolé... oui, isolé, quoique tu sois entouré de tous les tiens. Il y a je ne sais quel froid dans ta vie, depuis quelque temps surtout. Tu aurais besoin de plus d'air, de plus d'espace moral, de souffles plus chauds. Et puis tu souffres, tu souffres bêtement de ce rhumatisme de vieux caporal qui t'empêche de secouer la machine et, avec la machine, tous les rouages qu'elle renferme : la tête, l'esprit et le cœur. Je te vois, je te sens vieillir et cela me tourmente.
Ici, mon ami, nous ne sommes guère plus gais que vous là-bas. Mais au moins nous sommes trois ensemble qui ne faisons guère qu'un cœur et qu'une âme; et, peine ou plaisir, nous sommes tous les trois du même
écot. Ma mère vient d'entrer dans sa soixante-dix-neuvième année; à mesure qu'elle avance dans ce lointain, nous le remarquons tous les jours, son intelligence s'élargit, son cœur s'agrandit; toute cette bonne et sainte nature parait s'éclairer encore et s'ennoblir. Son esprit prend un tour original et pénétrant, et cette cruelle infirmité qui devrait la séparer du monde semble le lui avoir rendu pins familier. Elle a des vues sur toutes choses, et, à travers ces ténèbres, des horizons infinis. Quel étrange mystère, ce nous impénétrable!
Le chapitre Moi est toujours un sot chapitre. J'imagine pourtant, rcnlgré ton silence obstiné, que tu seras bien aise d'avoir de mes nouvelles. La bêle, j'entends colle des deux qui porte l'autre, est dans un état assez passable. Les migraines, grâce à l'âge, deviennent de plus en pins rares. Je mange bien, je dors mieux qu'autrefois, et je n'ai pas été sérieusement arrêté depuis le commencement de l'hiver; mais ces brillants résultats sont dus, en très grande partie, à l'alourdissement et à l'épaississement de toute la machine, qui fonctionne maintenant avec une lenteur, une pesanteur et une mollesse asiatiques. Depuis longtemps déjà je ne peux plus travailler le soir; mais je me levais de grand matin et je regagnais ainsi bien du temps pour le travail. Depuis six mois, je ne peux plus me lever avant sept heures et souvent plus tard. C'est honteux et, de plus, c'est désastreux pour ce métier haletant que nous faisons, où il s'agit d'aller vite plus encore que d'aller bien. Je suis en retard pour tout, harcelé par les
clients, obligé à chaque instant d'user d'expédients pouf obtenir des remises. Ces anxiétés continuelles m'irritent, m'humilient et faussent mon caractère qui, au fond, est bon et sociable. Je me représente assez bien un bœuf attaché par le cou derrière une locomotive. Le train file et la pauvre bête étrangle.
Paris. 5 janvier 1815.
J'ai celle année, plus encore que l'année dernière, de très belles et très lourdes affaires qui feraient la joie de tant d'autres : trois séparations de corps, deux nullités de testaments, un très beau procès de propriété littéraire pour les héritiers d'André Chénier et le libraire Lemerre. Puis, le fond du sac des procès Pereire, où je plaide pour le duc de Galbera.
L'aigle du Palais est toujours Allou, qui plaide à la vapeur d'énormes affaires, sans repos comme sans fatigue, et qui gagne, à très bon droit, des sommes fabuleuses. Bétolaud est fatigué et se croit malade. Il a renvoyé une bonne moitié de ses dossiers, ce qui contribue à encombrer mon cabinet. Nicolet est de plus en plus souffrant. 11 se surmène et s'épuise. Il croit que tout est possible avec de l'énergie et de la volonté. Dieu veuille que l'événement ne lui donne pas un cruel démenti.
En dehors de mon métier, je ne fais rien, je ne sais rien et je ne vois rien. Aujourd'hui, la moitié de Paris
est aiïolée par l'ouverture de l'Opéra. Quelle honte! Ce peuple écrasé, honni, encore tout fraîchement soufllelé par cette grosse patte allemande et qui fait une solennité nationale du « lever de rideau » d'un théâtre et des « lever de jambes » de deux cents danseuses! Ah! mon vieux Henri, que tout cela est triste! Avous-nous assez la décadence dans la moelle des os!
Adieu. Je suis noir comme le fond d'un puits. Écrismoi.
Paris, 19 février 1875.
S'il en est temps encore, ne lis pas, je t'en conjure, et empêche tes confrères de lire le compte rendu par la Gazette de ma plaidoirie contre le Grand Turc. Les gueux m'ont abimé, saccagé, tatoué de coquilles horribles. Bourses pour Dorure, Taxes pour Tares et mille, oui, mille autres. C'est infâme. Et toute la discussion de droit bilîée d'un coup. J'en ai la jaunisse de rage.
Écris-moi. Je n'ai qu'une minute.
Paris, 4 avril 1875.
Je te trouve encore assez plaisant de te plaindre de moi. Tu avoues que tu n'as sur le dos ni femme, ni enfants, ni le reste; que les affaires te laissent de longs loisirs et que les araignées chères à Minerve filent leur
toile entre tes lèvres muettes; et tu demeures des semaines et des mois sans me donner signe de vie. Et moi, qui n'ai pas un instant de répit, sans cesse poussé, pressé, bousculé, harcelé par tous les moustiques de la chicane, obligé à quelques devoirs de société, assujetti à ces mille labeurs dont est faite la liberté du vieux garçon, il faut que je sois aux ordres de Monsieur, et que je donne à Monsieur toutes sortes d'occasions pour ne point répondre!
Il est vrai, cependant, mon vieil ami, que ta dernière lettre était bonne, aimable et plus longue que tes petits bulletins ordinaires ou extraordinaires; et il est vrai aussi que, pas plus tard qu'hier, j'ai reçu la carte bienvenue du vieil Anacréon avec la tienne. Sois donc pardonné cette fois encore. Il est charmant, ce petit volume. Emile et moi, nous avons commencé déjà à en distribuer quelques exemplaires. Mon frère en a placé trois en bonnes mains érudites. Moi, de mon côté, j'ai donné un exemplaire à mon secrétaire, le fidèle Desjardin, celte bonne grosse tète où s'emmagasinent toutes sortes de bons grains qui porteront fruit très vile. Ma provision sera bientôt épuisée. Écris-moi à qui lu veux que je fasse ces libéralités. Et mon nom qui flamboie en tète de ce joli volume!
Veux-tu encore une bien bonne histore du Palais? Tu te rappelles celte petite affaire de contrefaçon que tu nous as entendus enlever à la 7e chambre? Les plaignants ont interjeté appel; et, par suite d'un détestable abus, quoique le ministère public ait fait cause coin-
mune avec nous devant le tribunal, le même ministère public a interjeté appel avec les plaignants... pour conserver ses droits. C'est l'usage invariable à Paris; et celle raison fait passer toutes les absurdités. Bref, nous voilà l'autre jour devant la chambre des appels, une espèce de bureau d'anthropophages composé presque uniquement d'anciens juges d'instruction inassouvis de pénalités. Cette fois, Pouillet plaide avec le terrible Pataille, beaucoup mieux que le terrible Pataille, mais sans trouver plus d'arguments sérieux que le terrible Pataille. Je recommence ma campagne, mais d'une éloquence émoussée, comme un homme qui, se sachant sûr de son fait, n'avait môme pas revu ses notes et croyait enfoncer une porte ouverte. Après moi, l'avocat général Benoit fait une charge à fond sur les appelants, déclarant que, quant à lui, « il rougirait d'associer l'aclion publique à une poursuite aussi immorale et aussi vaine ». Très bien. Là-dessus mes confrères veulent renoncera la parole et semblent demander conseil au président. Mais l'éminent Rohault répond d'un air auguste que la Cour n'a rien à leur conseiller. Alors chacun barbote une petite homélie écourtée, stupéfaits qu'on les laisse aller jusqu'au bout. La Cour se retire; et, huit jours après, elle nous rend un bel arrêt qui nous condamne tous, moins un, à 500 francs d'amende et quinze jours de prison! Quand on m'a appris ce coup de justice, je n'y voulais pas croire. Mon pauvre Wolff est malade depuis ce jour-là et anéanti. Tous ceux qui, au Palais, connaissaient cette affaire crient au scandale, mais il y a
chose jugée! J'ai fait former un pourvoi contre ce slnpidc arrêt et je l'ai confié à Bosviel. Qu'en adviendra t-il? Je ne sais. Mais je ne suis pas fâché que tu aies, de visu, ce petit échantillon de la justice parisienne.
Depuis trois ou quatre jours, le bruit court au Palais que Bétolaud va être nommé premier président ou procureur général. Ce serait, dans l'un et l'autre poste, un choix excellent et auquel la magistrature elle-même n'aurait, je crois, rien à reprendre. Je ne serais pas étonné que, la chose proposée, ce brave Bétolaud l'eût acceptée. Il est et surtout se croit malade. Il a restreint beaucoup sa clientèle et il souffre moralement de celle sobriété qui, pour moi. ne coûterait guère. Je suis allé voir, vendredi malin, M. Dufaure à qui j'avais à parler. Je l'ai trouvé allant au Conseil des ministres et je l'ai conduit, bras dessus bras dessous, de la place Vendôme à l'Elysée. Il ne m'a pas dit un mot de la combinaison Bétolaud; mais ce bruit est si général que je serais étonné qu'il n'y eût pas, là-dessous, quelque chose de fondé.
Paris, 5 avril 1875.
Comme de coutume, je ne lis rien, je ne vois rien et je ne sais rien des choses nouvelles. Cependant, comment donc ! J'ai lu tout haut, l'autre soir, la Fille de Roland. Je m'en tiens, après celte lecture, cà ce que j'avais pressenti :. c'est du très bon Ponsard et du
Casimir Delavigne un peu tendu. Mais il y a là certainement beaucoup de talent et d'honnêteté, une œuvre saine dont le grand succès (qui dure toujours) est un bon symptôme.
Et l'Opéra? T'ai-je dit que j'avais vu l'Opéra? Par deux fois, on m'a donné l'hospitalité dans des loges princièrcs; et j'ai pu admirer à loisir ces splendeurs. C'est vraiment une grande œuvre, très variée, très personnelle, pleine de nouveautés et de trouvailles imprévues. La salle est le point le moins satisfaisant à mon gré. Mais les vestibules, les foyers, les corridors et cet escalier légendaire, tout cela est saisissant. Il faut absolument que tu viennes le voir. Car il me semble que, quand tu es venu ici, l'inauguration n'était pas faite. Si la cage est belle, les oiseaux sont bien misérables. Une cage d'osier devant la soupente d'un portier, voilà tout ce qu'il faudrait à ces misérables sansonnets. J'ai entendu une fois la Favorite pitoyablement hurlée, et, l'autre fois, Guillaume sans Faure! Il parait que, ces jours derniers, Mme Carvalho a fait une rentrée triomphale dans Hamlet.
J'ai eu la bonne fortune de rencontrer deux fois mon vieux camarade Gounod, chez Mmo Massart et chez Mme Nicolet. Il a chanté toutes sortes de choses avec un goût, une âme, une science du chant, qui valent mieux que la plus belle voix du monde.
Notre vieil ami Valbezen a fait jouer hier à la salle Ventadour, au profit des Alsaciens, un sien drame découpé dans un sien roman. Je n'ai pas pu assister à
cette représentation. Il parait qu'il y a eu un succès d'estime. C'est tout ce que recherchait ce brave garçon, gentleman accompli, ancien consul général à Calcutta, au Cap et autres lieux, et, avec une assez petite fortune, un des plus honorables tenants de la haute vie parisienne.
A propos de haute vie, l'hôtel Rousse ouvrira samedi le salon d'Apollon pour un repas splendide qui comptera comme convives : les trois Reille et les trois Colmet, les Horaces du boulevard Latour-Maubourg et les Curiaces de la Basoche, ledit Valbezen, G. Marjolin, Nicolet, de Vallée, le Dr Marjolin et M. de Bussière, mon ami et bon client. (Celui-là, comme disait Arnal dans une de ses immortelles parenthèses, celui-là m'a fait rafraîchir...) En tout, seize personnes des plus cossues, et à l'intention desquelles ma mère rumine, depuis deux ou trois jours, un menu mémorable. Si tu pouvais venir compléter ce banquet, couronné de roses comme ton Anacréon!
T'ai-je écrit que nous avions perdu M. Jules Ducamp, notre plus ancien ami, le contemporain et l'ami d'enfance de ma mère? Comme c'est triste de voir un à un s'en aller tous ces survivants de notre passé, tous ces vieux témoins de la jeunesse de nos pères! Comme c'est triste surtout lorsque, après nous, il ne doit rien rester de ce vieil arbre de famille dont nous sommes les derniers rameaux desséchés!
Va, malgré tout, tuas bien fait de te marier et de faire souche. Adieu, cher ami. Voici venir l'exposition de
peinture. IVes-tu pas lente de te retremper dans cetle atmosphère de l'art où tous deux nous nous sentons toujours rajeunir? Te rappelles-tu le temps où, allant au Palais, nous montions au Salon qui, dans cet âge lointain, se tenait au Louvre? Je vois encore, dans le coin du grand salon, le Meurtre du duc de Guise. Ah! que de choses depuis ce temps-là, et quelles choses ! il me semble qu'il y a deux cent cinquante ans que je suis au monde. Adieu. Voilà un griffonnage qui peut compter, et j'ai encore cent balivernes à te dire. Toi, c'est tout de suite Uni. On voit bien que tu es vieux; si encore tu recommençais souvent! Va-t'en au diable. Tu me fais dire des sottises et voilà une heure que tu me fais perdre.
Je t'embrasse quand même.
Paris, 10 mai 1875.
Ah! pauvre cher Henri ! Quel malheur ' ! Nous sommes consternés! Ma mère prie; elle pleure avec nous! Je partirai demain soir. Je veux être avec toi et ta femme mercredi. La pauvre enfant! Je n'ai pas été à son mariage!
Je l'embrasse. Ma mère et Emile sont dans la stupeur.
t. M. Vesseron venait de perdre sa flllc.
Crénille par Chaumes, 22 mai 1875.
Mon bien cher ami, je ne t'ai pas écrit depuis mon retour de ce triste voyage, parce que j'ai pensé que tu avais à l'occuper des mille soins matériels qui font escorte à ces grands malheurs; et puis aussi parce que j'ai craint que ma lettre ne ravivât trop péniblement le souvenir de tout ce que nous avons supporté ensemble dans cette cruelle journée. J'avais seulement prié Oswald de me donner de vos nouvelles, et ce bon ami s'est acquitté fidèlemeut de la promesse qu'il m'avait faite.
Il m'a écrit que, comme je le pensais bien, pour ta femme et pour toi. un grand accablement avait succédé à l'excitation des premiers jours. Ces affreuses maladies du cœur ont leurs crises et leur marche comme les maladies du corps, jusqu'à ce que le temps ait tant bien que mal cicatrisé la plaie et endormi la douleur. J'ai appris que du moins un adoucissement vous était donné dans votre détresse et que l'ainée des deux pauvres petites restait avec vous. Cette nouvelle m'a été bien sensible, car je craignais, sans te l'avoir dit, que de ce côté vous n'eussiez quelque mécompte; et, à mon retour, c'avait été le premier souci de ma mère.
Oswald me dit encore que tu avais la volonté de te remettre au travail le plus tôt possible; et, d'après ce qu'il m'écrit, tu as dû déjà retourner à l'audience. Tu as très bien fait, et Dieu veuille, de toutes fa<;oûS, que tu
aies beaucoup d'affaires d'ici à quelque temps. La sympathie universelle dont tu as été entouré, ce deuil public qui a fait cortège à ta chère enfant ont dû aussi te faire quelque bien. C'est dans ces mortelles épreuves que l'on recueille le fruit d'une vie comme la tienne, et que l'on sent que l'amitié, l'estime, l'affection des honnêtes gens ne sont pas de vains mots.
Quant à ma mère et à Emile, je n'ai pas besoin de te dire comment ils m'ont accueilli et toutes les questions auxquelles il m'a fallu répondre. Ils se joignent à moi pour te demander de venir nous voir cet été, soit à Paris, soit à la Roche. Tu sais qu'avec nous tu te trouveras encore en famille et entouré de gens bien désireux d'adoucir ta peine.
Je suis venu passer ici, chez Nicolet, les derniers jours des vacances de la Pentecôte. J'y ai trouvé de Vallée et sa femme; et, là encore, on a parlé de toi longuement, avec toute l'affection et toute la tristesse que tu peux imaginer. Ces de Vallée ont été bien malheureux aussi il y a trois ans. Ils n'avaient pas besoin de ce retour sur eux-mêmes pour se montrer profondément affligés de ton malheur. Nicolet m'a chargé de te dire combien, lui aussi, il en est touché.
De Vallée est retourné à Paris avant-hier. J'y reviens demain soir; et, dès lundi, je commence une abominable semaine de travail et d'agitations.
Adieu, cher et bon ami. Est-il temps de te dire courage? Et qu'est-ce que des mots pour de pareilles douleurs? Ne me réponds que quand tu le pourras sans te il. 28
trop émouvoir. En attendant, prie Oswald de m'écrire quelquefois un mot et remercie-le bien pour sa bonne lettre. C'est un brave cœur qui t'aime bien. Présente à Mrae Henri tous mes souvenirs et assure-la que ma pauvre mère a bien prié et prie chaque jour, pour votre chère morte, ce grand Être dont la toute-puissance a de si impénétrables secrets.
Adieu encore. Je t'embrasse du meilleur de mon cœur.
Paris, 10 juillet 1875.
Mon pauvre cher Henri, la vie est-elle donc vraiment à ce point mauvaise et dure, qu'après un malheur comme celui qui t'a frappé mon amitié ne puisse rien pour consoler ou distraire ta douleur? Chaque jour je veux t'écrire, et chaque jour, chaque heure -amène ses soucis, ses travaux, ses fatigues sans trêve et sans repos. Mais parlons de toi, d'abord. Que deviens-tu, pauvre vieil ami? Le temps commence-t-il à faire son œuvre impitoyable et salutaire? L'àpreté de la première douleur s'émousse-t-cllc un peu? Je sais que tu as repris avec courage le labeur de chaque jour. Pouillet m'a dit qu'il avait plaidé contre toi; que tu lui avais parlé de ton vieil ami. As-tu beaucoup d'affaires et as-tu repris un peu de force? Ta santé a-t-elle résisté à ce grand coup? Donne-moi de les nouvelles, ami; et, si tu souffres trop, ne crains pas de m'altrister de ta douleur. Dis-moi comment ta femme supporte son malheur, Est-elle à
Charleville? Es-lu bien entouré? Donne-moi des détails sur toi, sur les tiens, sur tout ce qui peut t'inléresser encore et te rattacher k cette triste vie.
Rappelle-toi aussi que je t'attends au mois de septembre. Tu connais notre vie de la Roche. Personne ne te gênerait; tu n'aurais autour de toi ni plaisirs éclatants ni gaieté importune; et quand tu auras envie de pleurer, personne ne te marchandera tes larmes. Viens, mon bon ami, et si tu peux trouver auprès de nous quelque adoucissement à ta peine, sois deux fois le bienvenu.
Paris, 12 juillet 1815.
Sais-tu une chose, toi? C'est que, quand tu viendras à la Roche, tu trouveras du changement. J'ai fait un formidable coup de tète. J'ai fini par céder à la tentation qui m'obsédait depuis dix ans. Il y a trois semaines, j'ai acheté le château voisin du mien. Je vais enfin jeter par terre ce petit vilain mur que tu connais et qui bornait si insolemment mon manoir. Mon voisin, qui est un de nos plus vieux amis, m'a fait, en cette qualité, payer sa bicoque trois fois ce qu'elle valait : six mille francs! Il a fallu tirer six mille francs de ma pauvre escarcelle pour solder cette extravagance. Mais aussi quelle fête je me promets en donnant le premier coup de pioche à ce mur arrogant, qui ne s'attend guère à ce qui le menace!
Viens assister à cette solennité, qui aura lieu proba-
blement dans la première quinzaine de septembre. Nous attellerons Marjolin à la brouette. Mon frère m'a traité de f...ichue bête quand je lui ai confessé cet exploit. Ma mère a fait semblant aussi de grogner; mais, au fond, je vois qu'elle est très contente et elle fait des plans à perte de vue. C'est une occupation pour cette bonne mère, et des projets sur la planche pour les longues heures d'isolement et d*insomnie. Cela seul vaut bien mes six mille francs.
Adieu, mon cher ami, car me voici encore interrompu, et j'achève ces lignes au Palais. Quelle vie insupportable! Hier, en te quittant, je suis venu plaider, coutre Lachaud, un procès de garde d'enfants qui ne devait durer qu'une demi-heure. Mais il a fallu s'engager à fond, et nous avons plaidé avec hurlements et mouvements d'éloquence jusqu'à quatre heures et demie. Je m'en suis bien tiré, et Lachaud a été, comme toujours, d'une grande habileté. L'affaire est des plus délicates, et je cours risque de perdre mon procès par infirmation.
Adieu encore. Donne-moi des nouvelles de ta petitefille et de ton pauvre gendre. Dis-moi si nous pouvons t'espérer au mois de septembre. Je t'embrasse de cœur.
La Roche, 20 octobre 1875.
Voilà déjà tout près d'un mois que tu nous as quittés, mon bon ami, et, depuis longtemps déjà, tu es retombé dans cette vie de deuil, d'inquiétudes et de luttes dont
tu avais pu te distraire quelques instants. Ta lettre ne m'a pas étonné et je n'attendais pas de meilleures nouvelles; ce n'est qu'avec le temps que ta pauvre femme peut sentir s'alléger un peu le poids de sa douleur et se reprendre à l'affection des cœurs qui lui restent. Tu parais soutïrir de son éloignement et de la résolution qu'elle semble avoir prise de passer l'hiver à Charleville. Si elle y trouve quelque soulagement, il faut la laisser faire; et quant à loi, mieux vaut encore cette séparation momentanée que le spectacle contagieux de cette détresse morale, que tu es impuissant à secourir. Mon pauvre ami, la douleur, pour l'homme, a son hygiène, et le chagrin est une maladie de l'âme, qu'il faut traiter sans faiblesse. Ne regarde pas ton mal avec trop de complaisance, je t'en conjure, et ne considère pas comme une impiété ce qui peut diminuer ta souffrance. Le travail, l'action, le commerce de tes amis, tes biens, ton état, le soin du jour présent, la prévoyance du lendemain, la vie enfin, avec son mouvement impitoyable et salutaire; voilà ce qu'il te faut chercher ou subir sans arrière-pensée, sans révolte inutile. C'est la meule sous laquelle, jour par jour, heure par heure s'usera le plus âpre de ta douleur. Ton trop court séjour parmi nous t'avait fait, j'en suis sûr, un peu de bien ; et, sans cesser de penser un instant à la chère morte, son image et son souvenir se mêlaient doucement aux calmes jouissances de notre tranquille retraite. Viens nous voir quelques jours encore cet hiver. Fais-le, non pour ton plaisir, au sens banal de ce mot, mais par le sentiment du devoir
que tu rempliras envers toi-même. Tu étouffes, là-bas; donne de temps en temps à ton cœur, sans qu'il perde rien de sa tristesse, un peu d'air, de lumière et de liberté. En travaillant dans ta maison vide, à ce foyer désert où tout entretient et avive ta peine, songe au temps où, s'il plaît à Dieu, nous nous retrouverons encore ici, dans cette petite maison que tu aimes, auprès de ma chère mère qui te comprend et te soigne si bien. Mon ami, nous sommes arrivés à Tàge où il ne faut plus penser aux grands bonheurs de la vie; où, de chagrin en chagrin, de ruine en ruine, nous sommes réduits à chercher des expédients contre la douleur. Raccrochonsnous aux branches qui ne sont pas brisées encore ; et que l'amitié nous protège, nous défende tant bien que mal contre toutes les calamités qui nous menacent.
Que le temps va vite et qu'il passe lentement! Quand je songe au jour de ton départ, à certains détails de ces jours passés ensemble, il me semble que c'était hier. Quand d'autres souvenirs de ton séjour ici me viennent tout à coup à la pensée, il me semble qu'il y a de cela dix ans; et je suis tout étonné de me retrouver seul, après si longtemps, dans ce cabinet où tu venais causer le matin ; à cette table du salon où tu me battais aux dominos; à ce banc du jardin où nous fumions les cigarettes de ce brave Marjolin. Qu'ai-je donc fait? Qu'ai-je à te conter depuis que nous ne nous sommes vus?
Mon frère a eu l'idée, voyant que noire pauvre mère ne pouvait guère plus faire ses promenades, de lui faire faire une pelite voilure. Nous avions peur qu'elle ne fût
pas satisfaite de cet essai; mais, au contraire, elle a été enchantée; et, le jour même où le véhicule est arrivé, elle a voulu en faire l'essai en allant à Fourges, où nous l'avons escorlée en caravane, tirant et poussant chacun à notre tour, à la grande joie des petites filles.
Notre nouveau château est toujours dans l'élat où tu l'as vu. Il est venu ici un architecte avec lequel nous avons eu une longue conférence. Ce que nous voulions faire lui parait très facile; et il est probable que Tan prochain, si Dieu nous prête vie à tous, tu trouveras des magnificences nouvelles.
Si Dieu nous prête vie!... Il y a quinze jours environ, nous avons appris tout à coup une nouvelle qui nous a navrés et stupéfaits. J'étais dans le jardin avec ma mère et Mmc Saint- Yon, lorsque Élise m'apporte le courrier de midi. Il y avait une lettre de Mme Léopold de Croiseuil, la femme de notre vieux camarade d'enfance, notre voisin, celui-là même à qui j'ai acheté, il y a quelques mois, sa maison. J'ouvre la lettre en plaisantant. Je plaisantais encore en lisant la première ligne, et j'avais le sourire aux lèvres alors que mes yeux, sans que je voulusse comprendre, avaient lu l'affreuse nouvelle. Ce pauvre Léopold venait de mourir, enlevé eu quelques jours par une fièvre typhoïde! J'ai rarement vu ma pauvre mère aussi bouleversée; elle a pâli, a glissé sous mon bras et il m'a fallu presque la porter pour la ramener au salon. Notre brave ami avait juste mon âge. 11 avait été blessé affreusement pendant la guerre. Il était maintenant tranquille; il venait de recueillir un bel héritage; il venait de
faire restaurer sa maison près de Bayoune. C'est exactement le mot de La Bruyère : « Ou meurt quand on en est aux peintres et aux vitriers. » Irons-nous seulement jusqu'aux vitriers dans la maison que je lui ai achetée?
Je suis retourné à Paris la semaine dernière et, cette fois, j'y suis resté quatre jours occupé, du matin au soir, à ranger, tout seul, mes livres et autres papiers. J'étais ivre de poussière et de mauvaises odeurs, abruti par ce bruit et celte senteur de paperasses que tu connais comme moi, et j'ai attrapé là une des belles migraines de ma vie. Mais j'ai à peu près terminé ce que je voulais faire. J'ai réuni dans le buffet qui est à côté de la cheminée de mon cabinet, au-dessous de mon médaillon en marbre et des cires de Clodion, tout le farrago de mes productions littéraires et judiciaires. C'est là que lu les trouveras, si je passe avant toi de vie à trépas. Tu t'en dépêtreras comme tu le pourras, pour me faire nommer académicien posthume. Cela pour ta gouverne.
A propos d'Académie, j'ai beaucoup travaillé mon procès Chénier; mais, de jour en jour, je laboure plus péniblement et mon crâne fuit par toutes sortes de fentes. J'ai mal fait, en un mois, ce que loi el d'autres eussiez bien fait en huit jours. Et encore la chose est loin d'être au point. Il y a dans cette affaire la matière d'une belle et bonne plaidoirie. Dieu veuille que je ne la rate pas misérablement.
Adieu, mon vieil ami. Tout est lugubre aujourd'hui. Il
pleut à verse depuis ce matin, et, de Bonnières à Vétheuii, le ciel est comme un suaire immense. Je vais descendre pour voir ce que devient toute notre smalah. Écris-moi avant que je ne parte d'id, c'est-à-dire avant le 1er novembre. Je serai à Paris le 2. Quand je pense qu'il va falloir recommencer à travailler et à plaider! Il me semble que j'ai quitté le Palais depuis dix ans.
Paris, 25 décembre 1875.
Voici tes lettres : elles sont là sous ma main, et je vais te les adresser d'ici lundi par la poste, comme papiers d'affaires. Mais est-il bien sage à toi, mon pauvre ami, de les lire en ce moment? Est-ce quand le présent est pour loi si désolé que tu dois affronter ces souvenirs d'un temps heureux de ta vie? Crois-moi, le vieux Dante a raison : Nessun maggior dolore che ricordarsi del tempo felice nella miseria. Je ne peux pas te refuser ce dépôt qui t'appartient et retenir cette part de ton cœur. Mais, je t'en supplie, ne lis pas encore ces lettres dont quelques-unes, par leur date seule, feraient saigner toutes tes plaies et aviveraient toutes tes douleurs. Ce qu'il faut, en ce moment, à un cœur brisé comme le tien, ce n'est pas ce petit trésor familier où sans cesse tu te retrouveras en face de toi-même; qui, dans tous ces reflets de ta jeunesse, dans tous ces miroirs du passé, te forcera de compter tes rides et tes vides, et chacune des misères d'aujourd'hui par chacun
des bonheurs d'autrefois. Ce qu'il te faut, c'est la grande et large coupe commune de l'humaine intelligence, la cuve profonde et féconde où, depuis tant de siècles, les passions, les joies, les douleurs, les larmes et le sang de notre race fermentent pêle-mêle. Plonge-toi résolument dans cotte onde troublée. Mêle-toi à ce grand chœur lamentable et consolateur qui traverse le temps et qui se répond à lui-même d'âge en âge, d'échos en échos, depuis la plainte des Océanides d'Eschyle jusqu'aux mélancolies des Méditations et aux amertumes de la Nuit d'octobre. Que ta juste douleur s'adoucisse en se perdant dans ces grands courants de l'universelle douleur. Lis et relis tes chers poètes que tu comprends et que tu fais comprendre si bien. Élève ton àme, élargis ton cœur-, et, autour de cette tombe sacrée que tes yeux ne quitteront jamais, laisse venir le peuple tout entier des ombres charmantes que le génie de l'homme a immortalisées dans nos souvenirs. Si le temps, la distance, les nécessités misérables de la vie n'élevaient pas entre nous tant d'obstacles, je te dirais : « Viens ici, dans ce mouvement, dans cette lumière, dans cette cohue d'intelligences et de cœurs, où ton sombre chagrin, sans s'amoindrir, se sentirait au moins pénétrer et comme dilater à une atmosphère plus libre et plus légère : Urbem, urbem, mi Rufe, cote, atquc in ista îucc vive! »
Mais, hélas! cette pauvre grande ville, ce n'est plus la ville de notre jeunesse; et. à mesure que s'en va le temps, je la vois diminuée, avilie, épaissie, rabaissée
25 DÉCEMBRE 187o 443
davantage par les fanges croissantes qui nous gagnent et nous enlisent de quelques couches de plus chaque jour. Quelle honte et quel dégoût que cette politique de petits esprits, de petites cames et de passions subalternes qui emporte à la dérive le reste de notre grandeur et de notre honneur! Quel spectacle pour nos ennemis et quel exemple pour le monde que ce déchirement stupide des partis qui viennent de se livrer en champ clos le dernier pugilat de ce Long-Parlement! Cette pauvre Assemblée! A-t-elle manqué l'occasion de bien mourir! Et quelle noble fin si, élargissant toutes les voies, abaissant toutes les barrières, renonçant pour un jour à toutes ces vaines disputes et à ces convoitises égoïstes, elle avait fait de bonne foi, daus la nation tout entière, le recensement des hautes intelligences qui nous restent et des noms que l'étranger est accoutumé à respecter encore à travers nos malheurs! Quoi, dans la diplomatie, dans l'armée, dans la magistrature, dans l'industrie, on n'aurait pas trouvé soixante-quinze noms dignes d'être présentés à nos amis et à nos ennemis! Mais non! Il faut que le centre gauche l'emporte sur le centre droit! Que la gauche républicaine contrepèse la gauche radicale! Que le groupe Lavergne bascule justement avec le groupe Laboulaye! Que les chevau-légers aient dans leur râtelier, à une demi-once près, autant de foin et d'avoine que les carrossiers des écuries de l'Empereur! Et, de centre en centre, de groupe en groupe, de fraction en fraction, de droite en demi-droite et de gauche en demigauche, la patrie s'émiette en partis et la France se pul-
vérise en une impondérable poussière sur laquelle il n'y a plus, pour en faire de la boue à coups d État, qu'à laisser choir le verre d'eau sucrée de la tribune aux harangues. Comme j'ai bien fait de ne pas me laisser enrôler dans ce gâchis! A l'heure qu'il est, je serais mort de rage impuissante, car plus je vais, plus je vois et plus je suis convaincu que des courants et non des idées poussent aujourd'hui en France la machine politique. Les hommes de moyenne taille, si nombreux qu'ils soient, n'y peuvent rien changer. Un homme, peut-être! S'il s'appelait Henri IV ou Richelieu. Je n'ose plus dire Napoléon.
Mais quelle mouche me pique, mon vieil ami; et, ne voulant pas faire de politique, pourquoi en parler? L'un est encore plus inutile et plus bête que l'autre. Causons de notre métier, de notre truelle et de cette auge où nous gâchons plus ou moins serré notre mortier judiciaire.
Tu me demandes des nouvelles de l'affaire Chénier. Tu as bien deviné; elle n'est pas encore plaidée et ne passera guère avant un mois. Je n'ai pas ouvert le portefeuille où j'ai plongé le dossier en quittant la Roche. J'était là-bas fort mécontent de mon travail; et je frémis à la pensée que je vais avoir tout à refaire.
J'ai plaidé, en général, assez heureusement depuis la rentrée. Avant-hier, j'ai gagné contre Nicolet un très gros procès où nous avons lutté avec acharnement pendant quinze jours, à coup de plaidoiries et à coup de mémoires, du bec et des ongles, unguibus et rostro. 11
s'agissait de deux cent mille francs et d'une question de mandat délicate et ténue comme un fil. Le juge suait en son lit de justice, et le pauvre Cadet de Vaux, qui était de celte féerie, m'a confessé qu'il en était malade. Quant à Nicolet, il est ivre de rage, car il cuidait m'avoir pulvérisé. Il rêve une revanche écrasante à la Cour. Mais moi, qui ne suis pas lier, si Ton me propose une transaction sorlable, j'engagerai fortement mes clients a l'accepter.
J'ai sur la planche quelques belles affaires. Mais je suis déjà très fatigué: et surtout vieilli affreusement. 11 y a deux ans encore, je me levais à cinq et six heures du matin. Cette année, il m'est impossible, sous peine de migraine, de me tirer de mes draps avant sept heures et demie et huit heures. Je n'ai le temps de rien faire; j'ai sur les bras un arriéré formidable et je crois m'en tirer en remettant toujours les nouveaux dossiers sur les anciens.
Mon état moral est toujours la songerie bête que lu connais, et je sens venir la vieillesse à grands pas sans me résigner à la bien accueillir. Je t'ai dit cependant qu'à la fin des vacances j'avais colligé quelques fatras que lu auras à coudre ensemble après moi. Je n'ai pas eu le courage de jamais relire une ligne de mon Journal du siège. Toi qui le connais trop, écris-moi donc à l'occasion si, en supprimant quelques noms propres et quelques passages, on le pourrait publier dès maintenant dans la Revue des Deux Mondes. On m'a fait des ouvertures de ce côté, probablement sur une indiscrétion bienveillante de M. Marinier.
44r, LETTRES A UN AMI
Ma mère est entrée, au commencement du mois, dans sa quatre-vingtième année, hélas! Nous n'avons pas osé fêter ce vénérable et terrible anniversaire. Ellemême, comprenant sans doute notre pensée, l'a laissé passer sans nous en rien dire. Seulement, il y a deux jours, elle nous a dit que c'était ce jour-là l'anniversaire de son mariage. Il y a soixante-deux ans! Cette pauvre mère! Le mois de décembre est pour elle la saison des lointains souvenirs. Elle est née le 4; sa fête est le 16 et elle s'est mariée le 24. Elle se porte d'ailleurs en ce moment à merveille et nuus lui donnons le plus d'occasions que nous en pouvons trouver pour exercer son aclivité et ses talents de maîtresse de maison. Il faut absolument que je me décide à donner une série de dîners, en représailles de tous ceux auxquels je suis convié. Ces solennités de pure politesse m'ennuient horriblement. Mais il faut que je m'y résigne; et à l'ennui qu'elles me causent je trouve une compensation dans le plaisir affairé qu'elles procurent à notre mère qui, dans la préparation de ces petites fêtes et dans les conciliabules qu'elle tient à ce sujet avec Boulotte, prend des airs de gravité mystérieuse tout à fait réjouissants.
Il y a une quinzaine de jours, j'ai eu l'honneur de rencontrer M. le Préfet de X... Cros. gras, trapu, la moustache relevée en pointe, une petite broussaille blanche hérissée sur le sinciput. La cravate blanche, le cordon de commandeur en sautoir avec un liséré jaune symbolisant quelque ordre exotique, la croix de
Saint-Grégoire ou la trompe de l'éléphant du roi de Siam. Au-dessus de ce tatouage, un facics de haut dignitaire, le sourire bienveillant, le sourcil un peu haut et la paupière un peu basse. Mon pauvre ami, on croit rêver quand, du coin où nous sommes, on contemple les métamorphoses qu'amènent les années. C'est dommage que nous arrivions à la fin de cette comédie. Car nous aurions encore à voir de bien drôles de choses.
Et j'aurais aussi de bien drôles de choses à te dire si je laissais courir ma plume. Mais conviens qu'en voilà bien assez pour un jour. Et puis il me semble que ce matin j'ai la langue bien pointue et la plume bien médisante : « J'ai jasé plus qu'une corneille. » Est-ce Anacréon ou toi qui avez dit cela?
Adieu, cher vieil ami. Je ne me repens pas de ce griffonnage, de ce fatras de papier et d'illisibles pattes de mouches, si mon bavardage t'a pu distraire et a soulevé un instant ton lourd souci. Que ne viens-tu nous surprendre, puisque tu ne vas pas à Charleville? Tu as tort de rester seul, je te le répète. Cela n'est bon ni pour toi, ni pour ceux qui te restent, ià-bas, ni pour ceux qui, de loin, t'aiment et sont avec toi. Mais, hélas! chacun a sa manière de souffrir et c'est bien le moins qu'on puisse pleurer à sa guise.
Écris-moi au moins plus souvent et plus longuement, puisque tu avoues que tu as le temps. Je n'ai le courage de faire pour toi aucun souhait pour celte année nouvelle. Aime-moi seulement toujours et laisse-moi
ma place parmi ceux qui entourent et lâchent d'alléger ta douleur. Je t'embrasse de tout mon cceur.
Paris, 11 mai 1876.
Mon pauvre vieux Henri, oui, la vie est ainsi faite. Pardonne-moi; sans ton mot de ce malio, j'aurais laissé passer, comme un autre jour, ce jour de funeste souvenir. Ce soleil, ces arbres si verts, ces odeurs de printemps qui passent dans l'air, tout aurait dû me rappeler, à défaut de mon cœur imbécile, cette matinée lugubre où je marchais, les larmes dans les yeux, de Torcy à Sedan vers ta maison lamentable.
Oui, mon ami, que mon cœur tout entier, que les souvenirs de toute notre vie, que ma fraternelle amitié soient avec toi aujourd'hui plus que jamais. Parle de moi à ta pauvre femme et à tous les tiens et aussi à cette pauvre enfant qui ne me connaît pas, mais qui, j'en suis sûr, connait bien mon nom. Si ton gendre est près de toi, comme je le pense, serre-lui la main pour moi. C'est un brave cœur qui doit être bien brisé.
Quelle journée pour toi encore, pauvre cher Henri! Et que ne puis-je être encore avec vous tous! Hélas! J'ai à peine le temps de t'écrire ces lignes. Ils sont tous là qui me harcèlent et m'obsèdent : les clients qui font passer leur carte pour forcer ma porte, les secrétaires qui me rapportent mes dossiers, et le procès de ce matin qui me court par la tête, et le juge qui attend!
Ali! ami, que tout cela est peu la vie! Comme mou cœur va être loin de tout cela aujourd'hui ! Sois tranquille, tu auras au moins, avec ma pensée et celle de mon frère, une bonne et ardente prière de ma pauvre mère. Je vais lui rappeler ce triste anniversaire; et, avant qu'elle ne m'en ait chargé, je t'envoie son souvenir bien tendre; à ta chère femme, sa pieuse et fervente pensée en Dieu. Je ne t'ai pas écrit depuis deux mois. Je ne sais ni comment je vis, ni ce que je pense, ni si je pense à quelque chose.
Je t'écrirai longuement dès que ce coup de feu sera passé. Jusque là pardonne-moi; pardonnez tous aussi mon apparente indifférence! Tu sais ce qu'il y a au fond de cet égoïsme. Adieu, ami, tristement adieu. Aime-moi encore un peu. Je pense constamment à toi, à ta douleur, à cette maison en deuil. Comment la pauvre femme supporte-t-elle cette épreuve? Si tu en as le courage, et si tu ne m'en veux pas trop, écris-moi donc. Tu as plus de loisir que moi, et cela te ferait du bien. Tu sais que nous t'attendons à la Roche aux vacances. Tout est en démolitions; c'est hideux en ce moment.
Adieu encore. Pauvre ami! A l'heure où je t'écris ceci, tu es peut-être là-haut, dans ce calme et silencieux enclos verdoyant, plein de chants d'oiseaux, comme il y a un an.
Ton vieil ami fidèle.
Paris, 3 août 1876i
Ouf! me voici à peu près en vacances. Et je cours au plus pressé, c'est-à-dire à toi, mon vieil ami, qui dois commencer à perdre patience. A présent que je n'ai plus à plaider, parlons peu. mais parlons bien : cela me changera. Donc, je compte partir avec ma mère pour la Roche vers le 27 ou le 28 août, et elle me charge de te dire qu'elle t'attend les bras ouverts.
Viens doue le plus tôt que tu pourras, mon vieil ami, et reste avec nous tant que tu voudras. Tu nous feras, je n'ai pas besoin de te le dire, le plus grand plaisir, et ma mère se réjouit à la pensée de te gâter et de te remonter le moral. Tu en as bien besoin, mon pauvre Henri, et je comprends que ta douleur n'est pas de celles qui se peuvent consoler. Mais en ce moment, du moins, tu n'as, ce me semble, aucun nouveau souci qui vienne aigrir et envenimer ta blessure. Dieu veuille que ces journées de bonnes causeries dans cette bicoque de la Roche, où tu parais te plaire, te fassent un peu de bien.
Je crois que nos travaux sont terminés et que tu vas trouver notre château agrandi, embelli et tout prêt à te recevoir plus dignement. En vérité, tu as l'air de ne pas savoir ce que c'est que MM. les maçons, assistés de MM. les charpentiers et autres « compagnons du devoir » mal rempli. Mon bon ami, les travaux ont commencé au '2 avril. Ils devaient être terminés à la lin de mai au plus tard. Nous voici au 3 août, et
la maçonnerie est très loin d'être achevée. Ce serait risible si ce n'était pas horriblement agaçant. Emile a été là-bas presque tous les quinze jours depuis trois mois; le jour où l'on pressentait sa venue, le maçon apportait ses outils et son auge; et, le soir, quand il avait vu le bourgeois bien emballé dans la patache, il remportait tranquillement son auge sur sa tête et ses outils sous son bras jusqu'à la quinzaine suivante. En ce moment, toutes les masures qui faisaient face, dans la cour, à la cuisine et à l'office, sont par terre et ont laissé à nu un grand diable de rocher qui étincelle comme le mont Blanc. La maison achetée est coupée en deux comme un morceau de hachis chez la fruitière, et l'on est en train d'achever le pignon qui va nous clore de ce côté, ainsi que la nouvelle porte sur la rue. Provisoirement tout cela est hideux, poudreux, boiteux, blanc de poussière. La pauvre cour est littéralement remplie par la forêt de poutres qui est sortie de cette vieille bâtisse, et il faut encore un grand mois avant qu'on puisse se débrouiller un peu. J'ai de l'amusement pour toutes mes vacances, tempéré probablement par de forts accès de rage. Tu en auras le spectacle et la récréation. Dimanche, par une chaleur de 35 degrés, nous sommes allés, Emile et moi, visiter ce joli domaine. Entre le plâtre des murs neufs et la craie de la falaise, j'ai failli attraper une insolation; nous étions dans un four à chaux. Mais quoi? Quand on a étouffé toute la semaine à Paris, il faut bien aller respirer et prendre le frais dans son petit bien de campagne. C'est la bastide
du Marseillais « avecgue le petit jardin agrégé de silex et commplannté de pierres à fusills, zuxtant une carrrièrre de cailloux ». Heureux homme, qui va venir s'éventer dans cette Capoue! Porte ton parasol, monn bonn!
Je viens de faire, mon cher ami, une année de très médiocre produit, agrémentée, par-ci par-là, de quelques affaires heureuses. Jamais mon beau talent à son déclin n'a jeté des lueurs plus incertaines et plus capricieuses. J'ai plaidé très bien plusieurs affaires; plusieurs autres comme le dernier des gorets, si les gorets n'avaient point l'esprit de ne pas parler. Cette éternelle affaire Chénier était devenue une vraie fable. Renvoyée de huitaine en quinzaine et de mois en mois, nous avions fini par n'y plus songer, ou à nous accoutumer doucement au charme de ne la plaider jamais. Enfin, le placet tombant en charpie sur la barre comme le drapeau d'un régiment au retour de la guerre, le président nous a mis en demeure de nous aligner. J'ai bien plaidé la première partie de mon procès, assez pauvrement la seconde. Somme toute, c'a été un succès, et une plaidoirie dont on parle encore beaucoup au Palais, mais qui ne me satisfait point. Tout cela était du placage. Par exemple, samedi dernier, j'ai été et on a été très content de moi dans la très difficile affaire de la séparation de corps où je plaidais contre Allou. Malheureusement pour la postérité, le tribunal a interdit le compte rendu. Je ne crois pas avoir jamais si à peu près bien plaidé. L'affaire, qui est assez amusante, reviendra
l'année prochaine après enquêtes. Avant-hier, nous avons escarmouche très vivement et avec quelques injures dans une autre affaire de séparation; mais cellelà épouvantable et très dramatique. Le mari, qui demande la séparation, commet, à mon sens, un crime véritable en même temps qu'un acte de stupidité. Son procès est absurde; et son avocat n'a pas eu ou assez de sagesse pour bien juger l'affaire, ou assez de fermeté pour arrêter le client. C'est odieux! Je le lui ai dit et nous sommes aux petits couteaux.
Probablement, mercredi ou jeudi, je partirai avec Emile; pour quelle contrée? Dieu le sait. Nous hésitons entre Florence, Saint-Flour et Londres. Les chances sont pour Londres.
Adieu encore, ou plutôt au revoir. Ton vieil ami.
Paris, 27 août 1876.
Nous voici revenus de notre course à Londres, mon cher Henri, et je partirai pour la Roche avec ma mère le 30, c'est-à-dire mercredi.
Sans plus « lantiponer », dis-moi vite, non pas si tu viens, ce que je ne mets pas en doute, mais quand lu viens. Tâche d'arriver vers le 3 ou 4, parce que vers le 24 ou le 25 septembre, je serai obligé de venir à Paris pour un arbitrage manqué au mois d'août. Marjolin doit arriver le 4 ou le 5 et Lévesque le 7 ou le 8. Vous serez
là, je m'en fais gloire pour mon humble toit, un beau trio de mandarins lettrés et vous pourrez à votre aise dissertera ornai re scibili et de quibusdam aliis.
Pendant que vous décrocherez les étoiles, je gâcherai serré pour mes maçons qui ne gâchent guère que le temps, et j'arroserai mon gazon pour mon imbécile de jardinier qui n'y a pas jeté un verre d'eau pendant tou l'été. « Allons cultiver notre jardin », comme disait ce gueux de Voltaire.
Viens donc vite; et si le drapier voulait Raccompagner, ce serait pour nous une double fête. Je voudrais tant le voir avec Marjolin, se disputant le meilleur fauteuil de la maison !
Présente mes souvenirs respectueux à Mme Henri.
Paris, 17 octobre 1876.
Oui, mon cher ami, ton jambon est arrivé; et les mains potelées de notre cordon bleu, après l'avoir caressé voluptueusement, l'ont baigné dans une urne embaumée par la senteur des arômes les plus provocateurs. Mais cet heureux jambon n'a pas encore paru sur notre table rustique et j'espère bien que, pour l'entamer, on attendra mon retour. Je suis parti de la Pioche samedi pour aller passer deux jours chez Nicolet et pour venir ensuite ici présider cet éternel arbitrage dont je t'ai parlé, qui était fixé à ce soir. Mais, par suite d'un malentendu volontaire de la part de l'une des parties, justi-
ciables, avoués el notaires sont tombés à Paris avanthier matin sans que j'en fusse prévenu; et, une fois en présence, ils se sont mis à traquer leur juge. L'an d'eux s'est expédié tout droit à la Roche, d*où, par bonheur, je venais de partir. Un autre, ayant eu vent que j'étais en Brie, m'a décoché à Crénille une missive échevelée que j'ai reçue hier matin au moment où je me disposais à commencer une pleine journée de villégiature et de fainéantise. J'ai bondi de rage; mais il a bien fallu partir, sous peine de faire manquer une réunion pour laquelle cinq personnes avaient fait leurs soixante-dix lieues, et d'ajourner indéfiniment une affaire dont la solution a déjà été tant de fois retardée. Hier soir, après une entrée en matière dans laquelle j'ai dit très vertement son fait à un avoué du Maine, auteur de tout ce gâchis, nous avons eu une séance qui a duré de huit heures à minuit un quart. Ce matin, nous avons recommencé de dix heures à midi; et quoique l'affaire soit fort avancée, il faudra encore nous réunir, entre arbitres, d'ici à un mois, pour en finir.
Cela n'était qu'une contrariété; mais une tristesse véritable m'attendait à mon arrivée a Paris. J'y ai trouvé la nouvelle de la mort foudroyante d'une petitefille de M. Crémieux, Valentine Peigué, qui était mariée depuis moins de deux mois avec un jeune peintre de talent, M. Lecomte de Nouy.
Cette pauvre jeune femme avait vingt et un ans, éclatante de force, de santé, de vie. Au milieu de son voyage de noces, à Venise, elle prend la fièvre; on la
ramène à Paris; deux jours après, morte. Cette horreur m'a rendu plus présent encore ton malheur, mon pauvre ami; car tu n'as pas le cœur fait à te consoler par la misère des autres. Je suis allé ce matin à ce service. C'était navrant. Des jonchées de fleurs comme là-bas! Pour un peu. le bouquet de noces de cette pauvre enfant aurait pu servir pour son cercueil.
Nos grands travaux avancent et j'espère que, d'ici à huit jours, je serai purgé des maçons, au moins pour celle année. La cour est définitivement nivelée. J'ai substitué une seule pelouse, très agréablement vallonnée, à toutes les petites corbeilles et petites allées que tu connais. La remise est magnifique, encadrée d'une belle voûte en briques et débarrassée de toutes les poutres et de toutes les pierres qui l'encombraient. 11 n'y manque que ce carrosse en contemplation duquel j'ai fait toutes ces folies, et qui, probablement, n'y sera jamais.
Adieu, ami; nous sommes bien heureux que notre maison t'ait été agréable et salutaire. A présent plongetoi dans le travail abêtissant et utile. Écris-moi un peu et ne perdons pas ce doux commerce d'esprit et de cœur.
Paris, 1er janvier 1877,
Voilà la première fois que j'écris cette date, ces chiffres qui arrivent à leur tour sur le cadran de nos courtes destinées : 1877. Et c'est toi, mon cher et vieux
1er JANVIER 1877 457
ami, qui essuies les plâtres de cette année toute neuve qui va m'apporter mes soixante ans. Non, quoi que je fasse, je ne peux m'accoutumer à celte honte, me résigner à cette vieillesse que voici venue, sèche et stérile, sans philosophie, tout encombrée de souvenirs cruels, de regrets inutiles, de toute une ferraille de chaînes à moitié brisées, harassée de travail, très indifférente aux vaines compensations de la demi-renommée qui couronne son chignon déplumé. Enfin, mon vieil ami, je n'ai que cinq minutes à rester avec toi et je ne veux pas les user en lamentations ridicules. Auprès de tes douleurs, de tes lamentables anniversaires de bonheur, au milieu de ta maison vide de ce grand amour qui soutenait ta vie, quel effet doivent te faire mes larmes de vieux célibataire regardant piteusement sa perruque défrisée? Que tu es bon de m'avoir écrit ces huit belles grandes pages! Que tu es aimable de te mieux porter, de sentir la vie te revenir au cœur, ta tête allégée, tes bonnes vieilles jambes s'assouplir et ton esprit s'entr'ouvrir à ce renouveau de son antique sève! Ta lettre m'a réjoui, et je l'ai lue à mes deux bons compagnons qui ont été, eux aussi, bien heureux. Tu me parles de tout et je n'ai le temps de te parler de rien. Tout ce que je voudrais te dire se pousse et se culbute sous ma plume, comme les badauds à la porte de Boissier. D'ici à une quinzaine de jours j'aurai, je l'espère, une éclaircie sérieuse, et je t'écrirai longuement; mais non pas pour que tu gardes mes lettres à l'usage de la postérité : cette idée seule, dans laquelle tu
parais te complaire, me ferait tout net rester court, et je suis comme celte femme dont parle Montesquieu, « qui marche très droit, mais qui boite dès qu'on la regarde », Je t'écrirai pour t'écrire, pour te conter ce qui se passe dans mon par-dedans et autour de moi; que de misères! que de tristesses! que de dégoûts! quel abaissement de tous les sommets! quelles éclosions de toutes les bassesses! quels volcans de boue il me semble voir de toutes parts !
Je n'ai que le temps de te serrer la main, de t'embrasser, de te dire : bon courage, bonne année, bonne santé pour toi et pour tout ce qui reste des tiens. Une autre fois, je te parlerai de mon vieux maître, Chaix d'Est-Ange, de cette petite allocution que son fils m'a demandée la veille au soir des funérailles et du succès qu'elle a eu et de ce que sont les funérailles elles-mêmes d'un homme qui a été presque tout et qui n'est plus rien dans le monde officiel. Oui, nous causerons de ces choses quand j'aurai une heure à te donner, et, dans tous les cas, lorsque tu vas venir nous faire, aux jours gras, cette bonne surprise que tu as très bien fait de nous annoncer d'avance pour nous donner le plaisir de l'attendre.
Mais, en ce moment, je suis ahuri d'affaires. Je suis notamment au beau milieu d'un atroce procès de séparation de corps dans lequel Nicolet m'a accablé samedi des flèches empoisonnées de sa plus magistrale éloquence. Je lui répondrai samedi et je suis en train d'improviser des choses terribles.
Adieu encore, bon ami.
Paris.. 28 mars 1877.
Tout ce que j'ai à vous répondre, mon cher monsieur, c'est que j'en suis fâché pour M. de Lamartine. Si je n'ai pas dit les vers qu'il a faits, j'ai dit ceux qu'il aurait dû faire. Si vous l'avez pour agréable, ils resteront dans ma mémoire tels que je les y ai mis. Toutes les fois que j'en aurai l'occasion, je les réciterai ainsi, et si cela choque quelques pédants infatués d'exactitude, les gens de goût me sauront gré de mon intelligente interprétation. 11 faut savoir lire les grands écrivains, mon cher monsieur, c'est-à-dire les comprendre à demi-mot, entrer dans la peau de leur génie, prendre leur pensée dans sa masse, leur phrase dans sa période et dans son harmonie; les copier, les imiter ou les réciter ensuite avec une certaine indépendance, comme les dessins des maîtres « ferrés aux attaches et libres dans les contours », ainsi que le disait M. Théophile Gautier.
11 ne faut pas cependant, monsieur, que celte liberté aille trop loin; et je blâme M. Sarcey qui, l'autre jour, dans une conférence sur Musset, lisant la Nuit de décembre, s'est permis d'ajouter un s, n. d. D. qui ne se trouve pas dans le texte. C'est aller trop loin, cela; et c'est le goût seul, le tact, le sens littéraire, l'intuition poétique, l'intelligence parfaite des choses, qui donne la r,ègle en cette matière, la limite exacte et la juste mesure. Souvent, monsieur, vous avez su faire preuve de ces qualités rares; et moi-même, — oserai-je le dire
devant ce grand public qui nous écoute, —je n'en suis pas totalement dépourvu. M;iis je dois confesser à regret, monsieur, qu'en cette conjoncture vous avez témoigné d'une petitesse d'esprit plus digne d'un scholiaste à courte vue que du traducteur élégant et facile d'Anacréon, d'Aristophane et d'Horace... Comme ça doit être amusant à faire, un discours à l'Académie ! « Un joli métier, et si facile! » — comme il est dit dans le Homard. Qui le fera, ce prochain discours sous la coupole Mazarine? Qui succédera au digne M. Autran, dont tu connaissais sans doute les œuvres, mais dont, quant à moi, oncques je n'avais lu, de son vivant, un traître vers? J'ai vu hier dans un journal une lettre de M. de Pontmartin assez ambiguë. Pourquoi ne nommerait-on pas ce galant homme qui a du talent, du savoir, une vie littéraire irréprochable, le respect de lui-même et de sa plume? Aimerais-tu mieux M. Zola? Nous y viendrons, patience, par ce temps de démocratie montante. Quelqu'un des Parnassiens se mettra-t-il sur les rangs? Ils sont bien à court d'idées, mais ce sont des ouvriers habiles, et Leconte de Liste ne me paraîtrait pas déplacé dans ce cénacle, à défaut des vrais poètes qui nous manquent, comme nous manquent les vrais orateurs, les vrais politiques, les vrais magistrats, les vrais diplomates, les vrais citoyens et les vrais hommes en toutes choses.
A propos de poésie, as-tu la légende nouvelle J? .l'eu